Le centenaire de Cioran : le penseur des Carpates

Publié dans Lapresse.ca (Canada)

Il y a 100 ans aujourd’hui naissait Emil Cioran, qui préférait le titre de «penseur privé» à celui de philosophe. Rien de plus absurde que de souligner l’anniversaire de celui qui a écrit De l’inconvénient d’être né… Si ce n’est qu’on en profite pour sortir des inédits aux éditions de L’Herne.

Il aura professé toute sa vie le dégoût de l’ambition, la tentation du suicide, le doute acharné contre soi. Pourtant, il est mort à 84 ans, et son oeuvre continue d’attirer les lecteurs. Le poison était-il le remède? Il est l’un des derniers grands moralistes français – pensant en roumain – à la plume incomparable. Un génie des titres aussi: Précis de décomposition, Syllogismes de l’amertume, La tentation d’exister… Il aura sué sang et eau pour créer son style dans cette langue française si étrangère à ses transports enflammés de Roumain déraciné, à jamais nostalgique du paradis barbare et perdu de Rasinari, le village de son enfance en Transylvanie. C’est cette plume acérée que l’on retrouve dans sa correspondance avec Armel Guerne, poète et traducteur de nationalité suisse, dont on avait déjà publié la correspondance, mais sans qu’on puisse lire les réponses de Cioran. Les voici réunies par L’Herne, ces lettres écrites entre 1961 et 1978, qui révèlent une amitié de haute voltige.

Amitié surprenante au premier abord. Guerne est un bourreau de travail, un homme de la Résistance qui a échappé aux camps, résolument tourné vers la beauté; Cioran a succombé dans sa jeunesse aux sirènes fascistes, éprouve un mépris pour le travail (il vit «d’expédients») et carbure plutôt au pessimisme. Mais ces deux-là partagent un même amour pour la littérature, un même humour cinglant envers les leurres de la société, un même besoin insatiable de lucidité. C’est une vraie amitié, faite de respect et d’admiration, et dans leurs lettres, se glissent parfois des salutations de leurs fidèles conjointes.

Alors que Guerne vit à la campagne dans son «cher Moulin» et que Cioran craint les visiteurs dans sa mansarde à Paris, leur détestation commune de la supposée Ville lumière et de ses habitants n’a pas de limites. En particulier envers les «littéraires». «J’évite tout autant qu’il m’est possible de rencontrer des écrivains, écrit Cioran en 1969, encore honteux d’avoir un jour fréquenté les cocktails. Tout, sauf cette engeance. Les pires souvenirs de ma vie sont les «déjeuners littéraires». C’est que pour Cioran, le langage devient terrifiant: «Le jargon de la philosophie d’aujourd’hui, comme de la psychanalyse, de la linguistique et du reste, a totalement envahi et submergé la critique littéraire, de plus en plus réservée aux spécialistes et pratiquement inaccessible au lecteur normal».

Et rien ne s’arrange avec les «événements» de Mai 68 sur lesquels ils portent un jugement féroce. «J’incline à penser que tous ces jeunes sont plus moins des épuisés sexuels, note Cioran. Blasés sur le plaisir, dont pourtant ils font le principe de leur action, ils en veulent à une société qui leur aura dispensé trop de loisirs.» Il écrit ça presque dix ans avant Le nouveau désordre amoureux de Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut… Ces jeunes bouillonnants, avec leurs «gueules de néant» ne lui disent rien qui vaille, et il insiste comiquement sur le fléau: «Pour moi, ces spectres camouflés en jeunes annoncent l’avènement de l’Innommable». Rien de moins.

Les deux amis observent avec horreur le monde qui s’en vient, ce qui leur rend l’idée de la mort moins pénible. «L’incroyable est que l’Apocalypse soit dépassée, écrit Cioran, parlant des insecticides. Il faudrait la mettre à jour.» Guerne, pendant ce temps, écrit son recueil de poésie Les jours de l’Apocalypse… Armel Guerne, qu’on découvre en déterrant les lettres de Cioran, et qui résume brillamment leurs postures face à l’existence: «Vous avez choisi la rage, j’ai opté pour l’assaut».

Retailles et biographies

Autre titre qui paraît chez L’Herne, Le Bréviaire des vaincus II, un inédit un peu plus problématique quand on sait que le penseur avait un souci maniaque de ses manuscrits, et qu’il gardait une certaine distance avec ses oeuvres écrites en roumain – d’ailleurs, à Guerne qui lui demande sa bibliographie, il omettra ces titres. Cioran considérait le Bréviaire comme un ramassis de «divagations plus ou moins juvéniles». Alors imaginez ses retailles! On y découvre sans surprise combien sa Roumanie natale est sa blessure profonde: «Un mal étreint nos entrailles. C’est le mal du déficit d’existence, le mal du vouloir sans volonté, de l’aspiration sans objet, de l’aspiration pure. C’est la mélancolie du devenir. (…) Parmi les peuples malades, nous sommes les plus malades.». Oui, il y a toujours un peu de délire chez Cioran, qui se considère souvent comme un mystique frustré, dont la pensée furieuse a pu être bridée par sa langue d’adoption.

Bien que Cioran pensait que la menace de la biographie devrait décourager quiconque à écrire, on écrit sur lui: paraissent les essais Éjaculations mystiques de Stéphane Barsacq au Seuil, et Cioran malgré lui de Nicolas Cavaillès chez CNRS Éditions – Cavaillès a dirigé le transfert des oeuvres du penseur dans La Pléiade. D’autres inédits viendront sûrement, puisque tout récemment, une brocanteuse ayant acheté un lot «de débarras» provenant de l’appartement de l’écrivain, et contenant finalement 30 cahiers portant la mention «À détruire», vient de gagner son procès pour la propriété de cette trouvaille….

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Lettres 1961-1978 E.M. Cioran A. Guerne. L’Herne, 254 pages.

Bréviaire des vaincus II. E.M. Cioran. L’Herne, 116 pages.

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