Interview à l’occasion du Centenaire Cioran

Interview à l’occasion du Centenaire Cioran

Patrice BOLLON est journaliste et écrivain. Comme journaliste, il a travaillé pour les quotidiens français Libération, Le Monde, Le Figaro-Littéraire, les hebdomadaires L’Express, Paris-Match, les revues Vogue-Hommes, Femme, City-Magazine, Le Magazine-Littéraire, Philosophie-Magazine, La Revue des Deux Mondes, etc., et il a dirigé la section “culture” de Globe-Hebdo. Écrivain, il a publié sept livres, dont un essai sur le dandysme, Morale du Masque (Seuil, 1991, traduit en trois langues), Cioran, l’Hérétique (Gallimard, 1997, traduit en japonais et en allemand aux Éd. Suhrkamp), Esprit d’époque (Seuil, 2002) et le Manuel du Contemporain (Seuil, 2007). Il achève actuellement un essai de philosophie sur la dimension métaphysique de la présente crise de l’Occident.

ILE PHILOSPHE PATRICE BOLLON SUR ÉMILE CIORAN – Interwiev réalisé par Ciprian Vălcan.

1. Comment en êtes-vous venu à connaître l’œuvre de Cioran ?

Je ne me rappelle plus précisément comment j’ai connu le nom de Cioran. C’est sans doute un article dans un journal qui m’a incité à acheter la version poche du Précis de décomposition – que j’ai toujours – au début des années 1970. J’avais alors vingt ans et je me voulais très extrême. Je militais dans une organisation d’ultra-gauche, anarcho-communiste, mais j’étais aussi fasciné par les beatniks. J’essayais d’en être un, avec barbe et cheveux longs, voyages en Crète, à Tanger, Istanbul, etc. Sur le plan des idées, je ne jurais que par Marx, Kropotkine, Stirner et Nietszche, et, en littérature, par Lautréamont, Artaud et Bataille. Bref, j’étais une sorte de produit garanti d’époque, entre gauchisme et mythes de la marginalité, du rock, de la “route”, de l’amour libre, etc. Le titre même du livre de Cioran a donc constitué pour moi une sorte de “déclencheur d’achat”, comme l’on dit en marketing. Quelle plus belle idée pour moi alors que celle de “décomposition” ! Je crois que je me suis contenté, au début, d’en grappiller des passages selon mon plaisir du moment. Je n’ai lu systématiquement Cioran que vers la fin des années 1970, et c’est encore plus tard, en 1986, au moment de la parution de ses Exercices d’admiration, que je l’ai rencontré, à l’occasion d’un portrait pour une revue chic sur papier glacé, City-Magazine, que j’avais titré : “L’Aristocrate du doute”. J’écrivais alors mon premier livre, Morale du masque, un essai sur l’éthique de l’apparence, et je prétendais plus ou moins au dandysme… La découverte de Cioran n’a donc pas été pour moi un fait littéraire ; elle a accompagné mon évolution intellectuelle et spirituelle.

2. Vous avez connu personnellement Cioran. Comment était l’homme Cioran ?

Ce qui m’a tout de suite séduit chez lui, c’est son côté marginal et dandy. En quelque sorte, j’avais trouvé en lui un exemple de ce que je rêvais d’être moi-même ! Tout le contraire d’un littérateur, c’était ce que Nietzsche appelait un esprit libre. Il n’aimait pas parler de son œuvre. Après tout, elle était à la disposition de tous, il suffisait de s’y plonger et d’en tirer les conclusions qu’on voulait. Cela fait qu’avec lui on parlait avant tout d’enjeux de vie. La première fois que je l’ai vu, je me souviens ainsi de lui avoir raconté l’histoire d’une étrange figure du rock, Vince Taylor, un perdant magnifique (et, sur certains points, plutôt pitoyable), dont David Bowie avait tiré le personnage fictif de “Ziggy Stardust”. Cela l’avait beaucoup amusé. Comme je tentais de revenir à la philosophie, il m’avait dit que le destin de cet homme était beaucoup plus métaphysique que toute l’œuvre de Kant ! Comme j’étais à l’époque fasciné par la vie de Wittgenstein, je me rappelle aussi lui avoir appris qu’il avait fait, disait-on, un “miracle” quand il était professeur pour les petits paysans en Basse-Autriche. Cela l’avait fait hurler de rire ! Par la suite, je le voyais ou l’appelais quasiment toutes les semaines. Nous échangions des considérations sur certains auteurs peu fréquentés, comme le grand lettré italien Mario Praz. Il s’inquiétait beaucoup de ma situation matérielle (comment m’y prenais-je pour survivre sans emploi fixe, comme lui ?) et s’intéressait aussi à ma vie privée (quelle était donc cette jeune et belle métisse avec qui il m’avait vu me promener à Saint-Germain-des-Prés la semaine dernière, en étais-je amoureux ?, etc.) Bref, c’était avec lui des discussions à bâtons rompus, très agréables, parce qu’il était ouvert, drôle, fin et toujours impeccablement courtois. Personnellement, je ne l’ai jamais associé aux thèmes du suicide ou du pessimisme. C’était, pour moi, un dandy intellectuel – ce que sont les “vrais” dandys, car le dandysme n’a rien à voir avec l’habit. Comme l’a écrit Barbey d’Aurevilly, c’en est même la négation : c’est une attitude, une morale de vie.

