Cioran intime

Le Nouvel Observateur, 26-04-2012

On a rĂ©cemment cĂ©lĂ©brĂ© le centenaire du plus français des moralistes roumains. L’Ă©crivain amĂ©ricain Benjamin Ivry l’a frĂ©quentĂ© Ă  la fin de sa vie. Il livre aujourd’hui ses souvenirs, inĂ©dits en France, dont voici quelques extraits.

L’écrivain amĂ©ricain Benjamin Ivry, biographe de Poulenc, Rimbaud et Ravel, traducteur du français (Gide, Verne, Gombrowicz, Balthus) et journaliste free lance frĂ©quenta Cioran rĂ©guliĂšrement alors qu’il habitait Paris. Pour fĂȘter le centenaire du philosophe, il vient de faire paraĂźtre des souvenirs sur lui dans le Salmagundi Journal (numĂ©ro de Mars 2012) publiĂ© aux Etats-Unis, dont nous avons extrait et traduit quelques passages.

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C’est en publiant son premier livre en 1947, «PrĂ©cis de dĂ©composition», qu’Emil Cioran devint E. M. Cioran. Il me raconta plus tard qu’il flĂąnait dans la librairie Galignani, trĂšs respectĂ©e Ă  Paris dans le domaine de la littĂ©rature anglaise, lorsqu’il vit le nom d’E.M. Forster inscrit sur la couverture d’un livre et jugea que ces initiales sĂ©duisantes Ă©taient dignes d’un Ă©crivain.

En choisissant de signer sous le nom d’E.M. Cioran, il allait Ă©garer les auteurs d’ouvrages de rĂ©fĂ©rence comme ceux du dictionnaire Larousse qui, en crĂ©ant une nouvelle entrĂ©e pour «Cioran», lui inventĂšrent un deuxiĂšme prĂ©nom pour expliquer l’initiale M, et le dĂ©nommĂšrent donc «Emile Michel Cioran», francisant au passage son premier prĂ©nom roumain.

Trop heureux d’y ĂȘtre rĂ©fĂ©rencĂ©, Cioran n’osa jamais se plaindre de ces erreurs et en dĂ©couvrit d’autres par la suite dans des Ă©tudes qui prĂ©sumaient par exemple que son (faux) deuxiĂšme prĂ©nom Ă©tait un gallicisme tirĂ© de son prĂ©nom roumain ou encore que son vĂ©ritable nom Ă©tait «Emile Mihai Cioran».

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Angliciste confirmĂ©, Cioran avait tout naturellement adoptĂ© ces initiales aperçues dans une librairie anglaise, et non parce qu’il a partagĂ© plus de cinquante annĂ©es de sa vie avec une jolie professeur d’anglais blonde, Simone BouĂ©. Il me racontait d’ailleurs avec quelle impatience il attendait chaque reprĂ©sentation de Shakespeare donnĂ©e dans le Paris d’aprĂšs-guerre par la Compagnie de Donald Wolfit, ce cabotin qui inspira ensuite la piĂšce et le film anglais «The Dresser».

Cioran apprĂ©ciait Ă©videmment son manque de retenue lorsqu’il incarnait Hamlet. Il suivait toute la piĂšce texte en mains; ce n’était pas rien: comme Ă  son habitude, Wolfit coupait rĂ©guliĂšrement des passages, et Cioran devait fouiller dans son Ă©dition bon marchĂ© de Hamlet pour se repĂ©rer, tout en continuant de suivre la piĂšce.

Un jour, un employĂ© de Wolfit vint l’aborder pendant l’entracte pour lui dire que Sir Donald voulait lui demander quelque chose; Cioran, flattĂ©, pensa que le cĂ©lĂšbre acteur anglais avait remarquĂ© sa prĂ©sence Ă  toutes les reprĂ©sentations et qu’il dĂ©sirait lui offrir une coupe de champagne en coulisse. Mais c’était en rĂ©alitĂ© pour demander Ă  ce spectateur dĂ©vot d’arrĂȘter de faire du bruit en tournant les pages de son livre, car cela le dĂ©concentrait.

