L’atrabilaire centenaire ou Cioran reconsidéré : in Memoriam, 1911-2011

Mise en ligne de La rédaction, le 21 janvier 2012 – par Nicolae Popescu

EXTRAITS DU NUMÉRO 34 / HIVER 2011-2012 ] – E.M. Cioran

Égards.com

Wer nie sein Brot mit Tränen aß… (“Quem nunca comeu o pão com lágrimas…”)

Cioran aurait eu cent ans. Entré malgré lui dans un purgatoire des idées, qui guette à vrai dire tout écrivain dans l’immédiat de son décès – dans le deuil accompli de sa personne et de ses écrits –, Cioran, seize ans après sa mort, reste, uniment, impardonnable et impénitent. Aussi l’opinion oscille-t-elle entre adulation aveugle et remise aux gémonies. Ces deux réactions étant aussi intempestives l’une que l’autre, et prenant la mesure de la rumeur parfois sulfureuse, tantôt superficielle, sinon impolie, qui empèse, empaille ou embrume la teneur de son œuvre, il serait indiqué de tenter de cerner, en ce moment deux fois jubilaire, le sens de son effort.
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Cioran est né, comme Kierkegaard et Nietzsche, – références qui auront été porteuses dans la gestation de sa pensée –, au sein d’une famille d’ascendance ecclésiastique. Cette présence liminaire du religieux, associée à la figure du père, est tout sauf un détail. Elle ancre à la fois la pierre d’assise et le repoussoir contre lequel leurs intuitions se seront élaborées. À la différence de ses précurseurs protestants, Cioran voit le jour dans la partie orientale de l’Europe, à la grâce d’un décentrement qui fut vital au regard de sa trajectoire future. Il grandit à Rasinari, petit bourg des Carpates, à la périphérie de la ville de Sibiu (également désignée sous les noms de Hermannstadt ou de Nagyszeben), une des sept citadelles saxonnes de Transylvanie, province roumaine qui, en 1911, appartenait toujours à l’Empire austro-hongrois. Tout semble en place pour allumer le réflexe identitaire et faire naître un destin à vocation nationaliste, aux revendications victimaires, selon la logique d’une idéologie du ressentiment. En dépit des évidences, c’est le contraire qui survient. Cette expérience première de l’état minoritaire, de la position excentrée, de la distance entrevue par soustraction du lieu où l’Histoire se fait, est propre aux intellectuels de l’Est européen – comme l’ont souligné de multiples façons des esprits aussi divers que Milosz, Gombrowicz, Havel – et constitue le grand avantage dont peuvent se prévaloir ces banlieusards de la civilisation dans leurs tentatives d’effraction au sein de la culture de l’Autre.

Cioran est intarissable au sujet de l’Éden qu’aura été son enfance, et de l’expulsion corollaire qu’a représenté son départ pour la ville et le lycée, son entrée dans l’âge de raison. En une boutade qu’il aura souvent employée : « À quoi bon avoir quitté Coasta Boacii ? » Le traumatisme de ce transfert, de cette destitution – le chemin de Rasinari à Sibiu dessine une déclivité calme et continue –, identifie la trame et le motif originel de la pensée cioranienne.

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