“Cioran. Le mal jusque dans tout le remède” (Yann Porte)

Levure Littéraire – Revue internationale d’information et d’éducation culturelle / International Revue for information and culture

Cioran. Le mal jusque dans tout le remède, ou la langue de Molière comme principe de conversion (étude)

1. Narcissisme ontologique et essentialisme identitaire : le stigmate nationaliste

Cioran, avant de se mettre à écrire en français, processus long et difficile de conversion existentielle, était déjà un auteur consacré en Roumanie où il avait exalté le génie national jugé défaillant de son peuple par le recours à une idéologie fasciste qui allait prouver son caractère mortifère dans les années suivantes. Cette entreprise, du fait même de sa radicalité, se passe sous le signe d’une cyclothymie et d’une identification de l’orgueil d’un moi hypertrophié au destin national du jeune penseur, qui illustre ainsi le processus de l’exacerbation des nationalismes au XXème siècle. Cette blessure narcissique projetée sur l’idéal de la nation organique se traduit par une violence pamphlétaire puis guerrière d’autant plus redoutable qu’elle est l’envers d’une dévalorisation fataliste. La mégalomanie des jeunes générations européennes s’explique par ce manque de confiance en sa propre culture dissimulée derrière une démesure criminelle. Ces défaillances et ce discrédit radical portés à l’encontre des axiologies humanistes et démocratiques se traduisent socialement par l’émergence d’utopies délirantes et d’idéologies dont l’irréalisme et l’irrationalisme revendiqués ne sont rien d’autres que les signes de l’irruption de la pulsion de mort sur la scène politique. Aussi sanglant que farcesque, cet élan vers le pire qui anime la Garde de fer fait de son « programme » indigent un catalogue de simplismes et d’appels aux meurtres dont ses membres s’enorgueillissent. Les crises insolubles d’un moi refusant la distanciation critique finissent invariablement par générer des logiques de boucs émissaires.

L’ambivalence entre un orgueil national humilié parce qu’il se sent en état d’infériorité quasi ontologique et une ambition démesurée pousse Cioran et sa génération à entrer dans un délire fantasmatique de conquête de la toute-puissance. Ce processus n’est pas autre chose que le reflet de l’étendue de leurs impuissances individuelles et collectives à participer à une réforme de la situation dans laquelle il se trouvait à l’époque. Cette impuissance a été entretenue par les échecs et la corruption du régime parlementaire qui n’avait de démocratique que le nom et d’humaniste que l’hypocrisie. Face à de tels modèles travestis et dévalorisés, le citoyen roumain ne pouvait que se détacher d’un idéal démocratique vécu comme imposé de l’extérieur, n’étant pas d’essence roumaine, incarné par un régime pseudo démocratique perçu comme immoral, illégitime et vecteur de décadence. Ce que d’une certaine façon, il était en effet. Dans ce cas précis, l’extrême-droite soulève des problèmes réels et catalyse les forces de la jeunesse vers une impasse et une montée en puissance de la violence, un déchaînement de négativités qu’elle attise et aggrave par électoralisme et par principe, tout en proposant des remèdes qui, par leur radicalité, s’avèrent rétrospectivement être pires que le mal initial.

Le débat intérieur sur l’identité nationale est vécu par le jeune Cioran dans les années 1930 comme directement lié à l’expansion ou à la rétractation de son moi. C’est là une constante des individualités qui s’identifient au destin de leur nation. Leurs psychismes sont structurés et comme indexés sur une représentation contradictoire, à la fois historique et essentialisée du « pays mystique » auquel ils se sentent appartenir organiquement. La question : « Comment peut–on être Roumain ? », posée par un Cioran qui a mis à distance ses affects nationalistes est au cœur de l’essai de La tentation d’exister intitulé « Petite théorie du destin ». Ce texte, Cioran n’a pu trouver les ressources pour l’écrire qu’une fois après avoir accepté de rompre ce lien essentialiste à ses origines. Ce processus de « conversion » a impliqué son choix de vivre l’exil à la fois sur le plan national et métaphysique dans une mansarde parisienne. Après décembre 1940, Cioran ne reviendra jamais en Roumanie. Il passera les cinquante cinq dernières années de sa vie à Paris pour l’essentiel.

Une intense ambivalence à l’idée d’appartenir à une culture « mineure » habite le jeune Cioran. Dès ses premiers écrits il oscille entre la consternation d’appartenir à une nation « subhistorique » et la ferme volonté de la faire entrer dans l’Histoire aux forceps : « Il y a eu des moments où j’avais honte d’être roumain, écrivait-il en 1933. Mais, si je regrette quelque chose, ce sont ces moments-là. Et si je n’avais de roumain que les défauts, je n’en aimerais pas moins mon pays, contre lequel je m’acharne par amour1 ». Avant de l’implorer de se transfigurer, Cioran en vient à penser que la Roumanie ne peut se sauver « qu’en se niant, qu’en rompant brutalement avec un passé plus ou moins inventé, avec ses anciennes illusions et ses anciennes amours2 ».

Ne plus vouloir être Roumain – voici une idée qui le tentera bientôt et une attitude qu’il affirmera respecter chez les autres ; ceux-ci seront, donc, les « Roumains de demain ». Être « véritablement roumain », c’est pour Cioran, dans les années trente du moins, « ne plus vouloir l’être comme jusqu’ici3 »… [+]