Les ecrivains du bac: Cioran

Par Jean MontenotL’Express.fr 01/04/11

NĂ© en 1911 en Roumanie, le philosophe a composĂ© une oeuvre pessimiste dont les titres donnent le ton : PrĂ©cis de dĂ©composition, De l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©… MarquĂ© par son enfance et des insomnies terribles, il doit Ă  la discipline de la langue française ses aphorismes hors de mode

Un Cioran peut-il en cacher un autre ? La “redĂ©couverte” du passĂ© roumain un peu trouble d’Emil Cioran a jetĂ© une ombre sur cet Ă©crivain admirĂ© en France pour son style qu’on se plaĂźt Ă  rapprocher de celui des moralistes français des XVIIe et XVIIIe siĂšcles. Avant d’ĂȘtre le chantre du scepticisme, Cioran fut en effet une Ă©toile montante de la Jeune GĂ©nĂ©ration intellectuelle d’une “Grande Roumanie” Ă  peine nĂ©e des dĂ©coupages des traitĂ©s et dĂ©jĂ  en train de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions. C’est dans ce contexte qu’il a eu ses “moments” d’Ă©garement fanatique, profĂ©rant des convictions qui ne sont pas du meilleur aloi, fascisantes, xĂ©nophobes, antisĂ©mites mĂȘme.

Ce “Cioran roumain” a longtemps Ă©tĂ© Ă©clipsĂ© par la personnalitĂ© affable et discrĂšte de l’Ă©crivain exprimant dans un français sobre et concis tout le tragique et le dĂ©risoire de l’existence humaine. Le retour de ce mĂ©chant fantĂŽme a dĂ©clenchĂ© post mortem autour de Cioranune petite agitation mĂ©diatique et littĂ©raire, rĂ©veillant les sycophantes de la bien-pensance, sempiternels chiens de garde du passĂ© vu du prĂ©sent, plus soucieux de juger que de comprendre. La noirceur et le pessimisme de ses Ă©crits – difficile dans le cas de Cioran d’Ă©viter ce terme galvaudĂ© – n’expliquent cependant pas le succĂšs – certes tardif, mais croissant – d’une oeuvre qui, Ă  bien des Ă©gards, se situe hors du temps et des modes. Il suffit de rappeler les titres des essais et des recueils d’aphorismes qui ont fait sa rĂ©putation, puis sa notoriĂ©tĂ© d’Ă©crivain français pour s’en convaincre : PrĂ©cis de dĂ©composition, Syllogismes de l’amertume, La tentation d’exister, La chute dans le temps, De l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©, EcartĂšlement, Aveux et anathĂšmes, L’Ă©lan vers le pire, Chance de l’Ă©chec. Autant dire un programme pour neurasthĂ©niques composĂ© de brĂ©viaires pour dĂ©pressifs ! Pis, ce Schopenhauer transylvain sĂ©duit (et agace) d’autant plus qu’il semble avoir pris plaisir Ă  s’abaisser lui-mĂȘme : “Le plaisir de se calomnier vaut de beaucoup celui d’ĂȘtre calomniĂ©1.” Par-delĂ  les lĂ©gendes, il faut retracer l’itinĂ©raire de ce penseur qui s’Ă©tonnait que “la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne Ă  avoir une vie2”.

Paradis perdu

Comme la plupart des Ă©crivains, Cioran est d’abord un exilĂ© de son enfance. Quelque chose s’est brisĂ© en lui, rĂ©pĂšte-t-il, quand il a dĂ» quitter Rasinari, son village natal, pour aller au lycĂ©e de Sibiu. Dans une notule des Cahiers, parus aprĂšs sa mort, il dĂ©crit ainsi ce moment-clĂ© : “Un de mes souvenirs les plus prĂ©cis et les plus dĂ©chirants de mon enfance. J’avais neuf ou dix ans ? On m’emmena Ă  Sibiu, dans une voiture charrette. Je me trouvai derriĂšre sur la paille. J’aperçus la coupole d’une des Ă©glises de la ville. Mon coeur se serra. On m’arrachait au paradis de ce village natal que j’idolĂątrais3.” Reconstruction ex post sans doute, mais tout ĂȘtre humain vit de ces passĂ©s recomposĂ©s. Toute la suite, toutes les contradictions de la suite – aussi bien le vitalisme affectĂ© et un peu ampoulĂ© des “Ă©crits politiques” de la jeunesse que la rhĂ©torique de l’effondrement et l’esthĂ©tique du dĂ©sespoir de la maturitĂ© – peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es comme des rĂ©pliques de ce sĂ©isme initial qui chassa le jeune Emil du vert paradis de l’enfance.