3. Quels aspects de l’œuvre de Cioran ont-ils attiré votre attention à une première lecture et que vous continuez à considérer comme importants aujourd’hui encore ?

Les deux thèmes de son œuvre qui m’ont retenus à la première lecture et me retiennent encore aujourd’hui sont ceux que je viens d’évoquer : la révolte (au sens de la volonté de rester un marginal, un irrégulier) et la façon de s’en accommoder. Comme je l’ai souvent dit, Cioran est pour moi avant tout un maître de vie, d’existence : comment rester noble dans un monde qui ne l’est pas, un monde proprement même i-gnoble, corrompu, bas, sale, englué dans le matérialisme sordide de l’argent, de la réussite matérielle à tout prix ? Cioran donnent à ceux qui le veulent un espoir d’y arriver, comme Wittgenstein d’ailleurs : ils apportent tous deux des remèdes à ce qu’il faut bien appeler une décadence spirituelle. Ce sont de vrais philosophes, au sens des sages ou des grands cyniques, comme le “chien céleste” Diogène. Je dirais seulement que, dans ce registre, Wittgenstein me semble plus fort car plus intransigeant : un véritable “saint civil”. Quoi qu’il en soit, on se trouve loin ici de la vision tarifée d’un Cioran, que certains agitent encore et qui, à mes yeux, le dégrade, mélancolique et uniquement préoccupé par le style. Il n’y avait chez lui pas la moindre afféterie, de style ou de comportement, comme on en note chez ses prétendus “admirateurs”. C’était un être droit car vrai, mais à qui on peut toutefois reprocher une certaine rouerie, de n’être pas allé toujours jusqu’au bout de ses convictions. Mais, de celles-ci, il donne l’impulsion. Les idiots ou les petits passent volontiers à côté de ce qu’il enseigne car cela ne concerne pas la littérature au sens étroit du terme, mais ce qui est beaucoup plus important, ce qui devrait même seul importer : la vie.

4. Quelle est votre interprétation de l’œuvre de Cioran ?

Dans Cioran, l’Hérétique, j’ai tenté de donner une cohérence à son œuvre via le thème du “rachat” de ses errements passés – je veux parler de ses positions de jeunesse antisémites et pro-hitlériennes. Cela m’a conduit à avancer une interprétation d’ordre politique et morale sous le signe – l’expression se trouve chez lui – de l’“anti-utopie”. Peut-on rester fidèle à cet idéal ou à ce rêve d’un bouleversement politique et social intégral quand on en sait les conséquences, et que faire dès lors ? Cette thèse a été critiquée, mais aussi souvent reprise, critiquée parfois par ceux-là même qui l’ont reprise ! Cela, c’est le jeu des petits ego stupides, dont la France a hélas ! la spécialité, mais passons… Cette thèse n’est qu’une proposition. Il y en a d’autres. Par exemple, on peut soutenir qu’il y a chez lui une philosophie implicite du “vivre”, qui ne demande qu’à être développée. C’est ce que j’ai soutenu il y a quelques mois dans un article du dossier Cioran dans le Magazine Littéraire. Enfin, il y a bien sûr son style, dont je n’ai pas encore parlé. Cioran est un maître d’écriture, un égal en prose de Baudelaire, plus d’ailleurs que des moralistes français du XVIIe siècle, auxquels une certaine paresse intellectuelle l’associe souvent. On peut dire alors que chez lui le style est tout, que l’idée vient après. C’est la thèse de certains ; le problème est que ceux qui pensent ainsi n’analysent jamais ce que, pour Cioran, représente le style. Cioran n’avait rien d’un précieux. Si le style peut être considéré comme son message, c’est qu’il n’est pas pour lui une pure préoccupation esthétique, mais aussi éthique. Son œuvre illustre la célèbre phrase du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, selon laquelle “esthétique et éthique ne font qu’un”. Au fond, mon interprétation générale de son œuvre se situe là. On en revient à cette idée que le style est un moyen – le seul ? cela est à voir – de faire face avec élégance au désastre de l’existence. C’est cela, le dandysme de Cioran : une morale de vie…