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Attribuant Ă  la musique de vĂ©ritables pouvoirs, Cioran me dit un jour, en citant ses Syllogismes de l’amertume: «S’il y a quelqu’un qui doit tout Ă  Bach, c’est bien Dieu.» Il ajoutait: «Sans Bach, Dieu ne serait qu’un type de troisiĂšme ordre.»

Cioran a notĂ© dans ses Cahiers que dans certains moments d’illumination, la musique vous ferait croire qu’une thĂ©ocratie est possible. Il explique en effet que la meilleure musique peut aussi facilement le faire rĂȘvasser que le plonger dans une fureur soudaine Ă  l’égard de toutes les attaques dont il a Ă©tĂ© victime de la part de ses adversaires.

Comme ses propres aphorismes, la musique, art utile, peut ouvrir des routes nouvelles. Un soir Ă  dĂźner, alors que nous discutions d’Heinrich Heine, j’ai chantĂ© quelques mesures d’un lied de Schumann sur un poĂšme de lui. Cioran s’est exclamĂ©, tout excitĂ©: «Si un jour tu as des ennuis avec la police des frontiĂšres, tu n’auras qu’à chanter pour eux !» Il fallait entendre par lĂ  que, mĂȘme si je n’envisageais pas moi-mĂȘme une telle situation, la musique pouvait rĂ©soudre les problĂšmes dĂ©licats de visa, d’émigration, toutes choses que Cioran n’a jamais oubliĂ©es.

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Avant mĂȘme le dĂ©clenchement de la Seconde Guerre mondiale, il Ă©tait attirĂ©, fascinĂ© par certains Ă©lĂ©ments de la tradition et la culture juives. En 1930, il assista au CongrĂšs juif de Bucarest, oĂč il se rĂ©vĂ©la le seul non-juif prĂ©sent, comme il le rapporte dans ses Cahiers.

Ses amitiĂ©s Ă©troites pour des juifs roumains comme Paul Celan ou Benjamin Fondane, est un fait attestĂ©. Il fit bien plus que leur tĂ©moigner simplement de sa sympathie. Lorsque, sous l’occupation allemande, Fondane fut arrĂȘtĂ© en 1944 Ă  Paris, Cioran alla supplier l’influent directeur de chez Gallimard, Jean Paulhan, pour que celui-ci l’accompagne au poste de police et fasse valoir sa notoriĂ©tĂ© littĂ©raire afin de le libĂ©rer.

Il y amena Paulhan Ă  juste raison car lui-mĂȘme n’était qu’un obscur immigrĂ© roumain en situation irrĂ©guliĂšre qui Ă©chappait tout juste Ă  la faim en mangeant dans les restaurants universitaires parisiens, ce qu’il fit d’ailleurs jusqu’à ce qu’on lui retire sa carte d’étudiant, bien aprĂšs l’ñge de quarante ans. Il ne jouissait d’aucune influence, d’aucune notoriĂ©tĂ© littĂ©raire, et pourtant il se prĂ©senta lui-mĂȘme aux autoritĂ©s d’occupation.

Peut-ĂȘtre impressionnĂ©es par la notoriĂ©tĂ© de Paulhan, les autoritĂ©s acceptĂšrent de libĂ©rer Fondane. Lui, de son cĂŽtĂ©, refusa d’abandonner sa sƓur, elle aussi arrĂȘtĂ©e. Ce dĂ©vouement fraternel scella le destin de Fondane, qui fut assassinĂ© Ă  Auschwitz.

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MalgrĂ© les affirmations rĂ©pĂ©tĂ©es d’auteurs de livres Ă  charge, qui prĂ©tendent que Cioran serait retournĂ© un certain temps en Roumanie pendant la Seconde Guerre Mondiale, Cioran et Simone m’ont toujours assurĂ© que ce voyage n’a jamais lieu; Cioran est restĂ© Ă  Paris durant toute cette pĂ©riode.