Et pourtant, il n’y avait sans doute rien que de trĂšs banal pour un fils de protopope (un archiprĂȘtre ou un archidiacre de l’Eglise orthodoxe roumaine) que d’aller Ă©tudier au lycĂ©e de la ville oĂč son pĂšre exerçait son ministĂšre. Pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, l’autoritĂ© de Budapest, dont la ville a dĂ©pendu jusqu’en 1920 et qui se mĂ©fiait des vellĂ©itĂ©s indĂ©pendantistes des Ă©lites roumaines locales, dĂ©porta par prĂ©caution quelques notables, dont le protopope Cioran.

A Sibiu, placĂ© chez deux vieilles filles saxonnes et germanophones, le jeune Cioran se frotta Ă  la culture allemande, se pliant Ă  la condition ordinaire des ressortissants des “petites nations” des Empires centraux d’avoir Ă  vivre “entre deux civilisations”. Bachelier en 1928, il s’inscrivit Ă  la facultĂ© des lettres et de philosophie de Bucarest. Lecteur boulimique, il y approfondit sa connaissance de la philosophie allemande – “toute la sotte philosophie allemande” confia-t-il par la suite – puis Ă©tudia Bergson. SĂ©duit par la doctrine de l’Ă©lan vital, il rĂ©digea un mĂ©moire de licence, primĂ© magna cum laude, sur “L’intuitionnisme contemporain”, mĂ©moire qui lui valut de dĂ©crocher une premiĂšre bourse d’Ă©tude comme pensionnaire de la fondation Humboldt Ă  Berlin en plein avĂšnement de l’hitlĂ©risme.

L’ennui et l’insomnie

Mais Ă  cette description extĂ©rieure de la formation de Cioran, il convient d’ajouter deux expĂ©riences fondamentales qui permettent de comprendre en quoi la perte du monde primordial a pris pour Cioran le sens d’un “exil mĂ©taphysique 4”. Il y a d’abord l’expĂ©rience radicale de l’ennui qui se traduisit par le sentiment de la vacuitĂ© de toute chose et de l’inutilitĂ© de toute action : “Plus ou moins brusquement, chez soi ou chez les autres, ou devant un trĂšs beau paysage, tout se vide de contenu et de sens. Tout l’univers demeure frappĂ© de nullitĂ©. Et rien ne nous intĂ©resse, rien ne mĂ©rite notre attention5.” Cioran dĂ©crit l’ennui comme une sorte de dĂ©mantĂšlement de l’ĂȘtre sous l’effet destructeur du temps dĂšs lors qu’il n’est plus envisagĂ© que comme une suite d’instants dĂ©connectĂ©s les uns des autres : “DĂšs l’enfance, je percevais l’Ă©coulement des heures, indĂ©pendantes de toute rĂ©fĂ©rence, de tout acte et de tout Ă©vĂ©nement, la disjonction du temps de ce qui n’Ă©tait pas lui, son existence autonome, son statut particulier, son empire, sa tyrannie. […] Je n’Ă©tais plus que fuite d’instants rebelles Ă  remplir encore leur fonction propre6.” Il prit pour lui ou presque le mot de Saint-Simon Ă  propos du RĂ©gent : “Il Ă©tait nĂ© ennuyĂ©7.”

La deuxiĂšme expĂ©rience fut l’insomnie chronique dont il souffrit trĂšs tĂŽt, “une expĂ©rience extrĂȘmement douloureuse, une catastrophe8”. L’insomniaque est exclu, retranchĂ© des vivants, en dehors de l’humanitĂ©. “Qu’est-ce que l’insomnie ? A huit heures du matin, vous en ĂȘtes exactement au mĂȘme point qu’Ă  huit heures du soir ! Il n’y a aucun progrĂšs9.” Le monde humain devient aprĂšs une nuit d’insomnie un monde de spectres. Cioran y voit la cause principale des suicides. Bref, une expĂ©rience du NĂ©ant, si l’on se paie de mots pompeux, assurĂ©ment de l’empĂȘchement de vivre. C’est la raison allĂ©guĂ©e par Cioran pour expliquer pourquoi il n’a jamais pu travailler, ni faire une carriĂšre, vivant d’expĂ©dients jusqu’Ă  un Ăąge avancĂ© en Ă©ternel Ă©tudiant (une fois installĂ© en France, il s’Ă©tonna de se voir refuser l’accĂšs au restaurant universitaire : il avait Ă  quarante ans largement dĂ©passĂ© la limite d’Ăąge).

