Décadence et décomposition : Les paradoxes de Cioran

Mathieu Gauvin (Université Laval) — Révue Phares – Volume 3, hiver 2003

Mon attachement pour la civilisation occidentale est douloureux. Comment aimer quelque chose qui se déteste et s’adule à la fois, comment éprouver une affection soutenue pour un être qui ne veut pas comprendre qu’il doit se redresser, qu’il n’est plus tout à fait lui-même ? Depuis longtemps on lui crie qu’il dépérit, qu’il court inéluctablement à sa perte. Nietzsche et Husserl ont été particulièrement perspicaces dans leur analyse du déclin de l’Occident, auquel on peut fort bien donner pour cause et pour effet le nihilisme ou l’oubli du monde de la vie. Peu importe le nom qu’il porte, les symptômes de ce mal restent les mêmes de diagnostic en diagnostic. Nietzsche et Husserl ont proposé des solutions, se sont déchiré le cœur en nous exhortant à changer de direction et ils ont échoué. Je n’ai pas l’intention de justifier mes certitudes concernant le déclin de l’Occident, ni de raconter pourquoi les solutions proposées par le passé n’ont pas obtenu le succès attendu. Je tiendrai pour acquis que cette réalité est plus qu’évidente pour le spectateur attentif de l’actualité. Force m’est de constater, cependant, que cette réalité reste fort peu reconnue mais est palpable et encouragée par les Occidentaux eux-mêmes. Plusieurs constatent cette dégénérescence mais ne réalisent pas vraiment ce qu’elle signifie, certains qu’ils sont de quitter ce monde avant que les choses n’aillent trop mal. Cette attitude fort répandue est, heureusement, rarement partagée par la jeunesse, pour des raisons aisément devinables. En ce qui concerne ma jeunesse, cette attitude lui est dégoûtante.

N’est-il pas étrange et profondément contradictoire que, dans un moment où le découragement semble de mise, l’ange salvateur de ma bonne humeur soit un démon, l’homme le plus pessimiste du monde ? Cioran, ce monstre obscur, cet infâme inactif qui se dévoue au désœuvrement —qui triche —, est précisément un de ceux qui constatent avec le plus de clairvoyance ce qui attend l’Occident, l’Europe en particulier, à moins que… Cet homme, qui a manifestement souffert autant sinon plus que moi du dépérissement de notre civilisation, a un jour changé complètement d’attitude. Il s’est mis à applaudir ce déclin au nom du « bon goût », a souhaité que les cycles dérisoires de l’histoire se déroulent « normalement » et que meurent une fois pour toutes ces nations moribondes. Lui qui avait vénéré nation après nation (européennes, surtout), s’est mis à analyser, décortiquer joyeusement leur affaiblissement : pis encore, il a décidé de corrompre à sa manière ce qui reste de certitudes et de « valeurs » en Occident. C’est dans son Précis de décomposition, publié en 1949, que Cioran dévoile pour la première fois au public francophone son style et son souffle. Le thème de la décadence n’est pas le plus important du Précis ; cependant, en y regardant de près, j’ai constaté la proximité qu’il y a entre décadence et décomposition (et les acceptions variées avec lesquelles il est possible d’interpréter ce mot). Cette proximité, que l’on pourrait parfois prendre pour une synonymie, m’a guidé lentement vers ce qui m’a semblé être le plan (ou intention souterraine) de se situer dans la seule position confortable possible pour un intellectuel dans une période de déclin, de placer son œuvre sur la seule route possible vers la durée, l’avenir, la persistance dans la mémoire des écrivains et philosophes du futur[1]. Je sais que cette affirmation peut faire sourciller, surtout parce que Cioran n’annonce pas cette intention, et je préciserai ce que je considère être une hypothèse viable, mais dont je reconnais par avance l’impossibilité d’une corroboration parfaite. On objectera  : « Mais comment un écrivain tiré à peu d’exemplaires peut-il participer au déclin de l’Occident et comment pourrait-il s’imaginer survivre au temps ? » Je ne peux répondre à cette question qu’en explicitant ce que Cioran entend par déclin[2] pour bifurquer ensuite sur le moyen qu’il utilise pour encourager cette décadence, c’est-à-dire la décomposition. Nous serons ensuite plus en mesure d’examiner mon hypothèse.