Contrairement Ă  des Parisiens privilĂ©giĂ©s, ou Ă  des artistes de renommĂ©e internationale comme Picasso, qui avaient les moyens de s’approvisionner au marchĂ© noir de La Villette, eux mangeait rarement Ă  leur faim. Leur souffrance ne peut ĂȘtre comparĂ©e Ă  celle qu’ont endurĂ©e les dĂ©portĂ©s, les prisonniers des camps de concentration; et pourtant Cioran me raconta que l’ambassade roumaine organisait des buffets pour les Ă©migrĂ©s, et qu’à une de ces occasions, les invitĂ©s affamĂ©s s’étaient ruĂ©s avec une telle fureur sur les tables qu’ils en avaient renversĂ© une, et avaient rĂ©pandu une importante quantitĂ© de nourriture et de boisson sur le sol.

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A Paris, Cioran menait la vie d’un Ă©tudiant pauvre, habitait dans des hĂŽtels bon marchĂ© puis, durant les derniĂšres dĂ©cennies, un appartement au sixiĂšme Ă©tage d’un immeuble oĂč un ascenseur ne fut installĂ© qu’à la toute fin de sa vie. Quand on connaĂźt la nature de Cioran, l’extrĂȘme sensibilitĂ© de ses Ă©crits, il n’est pas inutile de savoir que tous ces logements, mĂȘme celui de la rue de l’OdĂ©on, ne disposaient que de toilettes sur le palier.

Pour une personne qui souffrait rĂ©guliĂšrement de maux d’estomac, ces conditions de vie n’étaient pas innocentes. A cause de la loi de 1948 sur les loyers, tombĂ©e en quasi dĂ©suĂ©tude aujourd’hui, et qui permettait aux plus pauvres de vivre dans les quartiers du centre de Paris, Cioran n’avait pas le droit de faire installer des toilettes dans son appartement: Ă  supposer qu’il en ait eu les moyens Ă  la fin de sa vie, cela aurait entraĂźnĂ© une telle augmentation de loyer qu’il aurait Ă©tĂ© contraint de quitter le 21, rue de l’OdĂ©on.

De temps Ă  autre, le propriĂ©taire essayait de les en expulser, lui et Simone, prĂ©tendant qu’un de ses proches souhaitait s’y installer (un vide juridique de la loi de 1948), mais Cioran lui rĂ©pliquait: «Je vais convoquer la presse !», ce qui dĂ©courageait immĂ©diatement le propriĂ©taire soucieux de sa rĂ©putation.

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Concernant ses problĂšmes digestifs, les Cahiers de Cioran mentionnent aussi un magasin aux vitrines peu allĂ©chantes qu’il Ă©tait obligĂ© de frĂ©quenter, et qui vendait des produits diĂ©tĂ©tiques. Lors des dĂźners entre amis dans leur appartement, ce que Simone appelait «le pain de Cioran» Ă©tait d’ailleurs placĂ© dans un panier Ă  part.

Par mĂ©garde, je me suis hasardĂ© un jour Ă  manger un morceau de cette chose insipide. Son goĂ»t sec et granuleux – c’était censĂ© ĂȘtre sans gluten mais ce n’était pas une excuse valable – semblait symboliser tout le poids d’une destinĂ©e. MalgrĂ© sa notoriĂ©tĂ© toujours plus importante dans les cercles d’intellectuels, Cioran vĂ©cut trĂšs chichement jusqu’à la fin, aidĂ© par le modique salaire de professeur de Simone.

Cette situation financiĂšre explique que beaucoup d’essais de Cioran, sur des sujets allants du poĂšte Paul ValĂ©ry Ă  l’auteur du XIXe siĂšcle Joseph de Maistre, furent Ă©crits pour l’unique raison qu’on les lui avait commandĂ©s. HĂ©las, personne ne pensa Ă  lui demander d’écrire sur toutes les questions littĂ©raires qui le passionnaient, telles que la poĂšte Emily Dickinson, Ă  laquelle il vouait une vĂ©ritable adoration.