L’insomnie eut pour effet une fatigue qui s’ajoutait Ă  une grande fatigue de vivre congĂ©nitale : “La fatigue est la spĂ©cialitĂ© de ma famille” (Ă  Constantin Noica, 29 dĂ©cembre 1979). Mais cette cruelle et atroce maĂźtresse des jours et des nuits lui fit aussi “comprendre des choses que les autres ne peuvent pas comprendre10”. Elle est, ajoute-t-il, “la plus grande expĂ©rience qu’on puisse faire dans sa vie. C’est la plus terrible, toutes les autres ne sont rien Ă  cĂŽtĂ©.” C’est Ă  l’insomnie aussi qu’il doit d’avoir formĂ© son regard sur le monde : “C’est pendant ces nuits infernales que j’ai compris l’inanitĂ© de la philosophie11.” L’ennui et l’insomnie sont des condiments essentiels de l’oeuvre de Cioran. Sans ces conditions psychologiques et mĂ©taphysiques, sa vision paradoxale de l’ĂȘtre demeure inintelligible.

Les chimĂšres d’une jeunesse roumaine

Avant de devenir l'”apatride mĂ©taphysique12″ qu’il a affectĂ© d’ĂȘtre, “citoyen de nulle part” – si ce n’est de la langue française : “On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre13” -, Cioran s’est fait depuis Berlin et Munich le zĂ©lateur d’une Allemagne se relevant sous la fĂ©rule de Hitler. Revenu Ă  Bucarest, il continue de rĂȘver (sans y croire tout Ă  fait d’ailleurs, c’est l’un des paradoxes de son “engagement”) Ă  un redressement de ce genre pour ce peuple roumain – “cette foule d’ancĂȘtres qui se lamentent dans mon sang14” – qui semble n’avoir d’autre destin que de subir.

Il sympathisa avec l’idĂ©ologie de la Garde de Fer, mouvement mystico-politique, antisĂ©mite, dirigĂ© par Corneliu Codreanu. Cet illuminĂ©, qui se croyait mandatĂ© par saint Michel et se faisait appeler le “Capitanul”, voulait rĂ©gĂ©nĂ©rer la Roumanie. Cioran n’est pas le seul. Avec lui, un groupe de jeunes intellectuels prometteurs (dont Mircea Eliade et Constantin Noica) donna, Ă  des degrĂ©s divers, dans les lubies de Codreanu. L’enthousiasme apparent de Cioran pour la politique et l’histoire peut paraĂźtre difficile Ă  comprendre quand on sait que, dĂšs son premier livre intitulĂ© Sur les cimes du dĂ©sespoir (1933) – une sorte de journal intime ou de Confession d’un enfant du siĂšcle -, il exprimait le pessimisme radical dont il ne s’est jamais dĂ©gagĂ©. Mais Ă  y regarder de plus prĂšs, il y a un lien entre le vide intĂ©rieur et l’adhĂ©sion provisoire aux mirages de l’Ă©poque : “Il y a en moi plus de chaos que l’Ăąme humaine ne devrait en supporter […]. Je suis la contradiction absolue, le paroxysme des antinomies et la limite des tensions ; en moi, tout est possible, car je suis l’homme qui rira au moment suprĂȘme, Ă  l’agonie finale, Ă  l’heure de la derniĂšre tristesse15.”

A cela s’ajoute un anti-intellectualisme certain : “La jeunesse de notre Ă©poque ne peut plus espĂ©rer se sauver par la bibliothĂšque.” C’est aussi l’avers d’une dĂ©ception profonde Ă  l’Ă©gard de la philosophie : “J’aime la pensĂ©e qui garde une saveur de sang et de chair, et je prĂ©fĂšre mille fois Ă  l’abstraction vide une rĂ©flexion issue d’un transport sensuel ou d’un effondrement nerveux. Les hommes n’ont pas encore compris que le temps des engouements superficiels est rĂ©volu, et qu’un cri de dĂ©sespoir est bien plus rĂ©vĂ©lateur que la plus subtile des arguties, qu’une larme a toujours des sources plus profondes qu’un sourire.”