J’espère, en communiquant ces pensées, rendre justice à l’œuvre de Cioran qui, comme ma discussion avec lui le montrera, nous fait nager dans de nombreux paradoxes. J’aspire aussi, bien humblement, à transmettre un peu de cette étrange sérénité que j’ai acquise grâce à lui, et ce particulièrement à ceux et celles qui partagent des soucis analogues aux miens.

Décadence

Parler de la décadence chez Cioran nous oblige à parler de la vie. La vie est illogique et destructrice, l’intelligible lui est extérieur. Elle est barbarie, feu violent et ravageur qui amène le chaos dans l’Univers froid et équanime. La vie qui croît est aveugle, elle est démesure  : égocentrique, violente, puissante, intolérante, et puis elle se corrompt, devient malade, décadente jusqu’à sa mort, moment où elle est remplacée par une nouvelle forme de vie, plus vigoureuse, plus forte.

Ainsi naissent et meurent les civilisations : « Une civilisation évolue de l’agriculture au paradoxe. Entre ces deux extrémités se déroule le combat de la barbarie et de la névrose[3]. » Une jeune civilisation est entêtée et ne croit qu’en elle-même. Elle est la norme et est par essence bornée. Tout le reste peut sans problème périr s’il ne se soumet, s’il ne se transforme pas : l’altérité est assimilée au mal, sauf exception. Les nations les plus puissantes, régnantes, se présentent comme incarnant les valeurs les plus hautes qui soient (pensons aux prétentions de l’Allemagne nazie ou, plus tard, des deux blocs de la guerre froide). Au sommet de sa puissance, une civilisation peut pour la première fois douter d’elle-même. Il y a longtemps déjà que le doute ronge l’Europe et il aura bientôt pris le dessus en Amérique…Ce doute, terrible, ouvre la voie à un adoucissement des croyances, à un abandon des valeurs ancestrales, et laisse place au divertissement et à la philosophie. Ainsi naissent des écoles de pensée où tout est mis en doute. Cela n’est qu’un des facteurs qui font que cette humanité finit par remettre en question son passé et ses actes présents, sans songer à perdurer dans l’avenir. La frivolité, commune aux civilisations moribondes qui ne rêvent plus de conquêtes et de gloire, est l’exécration de la vie et la recherche du superficiel. Elle devient contagieuse « chez ceux qui s’étant avisés de l’impossibilité de toute certitude, en ont conçu le dégoût ; c’est la fuite loin des abîmes, qui, étant naturellement sans fond, ne peuvent mener nulle part[4]. » Les peuples cultivés ont en horreur le sang et préfèrent la fuite, la préservation de la vie, au combat. Ils deviennent progressivement obsédés par leur salut. Cela en fait de belles cibles, des « cadavres parfumés ». On aura compris pourquoi Cioran situe dans ces périodes de frivolité la naissance de la philosophie chez un peuple, parce qu’elle se place d’emblée contre les opinions régnantes en cherchant la vérité. Les philosophes sont la rouille sur l’acier rutilant d’une locomotive qui déraille…

Ce ne sont ici que quelques symptômes de décadence chez un peuple. Cioran s’amuse à les répertorier et à les décrire : il aime à comparer la situation actuelle à la fin de l’Empire romain, aux prises avec des vices semblables aux nôtres. Notons surtout qu’à partir du moment où une civilisation devient tolérante (il est possible d’élargir cette constatation aux cultures, religions, nations individuelles, langues, institutions, et à d’autres domaines encore, mais nous nous en tiendrons aux civilisations), à partir du moment où elle n’est plus à ses yeux l’évidence même, le déclin la guette. Il y a plusieurs routes possibles de la décadence  : à coup sûr elle finit mal, les hommes tombant soit dans un état de barbarie aveugle, soit sous les coups d’adversaires plus vigoureux qu’eux, ne subsistant à la fin, si la providence est de leur côté, que dans la mémoire des conquérants. Malheureusement ou non, la deuxième possibilité finit toujours, à la longue, par l’emporter. Pour éviter le déclin, il faudrait que les peuples cessent d’agir, sombrent dans un désœuvrement semblable à celui exposé dans le taoïsme[5]. Voyons maintenant les différentes acceptions et l’importance de la décomposition dans le Précis et, par extension, à travers l’œuvre de Cioran en général.