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L’état de santĂ© de Cioran, qui dĂ©clinait avec rĂ©gularitĂ©, rendit nĂ©cessaire son hospitalisation Ă  l’hĂŽpital Broca, oĂč je me rendis rĂ©guliĂšrement pour soutenir le moral de Simone. Au dĂ©but de son sĂ©jour, Cioran Ă©tait encore capable d’un bon mot. Par exemple, une patiente sĂ©nile, dans la chambre d’à cĂŽtĂ©, se mettait Ă  hurler une phrase, qu’elle rĂ©pĂ©tait inlassablement ; elle avait la manie bizarre de rĂ©pĂ©ter le dernier mot en l’épelant. Si elle criait «j’en ai marre !», elle Ă©pelait ensuite M-A-R-R-E!, ou si c’était «je veux partir», elle rajoutait P-A-R-T-I-R ! AprĂšs l’avoir Ă©coutĂ© pendant quelques jours, Cioran dit d’un air narquois: «Elle a de l’avenir dans la typographie.»

Au dĂ©but aussi, ses habitudes de pĂ©ripatĂ©ticien l’incitaient Ă  dĂ©ambuler pendant des heures dans les couloirs de l’hĂŽpital, comme si le simple fait de marcher pouvait apaiser les angoisses toujours plus grandes provoquĂ©es par son Ă©tat de santĂ©. Il a beaucoup Ă©crit sur le dĂ©sespoir, la paralysie qu’il entraĂźne, et la maniĂšre de l’aborder ; et pourtant, il Ă©tait un homme naturellement vigoureux: dans sa jeunesse il avait Ă©tĂ© un cycliste passionnĂ© (cela semble difficile Ă  imaginer, mais c’est pourtant la stricte vĂ©ritĂ©), et il restait un marcheur marathonien qui arpentait sans fin les allĂ©es du Jardin du Luxembourg.

MĂȘme aprĂšs la fermeture, il suivait les grilles de fer qui l’encerclent et semblent n’avoir jamais de fin. De telles rĂ©serves d’énergie s’épuisĂšrent vite une fois qu’il fut hospitalisĂ©. Lorsqu’il dut rester alitĂ©, Simone eut Ă  supporter sa maladie mais aussi toutes ses consĂ©quences.

Il y eut par exemple la visite surprise de deux «flics» roumains, comme elle les appelait elle-mĂȘme, qui enquĂȘtaient sur une rumeur colportĂ©e dans les cercles gouvernementaux, selon laquelle Cioran aurait Ă©tĂ© abandonnĂ©, et laissĂ© dans un complet Ă©tat d’indigence.

Pour l’honneur de la Roumanie, il Ă©tait apparu Ă©vident aux instances officielles qu’il fallait faire sortir Cioran de l’hĂŽpital Broca au plus vite et le ramener bon grĂ© mal grĂ© dans sa patrie, oĂč il serait soignĂ© comme devait l’ĂȘtre un des plus remarquables fils de la nation. Simone leur assura qu’il n’était pas nĂ©cessaire de kidnapper Cioran pour s’en occuper et aprĂšs quelques jours passĂ©s Ă  enquĂȘter, les «flics» se volatilisĂšrent aussi rapidement qu’ils Ă©taient apparus.

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Les habitudes de Simone, qui s’occupait de Cioran tous les jours, furent bouleversĂ©es le jour oĂč elle fut renversĂ©e par une camionnette pendant qu’elle faisait son marchĂ© dans le VIe arrondissement, prĂšs de chez eux. Elle me raconta que, lorsque le chauffeur sortit pour venir la voir alors qu’elle Ă©tait Ă©tendue sur le sol, elle lui cria: «Pourquoi ne m’avez-vous pas achevĂ©e ?» Mais elle ne put s’empĂȘcher d’ajouter qu’elle avait trouvĂ© le chauffeur trĂšs beau alors mĂȘme qu’elle Ă©tait furieuse contre lui de lui avoir foncĂ© dessus. Quelle que soit la situation, Simone Ă©tait toujours extrĂȘmement sensible Ă  la beautĂ©.