Bien plus tard, Cioran devait Ă©crire Ă  son frĂšre Aurel qu’il a plus appris de la rencontre des quelques bergers-philosophes de son enfance que de la lecture des grands systĂšmes : “Plus on est primitif, plus on est proche d’une sagesse originelle que les civilisĂ©s ont perdue. Le bourgeois occidental est un imbĂ©cile qui ne pense qu’Ă  l’argent. N’importe quel cioban [berger] de chez nous est plus philosophe qu’un intellectuel d’ici16” (Ă  Aurel, 6 avril 1972). Preuve si besoin Ă©tait que la fiction commode des “deux Cioran” ne saurait empĂȘcher d’en saisir l’unitĂ© : “Ma vision des choses n’a pas changĂ© fondamentalement ; ce qui a changĂ© Ă  coup sĂ»r c’est le ton. Le fond d’une pensĂ©e, il est rare qu’il se modifie vraiment ; ce qui subit en revanche une mĂ©tamorphose c’est la tournure, l’apparence, le rythme17.” Cette remarque de la prĂ©face Ă  la traduction allemande par Paul Celan du PrĂ©cis de dĂ©composition vaut mutatis mutandis pour l’ensemble de l’oeuvre de Cioran.

Une nouvelle Roumanie

Transfiguration de la Roumanie (1936), le livre le plus contestable de Cioran, est un appel Ă  la naissance d’une nouvelle nation roumaine qui, “liquidant un hĂ©ritage historique maudit”, se dĂ©barrasserait de la “gredinerie gĂ©nĂ©rale”, d’une “hĂ©rĂ©ditĂ© monstrueuse”, “hallucinante”. Le “miracle d’une autre Roumanie” qui ne soit pas mĂ©diocre, rĂ©signĂ©e, une Roumanie enfin Ă  la hauteur d’un destin exige un “saut”. Et Cioran voit dans “l’exaltation jusqu’au fanatisme” le remĂšde urgent qui, seul, peut sauver cette patrie. D’oĂč des formules effrayantes : “Une Roumanie fanatique est une Roumanie transfigurĂ©e. La fanatisation de la Roumanie est la transfiguration de la Roumanie18.” Citons ces propos pĂ©nibles : “Je tiens l’hitlĂ©risme pour un mouvement sĂ©rieux parce qu’il a su associer directement les problĂšmes insĂ©parables de la justice sociale Ă  la conscience historique de la nation”, et Ă  propos des Juifs : “Nous ne pouvons pas nous rapprocher d’eux humainement car le juif est d’abord un juif et ensuite un homme. PhĂ©nomĂšne qui se produit autant dans leur conscience que dans la nĂŽtre.” MĂȘme s’il convient de tempĂ©rer ces formules par d’autres, on comprend pourquoi Cioran n’a guĂšre tenu Ă  s’Ă©tendre sur cette pĂ©riode. Cioran est sorti de son Ă©trange dĂ©lire, et son oeuvre française tient autant du repentir et du remords que de l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de se guĂ©rir de cette ivresse de jeunesse. Ses multiples vaticinations contre toute forme d’idĂ©ologie ou de croyance politique ou religieuse y ont leurs racines : “Je suis immunisĂ© contre tous les credo du passĂ©, contre tout credo futur” (Ă  Aurel, 8 septembre 1946). MĂȘme si l’oubli de soi que permettent l’action et le sacrifice aveugles pour des forces qui le dĂ©passaient avait une dimension sinon thĂ©rapeutique du moins de dĂ©rivatif : un moyen de fuir un “moi” au bord de l’explosion.