Décomposition

Le terme décomposition comporte deux sens majeurs qu’il importe de mettre en lumière pour voir ensuite comment ils s’imbriquent l’un dans l’autre pour appuyer le plan de Cioran. Nous verrons aussi quels rapports chacun de ces sens entretient avec la notion de décadence. Ces sens sont ceux de la décomposition telle que le comprend habituellement le sens commun, c’est-à-dire dégradation, altération ou corruption de l’organique (acception que je prendrai comme une image, surtout dans le cas de la corruption morale, politique), et celui de décomposition entendu comme analyse.

Le premier sens nous semble évident dès qu’on lit un peu Cioran. Il a une manière très personnelle de nous livrer sa vision de la vie, de l’existence en général, et ses textes sont la plupart du temps chargés d’un humour noir, pessimiste. Sous cet angle, Cioran nous dévoile toujours le côté corrompu de la vie, ses aspects négatifs, ses articulations rouillées. Il fait briller la moisissure de la vie. Mais il y a plus ; il aime à nous montrer le caractère passager de tout ce qui est, l’inexorabilité atterrante du devenir. Cette menace inexpugnable dont il veut à tout prix nous communiquer le lot d’angoisses, il la fait passer en insistant sur le caractère transitoire ou incertain de chaque chose (biologique ou non), l’aspect de l’usé ou du cadavérique, ou plutôt du corrompu, lui important plus que tout le reste. Tentant de détruire toute possibilité de croyance, de certitude, s’évertuant à éradiquer la foi en quoi que ce soit, il happe au passage l’histoire et les civilisations, ne s’intéressant qu’à leurs périodes de naissance et de déclin —tout spécialement de déclin. Il nous livre avec délectation ses réflexions sur tel ou tel vice partagé par les Romains décadents, s’imagine conversant avec eux et passant de son temps dans des lupanars sceptiques et combattant à temps perdu la montée du christianisme, qui, tout jeune à la fin de l’empire, promettait une nouvelle discipline, de nouveaux massacres, bref, une nouvelle civilisation. Cioran fait aussi remarquer que, paradoxalement, les systèmes corrompus sont souvent plus vivables et offrent plus de liberté que les époques de croissance où une civilisation se prend pour la mesure étalon universelle (mais cela constitue, bien entendu, un assez court intervalle entre la civilisation naguère rigide et fière et la civilisation anéantie, piétinée par un ennemi intérieur ou extérieur). Ainsi, l’on était bien plus heureux dans le fastueux Empire romain de la décadence qu’au Moyen Âge, avec une guerre civile perpétuelle, une chasse aux sorcières ininterrompue, l’Inquisition, les autodafés, les schismes, etc[6]. Ce premier sens est donc entendu comme décomposition, corruption qui touche évidemment l’organique, mais plus spécialement, ici, le culturel (incluant la politique), le spirituel.

Le second sens du mot est celui de l’analyse, de la décomposition en arguments et en présupposés. Cette propension à décomposer est décelable dans plusieurs textes de Cioran. Ses analyses ne sont pas de froids exposés d’une aride rigueur, mais bien plutôt des descriptions poétiques de manières de raisonner, d’événements, de relations de cause à effet, etc. Il s’amuse à faire cela partout, entre autres car ce travail comporte un volet destructeur : décomposant un raisonnement, montrant ses présupposés, il en exhibe la faiblesse dérisoire et participe à sa mise à mort. Dès qu’on tente de rationaliser une croyance, c’est qu’on en doute, c’est qu’on cherche des éléments extrinsèques à la croyance elle-même pour la soutenir. On passe du « croire pour comprendre » pur et authentique au « comprendre pour croire », qui est contradictoire, impossible. Et comme Cioran vise aussi à démontrer que tout repose sur la foi…

