“Atelier de théorie littéraire : Emil Cioran, ou l’alibi de l’Histoire” (Alexandru Matei)

 

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Transfiguration de la Roumanie, un texte de jeunesse d’Emil Cioran, a été traduit et publié en France pour la première fois en 2009. Alexandru Matei, chercheur et enseignant à Bucarest, réfléchit ici aux effets de cette parution, revient sur les rapports de Cioran à l’Histoire et sur la destinée de la Roumanie.

“Le fait que moi, Emil Cioran, m’époumone à faire appel à une orientation vers la culture allemande témoigne de notre absence de destin” (Emil Cioran, 1932)

“La théorie est la maladie de la culture moderne” (Emil Cioran, 1936)

Mettre en exergue une telle sanction– la première citation – revient à poser d’emblée le caractère anti-théorique de la littérature cioranienne – si littérature il y a – et souligner le divorce entre philosophie et théorie. Bien que la doxa associe philosophie et théorie sous une même houlette: «pensée», chez Emil Cioran, et ce dès le début, la théorie ne fait qu’adoucir les propos – aigus, aberrants parfois, violents, et bien-pensants dans le pire des cas – de la philosophie, par un effet de miroir létal en ce que toute prise en charge théorique de n’importe quel propos (et du langage en général) rompt le lien de vérité entre le principe expressif de l’auteur et celui universalisant de la pensée. En théorie, il ne reste de la philosophie qu’un désir d’explication (réductible à la rigueur au désir de justification) qui manifeste une culpabilité inextinguible, et un vœu de compréhension qui s’exerce en fin de compte comme Pouvoir. Culpabilité et Pouvoir sont les deux dimensions du monde moderne – monde dont Eric Marty dit qu’il est une «machine à produire des maîtres»[i] – qu’exècre Emil Cioran, imposant par ses écrits une présence à la fois scandaleuse et marginale. C’est à l’intérieur de son aversion pour la Culpabilité (que la société bourgeoise dissémine jusqu’au plus profond de l’individu occidental) et le Pouvoir (comme normativité constitutive de la civilisation) qu’il faut juger tout propos cioranien, du métaphysique au politique. Et c’est peut-être sa méconnaissance de l’importance de la culpabilité dans les sociétés occidentales démocratiques, où il s’installe après la Seconde Guerre mondiale, qui le porte à ne pas voir en toute son ampleur – devenue nécessité – le lien qui y unit depuis longtemps, et en dépit du moment des avant-gardes esthétiques et politiques, la théorie et la philosophie. Il est encore probable que la pratique scripturale du fragment – le seul élément visible, et de taille, qui apparente son œuvre de l’œuvre de Roland Barthes – procède du rejet de la théorie, de la théorie comme système pour se mettre en accord, par le compromis, voire la compromission – avec le monde. Il n’y a pas de théorie possible du rejet du monde, alors qu’un philosophe peut – et c’est même une des missions les plus nobles qu’il puisse s’infliger – faire de sa philosophie un rejet permanent et idiosyncratique du monde… [+]