Transfiguration de Cioran

Faute de rĂ©former le monde, Cioran se rĂ©forme lui-mĂȘme. AprĂšs avoir Ă©tĂ© pendant un an professeur de philosophie dans un lycĂ©e de Brasov, il se rendit Ă  Paris pour y rĂ©diger une thĂšse sur les “limites de l’intuition”, muni d’une allocation d’Ă©tudes sur trois ans de 1 000 francs par mois. Il s’installa au Quartier latin, vivant trĂšs chichement dans des hĂŽtels peu coĂ»teux et, pendant les vacances, sillonnant la France Ă  bicyclette. Lors d’un bref retour en Roumanie (automne 1940-fĂ©vrier 1941), il se fit nommer au service culturel de la lĂ©gation roumaine auprĂšs du gouvernement de Vichy, son Ă©loge radiophonique19 du “Capitanul” dĂ©funt lui ayant fait entrevoir la possibilitĂ© d’une carriĂšre diplomatique. Mais la chose tourna court : le chef d’Etat Antonescu s’Ă©tait dĂ©barrassĂ©, avec l’appui des Allemands, des lĂ©gionnaires qui avaient tentĂ© de le renverser. Cioran, dĂ©mis de ses fonctions Ă  Vichy en mai 1941, ne devait jamais retourner en Roumanie. Mentant un peu, beaucoup mĂȘme, sur l’Ă©tat d’avancement de ses travaux, il obtint la prolongation de sa bourse jusqu’en 1944. Dans le dĂ©sastre gĂ©nĂ©ral, Cioran tenta en vain de sauver Benjamin Fondane, Ă©crivain juif roumain, preuve que les retournements essentiels commençaient Ă  se produire en lui. “Comment ai-je pu ĂȘtre celui que j’Ă©tais20 ?”

Reste que le grand “saut” pour Cioran fut la dĂ©cision d’Ă©crire en français. Il aurait pu choisir l’anglais. Il s’Ă©tait inscrit en 1941 comme auditeur libre aux cours d’agrĂ©gation d’anglais – il est vrai qu’il avait rencontrĂ© une angliciste, Simone BouĂ©, qui devait devenir sa compagne. L’italien et l’espagnol l’attirĂšrent un temps. Il s’agissait de changer de langue pour tenter une mue rĂ©demptrice : “Qui renie sa langue pour en adopter une autre change d’identitĂ©, voire de dĂ©ceptions. HĂ©roĂŻquement traĂźtre, il rompt avec ses souvenirs et, jusqu’Ă  un certain point, avec lui-mĂȘme21.” Cioran entamait un dur combat contre lui-mĂȘme.

Il a racontĂ© plusieurs fois comment il a pris sa dĂ©cision : “Je me trouvais dans un petit village prĂšs de Dieppe, en vacances, et je m’amusais Ă  traduire MallarmĂ© en roumain. Et tout Ă  coup je me suis dit : “Mais ça n’a aucun sens !” […] J’ai dit : “Non ! Je vais abandonner tout ça. Je vais me mettre Ă  Ă©crire en français22.”” En rĂ©sulta son premier ouvrage : le PrĂ©cis de dĂ©composition, titre conforme Ă  son contenu, mais pour Cioran ce fut surtout un prĂ©cis de recomposition. Il affirma mĂȘme ĂȘtre vraiment devenu Ă©crivain quand il a commencĂ© Ă  comprendre combien la langue française lui imposait une discipline de pensĂ©e dont l’absence, dans sa langue maternelle, avait sans doute contribuĂ© Ă  ses Ă©garements. “Par tempĂ©rament, la langue française ne me convient pas : il me faut une langue sauvage, une langue d’ivrogne. Le français a Ă©tĂ© pour moi comme une camisole de force23.” Son oeuvre est le fruit de cette contrainte et de cet antagonisme surmontĂ©s.