Ainsi, c’est d’une façon éminemment corruptrice que Cioran décompose la connaissance. Il est intéressant de constater que lorsqu’il traite de l’histoire, il met l’accent sur ce qui est vicié ou délirant et tâche de connaître la racine et le développement de cet abâtardissement. On peut entendre décomposition comme décomposition de l’histoire lorsqu’il porte une attention burlesque au décadent, dont il analyse les personnages illustres, surtout leurs vices, la dégénérescence de leurs mœurs. Les grands acteurs des périodes déclinantes, les empereurs, nobles, artistes, philosophes, sont en effet presque tout ce qui importe dans ses descriptions. Ainsi, regardant spécifiquement ce qu’il fait des éléments importants des civilisations, nous voyons qu’il s’adonne à la décomposition de la décomposition des civilisations ! C’est ici l’angle duquel on perçoit une possible synonymie des termes décadence et décomposition ou que l’on peut se demander si la décadence n’est, au fond, qu’une espèce de décomposition.

En décomposant dans le but de détruire et de corrompre, notre homme n’est plus le simple chroniqueur-observateur du mal qui ronge notre société, nos pays, nos nations et nos familles. Il s’inscrit directement dans la lignée des ennemis : Cioran est un terroriste de la connaissance et un agent de dissolution[7] de la civilisation. Il précipite autant qu’il le peut la mort des croyances et des certitudes. Pis encore et anomalie plus grave pour un philosophe européen : il a mis sa pensée en pratique (quoique d’une manière pacifique). Rappelons que Cioran n’a pas eu d’enfants (par choix) et qu’il a vécu sur un campus universitaire sans travailler (sans faire autre chose qu’écrire, précisons) jusqu’à l’âge de quarante ans. Ce penseur qui aurait refusé tous les qualificatifs est l’ennemi à combattre ! Et même si l’on souligne, comme dans l’objection de tout à l’heure, que le tirage de ses livres était faible, il a une certaine influence, puisqu’on parle encore de lui : c’est déjà trop ! « Comment pouvez- vous, vous qui dites aimer l’Occident, voir en ce démon un ange salvateur, s’il est à son propre dire un corrupteur ? Et comment pouvez-vous prétendre que l’œuvre tente de traverser le temps, si elle semble n’avoir qu’une tâche destructrice, au point de pouvoir se détruire elle-même ? » J’y arrive, chevalier du Bien, j’y suis.

L’intention « maléfique » de Cioran

Se sachant vivre dans une civilisation sur le déclin et ayant l’opportunité de la comparer avec les autres déclins de l’histoire, Cioran a découvert, au cours de ses réflexions, une position intéressante (probablement la seule possible pour qui veut conserver son indépendance d’esprit) lui permettant de « survivre » au temps. Déjà, on pourrait peut-être interpréter le fait d’écrire comme un acte contre le temps, rebelle au devenir[8]. En effet, il idéalisait la stérilité des sceptiques et des « indifférents », mais continuait d’écrire. Une partie de la réponse se trouve là et constitue déjà en soi un beau paradoxe dont Cioran était, je crois, parfaitement conscient. Mais je peux, en Vidocq de l’esprit, pousser plus loin mon enquête.

Pourquoi écrivait-il ? Son époque ne savait (ne sait) certainement pas reconnaître l’excellence. Publier des romans à l’eau de roses ou policiers usinés afin d’être célèbre et faire fortune ? Non, Cioran n’aurait eu que faire de cette gloriole attirant des gens ennuyeux et, de plus, s’éteignant avec l’écrivain (je ne sais pas non plus s’il aurait eu la force de se travestir à ce point). Cioran a son style, ses sujets de prédilection et sa méthode de décomposition corruptrice : ne prêchant ni de nouveaux dogmes ni ne tentant d’en faire revivre d’anciens, il feint l’indifférence ou plutôt, comme je l’ai déjà dit, il se transforme en agent de dissolution de la civilisation.

« Mais, clamant cette décadence et l’exposant en détails, il nous en montre précisément les remèdes  ! » Cioran nous dit qu’il est trop tard et inutile de souhaiter donner un nouveau souffle à ce qui est sur le déclin : « L’erreur de ceux qui saisissent la décadence est de vouloir la combattre alors qu’il faudrait l’encourager : en se développant elle s’épuise et permet l’avènement d’autres formes[9]. » C’est un type d’être complètement nouveau qui s’offre à notre regard, un écrivain qui cherche à corrompre la société par curiosité, un chroniqueur nouveau genre qui s’inscrit à l’opposé des défaitistes de la fin de l’Empire romain dans l’attitude et à l’opposé des stoïciens et des cyniques dans la pratique.