5. Quel écrivain pourrait-il être comparé à Cioran en ce qui concerne les thèmes de réflexion et le style ?

Je ne vois a priori aucun écrivain contemporain que l’on puisse comparer à Cioran. De fait, le meilleur parallèle que l’on puisse tracer me semble être avec des romanciers comme Albert Cossery et Jean Genet. Je pense à eux pour leur style mais plus encore pour leur caractère indépendant et jusqu’au-boutiste : moral, au fond. Or c’est une qualité que l’on rencontre de moins en moins aujourd’hui, dans un monde où tout, y compris la littérature, est devenu un business, matériel ou d’ego. Dans la pensée, la chose est un peu différente. Comme elle est peu, voire pas du tout, rémunératrice, elle a été accaparée par les universitaires. Certains bien sûr ont de très grandes qualités, mais leur œuvre n’est pas liée à la vie, elle en est même parfois l’opposée, sinon l’adversaire. Il y a sans doute, de par le monde, d’authentiques “PrivatDenker”, des “penseurs privés”, selon l’expression de Nietzsche dont Cioran se revendiquait aussi, mais on ne les connaît pas forcément. Ce sont les seuls qu’on pourrait légitimement comparer à Cioran, car ils appartiennent à la même famille, des essayistes-poètes, tels que Nietzsche, Leopardi, Kierkegaard, Wittgenstein ou, sous quelques réserves, Schopenhauer. C’est bien à cette catégorie qu’appartient Cioran. On pourrait presque parler à ce propos de “voyants”….

6. Considérez-vous juste l’opinion des exégètes qui voient en Cioran le principal continuateur de Nietzsche au XXe siècle ?

Ce que je viens de dire illustre l’indéniable proximité d’attitude qui existe entre Cioran et Nietzsche – la différence étant toutefois que ce dernier était beaucoup plus philosophe au sens propre du terme. Nietzsche a bouleversé la philosophie en la déconstruisant. Dans son œuvre ou à sa marge, presque toute la réflexion qui lui a succédé est contenue : Foucault bien sûr, mais aussi une partie de Wittgenstein et le Heidegger de Qu’appelle-t-on penser ? Cioran n’a pas la même puissance qu’eux. C’est, je le répète, à mes yeux, un maître ès existence – ce qui, en un sens, est moins, et, en un autre, plus…

7. Quelle est la réception de l’œuvre de Cioran en France actuellement ?

Je ne suis pas très bien placé pour répondre à cette question. Depuis la parution de mon livre en 1997, je suis passé à autre chose. Je ne me voyais pas finir en “spécialiste de Cioran”. C’est le genre d’identité que je méprise. Je n’ai donc pas suivi l’actualité des commentaires à cet égard. Autant que je puisse en juger, ils me semblent cependant faibles. La réception de Cioran n’a peut-être pas encore vraiment commencé. Il y a peu, j’ai lu deux ou trois ouvrages récents sur lui, comme le Cahier de l’Herne et un essai titré assez vulgairement “Éjaculations mystiques”. J’ai trouvé tout cela laborieux, égotiste, chichiteux, malingre – soit, l’inverse de ce qu’il me semble qu’on peut, qu’on devrait tirer de lui. Mais il faut garder confiance en l’avenir. Si la question que pose Cioran est celle de l’existence, il sera lu forcément un jour au bon niveau. Car il nous faudra bien sortir de l’époque aveugle dans laquelle présentement nous languissons. Cioran apparaîtra peut-être alors comme un de nos recours possibles en vue d’une révolution métaphysique et spirituelle venant régénérer notre Occident fatigué. Attendons donc !

l’époque aveugle dans laquelle présentement nous languissons. Cioran apparaîtra peut-être alors comme un de nos recours possibles en vue d’une révolution métaphysique et spirituelle venant régénérer notre Occident fatigué. Attendons donc !