TombĂ© du temps…

Cioran prĂ©sente les sept derniĂšres pages de son essai de 1964, La chute dans le temps, comme ce qu’il a Ă©crit de “plus personnel” et “oĂč [il a] exprimĂ© ce qui [le] tenait le plus Ă  coeur24”. Il s’agit d’un petit essai de phĂ©nomĂ©nologie toute personnelle de l’expĂ©rience temporelle. Cioran explique ne saisir chaque instant qui passe que sous l’angle de sa disparition non seulement possible, mais nĂ©cessairement programmĂ©e. “Ce que je distingue en chaque instant, c’est son essoufflement, son rĂąle, et non la transition vers un autre instant25.” C’est ce vĂ©cu du temps qui le singularise et le distingue des autres : “Les autres tombent dans le temps ; je suis, moi, tombĂ© du temps. A l’Ă©ternitĂ© qui s’Ă©rigeait au-dessus de lui succĂšde cette autre qui se place au-dessous, zone stĂ©rile oĂč l’on n’Ă©prouve plus qu’un seul dĂ©sir : rĂ©intĂ©grer le temps, s’y Ă©lever coĂ»te que coĂ»te, s’en approprier une parcelle pour s’y installer, pour se donner l’illusion d’ĂȘtre chez soi.” Il n’y a pas de meilleure description de la condition cioranienne que ces pages oĂč il tente d’Ă©claircir son rapport avec ce “faux jeton Ă  l’Ă©chelle mĂ©taphysique26”, ce “succĂ©danĂ© d’absolu” qu’est, Ă  ses yeux, le temps. Cioran y philosophe certes, mais en refusant les facilitĂ©s de l’abstraction. Ce rapport au temps, vu de ce TrĂšs-bas qu’il est devenu, a essentiellement Ă  voir avec le renoncement Ă  toute forme de destinĂ©e, et mĂȘme de biographie ou de vie. La chute du temps est une forme de dĂ©chĂ©ance et l’homme dĂ©chu du temps est caractĂ©risĂ© par l'”insensibilitĂ© Ă  son propre destin27″, il est “sans appui, en pleine irrĂ©alitĂ© ou en plein enfer. Ou dans les deux Ă  la fois, dans l’ennui, cette nostalgie inassouvie du temps, cette impossibilitĂ© de le rattraper et de nous y insĂ©rer, cette frustration de le voir couler lĂ -haut au-dessus de nos misĂšres28”.

ConsĂ©quence mĂȘme de son expĂ©rience d’avoir Ă©tĂ© jetĂ© hors de l’Histoire, l’animal cioranesque se voit sombrer lentement : “Le spectacle de la dĂ©chĂ©ance l’emporte sur celui de la mort ; tous les ĂȘtres meurent ; l’homme seul est appelĂ© Ă  dĂ©choir.” D’oĂč vient cet appel, on ne sait. En revanche, il n’est pas d’Ă©chappatoire.

Alors triste Cioran ? Non pas ! L’acĂ©die, les constats d’impossibilitĂ©s et d’Ă©checs, Ă©levĂ©s au rang de principes ontologiques et de maximes de morale, sont comme contrebalancĂ©s, sinon contredits, par la joie de les Ă©noncer dans une langue des plus claires. Bref, on ne peut s’empĂȘcher de dĂ©celer dans le style de Cioran une sorte de jubilation, un peu comme s’il allumait constamment des contre-feux, afin qu’on comprenne bien que le refus de croire de ce sceptique radical atteignait aussi la conviction qu’il mettait Ă  assĂ©ner ces vĂ©ritĂ©s inutiles.

1. De l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©, in ?uvres, Quarto/Gallimard. 2. Syllogismes de l’amertume, in ?uvres, Quarto/Gallimard. 3. Note du 26 septembre 1970, dans Cahiers 1957- 1972, Gallimard. 4. De l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©, in ?uvres, Quarto/Gallimard. 5. Entretiens avec Fernando Savater, Entretiens. 6. De l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©, in ?uvres, Quarto/ Gallimard. 7. Entretiens, Arcades/Gallimard. 8. Op. cit. 9. Op. cit. 10. Op. cit. 11. PrĂ©face Ă  Sur les cimes du dĂ©sespoir, in ?uvres, Quarto/Gallimard. 12. Entretiens, Arcades/Gallimard. 13. Aveux et anathĂšmes, Gallimard. 14. Syllogismes de l’amertume, Gallimard. 15. Sur les cimes du dĂ©sespoir, L’Herne, rĂ©Ă©ditĂ© en Livre de poche. 16. CitĂ© par Patrice Bollon, Cioran l’hĂ©rĂ©tique, Gallimard. 17. Exercices d’admiration, in ?uvres, Quarto/ Gallimard. 18. Transfiguration de la Roumanie, citĂ© par Patrice Bollon, Cioran l’hĂ©rĂ©tique, Gallimard. 19. Le 27 dĂ©cembre 1940, “Le profil intĂ©rieur du Capitaine”, Cahier de L’Herne. 20. EcartĂšlement in ?uvres, Quarto/ Gallimard. 21. La tentation d’exister in ?uvres, Quarto/Gallimard. 22. Entretiens, Arcades/Gallimard. 23. Op. cit.24. Op. cit. 25. La chute dans le temps, NRF, Essais/Gallimard. 26. Op. cit. 27. Op. cit. 28. Op. cit.