Cioran a certainement pensé que son originalité lui permettrait de briller chez un certain type de public (assurément d’étranges et rares esprits) dans le futur. Il s’est situé de la seule manière possible pour qui veut profiter du petit paradis temporaire des périodes décadentes et créer une œuvre durable, sans être un tyran cruel ou un ascète impitoyable. Il a trouvé ou plutôt tracé le juste milieu lui permettant de s’imposer comme l’artiste et le philosophe Romain non converti (et non orgiaque) des derniers siècles que l’on aurait lu par la suite, beaucoup plus tard, qu’on aurait tant admiré pour sa clairvoyance courageuse, son esprit subtil, son intolérance teintée d’humour. Peut-être pourra-t-on dire, dans dix siècles, « cet homme si lucide s’est rendu l’air respirable en attaquant tout le monde mais en ne trahissant personne[10]. » Si Cioran a réellement pensé à traverser le temps (ce qui, je le concède, n’a pas été sa préoccupation principale), c’est de cette manière qu’il a envisagé de le faire (en plus de l’acte, révélateur, d’écrire). Autrement, il se serait menti à lui-même, chose impossible.

On peut faire bien plus qu’un simple parallèle entre Cioran, les épicuriens et les stoïciens ; on pourrait peut-être qualifier ainsi Cioran jeune ou la foule de son époque[11], car il a dépassé ces écoles, il a pris une place bien différente, autre, effroyablement honnête et terrible.

Et c’est ainsi que je rêve d’avoir été un de ces esclaves, venu d’un pays improbable, triste et barbare, pour traîner dans l’agonie de Rome une vague désolation, embellie de sophismes grecs. Dans les yeux vacants des bustes, dans les idoles amoindries par des superstitions fléchissantes, j’aurais trouvé l’oubli de mes ancêtres, de mes jougs et de mes regrets. Épousant la mélancolie des anciens symboles, je me serais affranchi ; j’aurais partagé la dignité des dieux abandonnés, les défendant contre les croix insidieuses, contre l’invasion des domestiques et des martyrs, et mes nuits auraient cherché repos dans la démence et la débauche des Césars. Expert en désabusements, criblant de toutes les flèches d’une sagesse dissolue les ferveurs nouvelles, —auprès des courtisanes, dans des lupanars sceptiques ou dans des cirques aux cruautés fastueuses, j’aurais chargé mes raisonnements de vice et de sang, pour dilater la logique jusqu’à des dimensions dont elle n’a jamais rêvé, jusqu’aux dimensions des mondes qui meurent[12].

À défaut d’avoir accompli ce rêve, Cioran s’est donné une vocation plus originale encore. Il est devenu le poète destiné à forger les vers inoubliables qui orneront l’épitaphe de l’Occident… Voici, un peu plus loin, dans Histoire et verbe :

Ainsi, le fervent des couchants contemple l’échec de tout raffinement et l’avance impudente de la vitalité. Il ne lui reste à recueillir, de l’ensemble du devenir, que quelques anecdotes…[…] Nous ne gardons la mémoire des victimes passées ou récentes que si leur verbe a immortalisé le sang qui les a éclaboussées. […] Néron serait oublié depuis longtemps sans ses saillies de pitre sanguinaire. […] Que la vie ne signifie rien, tout le monde le sait ou le pressent : qu’elle soit au moins sauvée par un tour verbal  ! Une phrase aux tournants de leur vie, – voilà à peu près ce qu’on demande aux grands et aux petits. […] on pardonne tout, jusqu’aux crimes, à condition qu’ils soient exquisément commentés —et révolus. C’est l’absolution que l’homme accorde à l’histoire en entier, lorsque aucun autre critère ne s’avère opérant et valable, et que lui-même, récapitulant l’inanité générale, ne se trouve d’autre dignité que celle d’un littérateur de l’échec et d’un esthète du sang. Dans ce monde, où les souffrances se confondent et s’effacent, seule règne la Formule[13].