Biographie

8 avril 1911 : Naissance Ă  Rasinari. 1934 : Sur les cimes du dĂ©sespoir. 1936 : Transfiguration de la Roumanie (rĂ©Ă©dition en 1941). 1937 : Installation Ă  Paris. Septembre 1940 – fĂ©vrier 1941 : Bref retour en Roumanie, alors dirigĂ©e par le Conducator Antonescu. Retourne dĂ©finitivement en France. Mars-mai 1941 : En poste Ă  la lĂ©gation roumaine du gouvernement de Vichy. 1941-1944 : Le brĂ©viaire des vaincus (dernier livre Ă©crit en roumain, publiĂ© en 1991, traduit en 1993). 1949 : PrĂ©cis de dĂ©composition, premier livre Ă©crit en français, d’abord intitulĂ© Exercices nĂ©gatifs (prix Rivarol, 1950). 1952 : Syllogismes de l’amertume (Ă©chec commercial : en dix ans, 200 exemplaires vendus). 1964 : La chute dans le temps, recueil d’essais. 1973 : De l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©. 1986 : Exercices d’admiration. 1987 : Aveux et anathĂšmes. 20 juin 1995 : Mort Ă  Paris des suites de la maladie d’Alzheimer.

Bibliographie
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Oeuvres de Cioran: 

L’essentiel des oeuvres est accessible en Ă©dition de poche Gallimard. Hormis les Entretiens, les Cahiers et Transfiguration de la Roumanie, les Ă©crits roumains et français de Cioran ont Ă©tĂ© regroupĂ©s dans Oeuvres, Quarto/Gallimard, 1995.

Sur les cimes du dĂ©sespoir, L’Herne, 1990. RĂ©Ă©ditĂ© au Livre de poche. – Le crĂ©puscule des pensĂ©es, Le Livre de poche, 2001.Entretiens, Arcades/Gallimard, 1995. – Cahiers, 1957- 1972, avant-propos de Simone BouĂ©, Gallimard, 1997. – Transfiguration de la Roumanie, traduction d’Alain Paruit, Editions de L’Herne, 2009.

Biographies :

Patrice Bollon, Cioran l’hĂ©rĂ©tique, Gallimard, 1997. – Gabriel Liiceanu, ItinĂ©raires d’une vie : E.M. Cioran, suivi des Continents de l’insomnie. Entretien avec E.M. Cioran, traduction d’Alexandra Laignel-Lavastine, Michalon, 1995. – Simona Modreanu, Cioran, Oxus, 2003.

Monographies et commentaires :

Cahier de L’Herne, Cioran, sous la direction de Laurence Tacou et de Vincent Piednoir, 2009 : nombreux textes de Cioran, articles politiques et articles commentant les diffĂ©rents aspects de l’oeuvre. – Roland Jaccard, Cioran et compagnie, PUF, 2005. – Sylvie Jaudeau, Cioran ou le dernier homme, Les Essais/ JosĂ© Corti, 2001. – Alexandra Laignel-Lavastine, Cioran, Eliade, Ionesco : l’oubli du fascisme, P.U.F., 2002. RĂ©quisitoire Ă  charge contre les “emballements” de jeunesse de Cioran. – Pour approfondir la pensĂ©e “philosophique” de Cioran, on se reportera Ă  l’ouvrage remarquable de Nicole Parfait, Cioran ou le dĂ©fit de l’ĂȘtre, DesjonquĂšres, 2001. MultimĂ©dias :

Sur la Toile, diffĂ©rents sites consacrĂ©s Ă  la vie et Ă  l’oeuvre de Cioran : http://planetcioran.blogspot.com

http://www.cioran.com/ qui se présente comme un site non officiel.

Sur La transfiguration, Nicolas Trifon, La transfiguration de la Roumanie en français ou Cioran rattrapé par les siens:

http://balkans.courriers.info/article12707.html

Le documentaire de Patrice Bollon et Bernard Jourdain, Un siĂšcle d’Ă©crivains, diffusĂ© sur France 3 en 1997, peut ĂȘtre consultĂ© en ligne sous le lien : http://video.google.com/videoplay

Film documentaire de Sorin Iliescu, L’Apocalypse selon Cioran (1995).

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