Exégèse d’un certain apaisement

Comment Cioran a-t-il pu m’aider à constater avec une plus grande sérénité notre décadence ? Évidemment, d’aucuns diront qu’il souligne tant l’inanité des choses humaines qu’on peut penser qu’il ne vaut pas la peine de s’y attarder et poseront avec lui cette question : « Faut-il prendre l’histoire au sérieux ou y assister en spectateur ? Y voir un effort vers un but ou la fête d’une lumière qui s’avive et pâlit sans nécessité ni raison  ? La réponse dépend de notre degré d’illusion sur l’homme […][14]. » Bien sûr, il y a cela, mais c’est nettement insuffisant. Le fait de considérer le monde en spectateur peut être franchement salvateur la plupart du temps, mais n’empêche pas la réalité de se manifester parfois auprès de l’acteur récalcitrant de l’histoire et de lui rappeler ce qu’il doit faire ou subir.

Le fameux Roumain exilé ose, selon ses dires, tirer les conclusions ultimes de ses raisonnements. Ainsi, que je sois d’accord ou non avec l’aboutissement de sa pensée, Cioran m’a mené si loin dans l’angoissant et l’irrespirable qu’il m’a aidé à surmonter au moins en partie ma crainte et ma désolation devant le constat dont j’ai fait part. Dire que j’ai surmonté cette crainte est quelque peu prétentieux. C’est plutôt un recul considérable que j’ai acquis, qui ne doit pas être entendu au sens habituel du terme, mais plutôt comme une plongée tellement à pic dans le sujet redoutable et ses menaces que j’ai comme traversé un miroir. Cette traversée m’a fait surgir dans une dimension nouvelle où certains paramètres sont inversés, et qui me permettent, conservant en même temps mon ancien point de vue, de scruter mon objet par devant et par derrière en même temps. Cioran a don d’ubiquité dans les royaumes du Mal et il enseigne assez bien comment l’apercevoir le mieux possible. Étrange sérénité, n’est-ce pas ? Ai-je besoin de préciser qu’elle n’est pas totale, mais suffisante pour vivre sans se torturer l’esprit toujours ? On pourrait presque parler de désintoxication grâce à une surdose excessive.

Bien que considéré sombre et négatif, Cioran est peut-être l’un des penseurs modernes (ou post-modernes, selon les catégories utilisées) les plus digérables. Il est difficile d’en expliquer la raison et ce n’était pas non plus le but de mon texte. Néanmoins, une partie de la réponse se trouve déjà ici et une autre ne peut être qu’extraite des écrits eux-mêmes, avec lesquels il faut discuter.

Conclusion

J’ai appris, au cours de ce dialogue avec Cioran sur la décadence et la décomposition, sujet qui m’était cher, combien chaque thème peut être abordé d’une multitude de manières et surtout combien ils peuvent être la source de paradoxes surprenants. Ainsi, l’auteur veut corrompre et faire disparaître la civilisation qu’il habite tout en essayant de lui survivre, et moi, lecteur assidu, je me sens réconforté par ses propos sur l’histoire, qui sont pourtant beaucoup plus pessimistes que les miens et n’annoncent, ne souhaitent que des révolutions et des destructions… Cette capacité exceptionnelle d’animer des paradoxes et d’en faire surgir chez ses lecteurs, que j’ai voulu communiquer le mieux possible aux miens, donne à Cioran le mérite d’avoir été l’un des esprits les plus vifs et profonds du vingtième siècle.

Je voudrais, pour terminer, faire part d’une question qui me gène beaucoup : qu’est-ce que Cioran avait en tête en choisissant le titre de son œuvre ? « Précis » de décomposition. Voulait-il nous fournir le guide du terroriste de la connaissance ? Nous instruire sur la manière de l’émuler ? Ou bien voulait-il tourner en dérision l’entreprise même d’écrire ? Qu’est-ce que c’est que cela, un Précis de décomposition ? Ne peut-on pas y voir un autre beau paradoxe, Précis évoquant quelque chose de tangible et de stable qu’on assimile pour le plaisir ou en vue de faire quelque chose et décomposition évoquant naturellement la destruction ? Jusqu’au titre qui nous attaque… Gageons qu’il est tout cela à la fois !


1. Afin d’éviter toute méprise : cette position procure la résistance au devenir, confort approprié pour qui voit de l’inconfort dans la possibilité de disparaître, de basculer dans le néant un jour où l’autre.

2. Ce que je ferai brièvement. Il me paraît en effet impossible d’analyser tout ce que Cioran entend par décadence dans le cadre d’un texte aussi court, d’abord parce que Cioran en parle à maintes reprises et sous de nombreux angles un peu partout dans ses œuvres, et aussi parce qu’il se prête mal à l’analyse froide (comme on dissèque un cadavre). On n’épuise pas Cioran avec des commentaires. On discute avec lui. Cela implique la possibilité que ce qui sera avancé ici puisse être contredit quelque part par Cioran lui-même à tel ou tel endroit dans son œuvre. Si tel n’était pas le cas, où serait le plaisir de parler d’un auteur ou avec lui ? Cioran n’est-il pas en cela semblable à Platon et Nietzsche ?

3. Émile Michel Cioran, Précis de décomposition, dans Oeuvres, Gallimard, collection « Quarto », Paris, 1995, p. 684 (section Visages de la décadence).

4. Ibid., p. 586 (Civilisation et frivolité). Cioran parle de deux exceptions : grecque du « siècle d’Alcibiade » et française du XVIIIe, où la frivolité a éclos en des périodes de plénitude et non de décadence, c’est-à-dire prématurément.

5. Certains peuples orientaux, en particulier le peuple chinois, donnent des exemples réussis de résistance au devenir. Très élogieux à l’endroit de la Chine, Cioran la cite en exemple à de nombreuses reprises. Nous n’aurons pas le loisir de nous y attarder, mais je renvoie au texte Le Deuil affairé dans le Précis de décomposition, op. cit., pp. 619-620 et à la page 684 dans la section Visages de la décadence où, me semble-t-il, nous trouvons de bons exemples de ces éloges. Remarquez aussi les dithyrambes et les allusions faites au taoïsme.

6. Les « purs » ont fait bien plus de mal que les corrompus et les gens sans conviction (voir Défense de la corruption, op. cit., p. 662). On pourrait être tenté, s’appuyant sur cette affirmation, de me reprocher mes craintes concernant la décadence de l’Occident. Pourquoi, en effet, être dégoûté par la décadence, si elle apporte le bonheur ? Cette question en fait surgir une autre en moi : est-ce tant la décadence elle-même qui me fait peur, ou ce qu’elle annonce ? Si je la crains tant, c’est peut-être parce que, plus elle est avancée, plus près de nous sont les « purs », belliqueux et têtus, qui se croiront aptes à juger des moyens de nous purifier sans nous demander notre avis. Notre petit paradis se dissout.

7. Ne dit-il pas, dans La Superbe inutilité, op. cit., p. 592) : « Être l’agent de dissolution d’une philosophie ou d’un empire : peut-on imaginer fierté plus triste et plus majestueuse ? » Voir aussi Le Corrupteur, on ne peut plus clair ou, encore mieux, toute la section intitulée Décor du savoir.

8. « Plus on est lésé par le temps, plus on veut y échapper. Écrire une page sans défaut, une phrase seulement, vous élève au-dessus du devenir et de ses corruptions. On transcende la mort par la recherche de l’indestructible à travers le verbe, à travers le symbole même de la caducité.» L’Inconvénient d’être né —écrit en 1973 —, Œuvres, p. 1291.

9. Précis de decomposition, Œuvres, p. 685.

10. Phrase quelque peu énigmatique, j’en conviens. S’il n’a trahi personne, c’est qu’il s’est affranchi de toute appartenance de son vivant (selon ses dires… et ses actes). Voir Le Renégat et Tribulations d’un métèque.

11. « Nous changeons de remèdes, n’en trouvant point d’efficace ni de valable, parce que nous n’avons foi ni dans l’apaisement que nous cherchons ni dans les plaisirs que nous poursuivons. Sages versatiles, nous sommes les épicuriens et les stoïciens des Romes modernes.» Ibid., p. 612.

12. Ibid., p. 593 (La Superbe inutilité).

13. Ibid., pp. 650-651.

14. Ibid., p. 684.

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