Elle me dit un jour qu’elle admirait le violoniste Yehudi Menuhin pour sa beautĂ©, mĂȘme quand il prit de l’ñge. J’évoquai les dĂ©fauts qui Ă©taient apparus dans ses derniers concerts, son oreille dĂ©faillante ou le tremblement de ses mains, mais cela n’avait aucune importance pour elle. Elle le trouvait magnifique, voilĂ  tout. La beautĂ© et l’élĂ©gance reprĂ©sentaient des qualitĂ©s supĂ©rieures aussi bien pour Simone que pour Cioran. Leur ami le philosophe ClĂ©ment Rosset raconta Ă  un journaliste que, pendant leur derniĂšre conversation, Cioran lui avait dit: «C’est vraiment trĂšs inĂ©lĂ©gant de se suicider.»

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Signe des temps, juste au moment oĂč Cioran se vit obligĂ© de quitter le 21, rue de l’OdĂ©on pour partir Ă  l’hĂŽpital Broca, une figure de la tĂ©lĂ©vision, qui Ă©tait aussi un piĂštre Ă©crivaillon de biographies d’auteurs que Cioran mĂ©prisait, rentables certes mais grossiĂšrement Ă©crites et Ă  peine informĂ©es, cherchait un logement luxueux Ă  la mĂȘme adresse.

Ce biographe finit par s’installer dans un appartement de grand standing qui donnait sur Place de l’OdĂ©on et sur son thĂ©Ăątre historique, alors que le modeste logement de Cioran ne donnait que sur la rue Ă©troite qui y mĂšne. Ceux qui lui rendaient visite pouvaient nĂ©anmoins, en se penchant par le balcon, apercevoir un bout de verdure du jardin du Luxembourg.

Lorsque je fis la connaissance de Cioran, dans les annĂ©es 80, les aspects du quartier qui lui plaisaient dans les annĂ©es 30, comme les nombreuses librairies d’occasion, avaient disparu pour laisser place Ă  des magasins bourgeois et des boutiques de cartes de vƓux pour touristes. Et mĂȘme le plaisir qu’il trouvait Ă  se promener Ă©tait gĂątĂ© par la circulation toujours plus importante et la pollution, qui faisaient de Paris un parking mal aĂ©rĂ© plutĂŽt qu’une ville de flĂąneurs.

Une autre particularitĂ© que possĂ©dait l’appartement sous les toits de Cioran, rue de l’OdĂ©on, Ă©tait que sa mansarde, semblable Ă  un grenier encastrĂ© sous les toits d’un immeuble bourgeois et que Simone appelait toujours «la chambre de Cioran», Ă©tait assez basse de plafond. Je mesure 1,80 m et lorsque je me mettais debout dans l’endroit le plus haut de la piĂšce, ma tĂȘte touchait le plafond.

Cioran Ă©tait assez petit pour s’y dĂ©placer facilement mais il restait le plus souvent assis pour lire ou Ă©crire, ou bien allongĂ© pour dormir. C’étaient sans doute les dimensions rĂ©duites de cette piĂšce qui favorisaient les bruits extĂ©rieurs, venant soit des voisins, comme cette vieille femme Ă  l’étage infĂ©rieur qui laissait la radio allumĂ©e toute la journĂ©e et cuisinait des plats qui sentaient fort, soit de l’agitation habituelle d’un immeuble parisien.

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AprĂšs avoir soutenu moralement Simone dans les derniers moments de Cioran, j’ai refusĂ© d’assister Ă  ses funĂ©railles religieuses, qui commencĂšrent par une cĂ©rĂ©monie dans la vĂ©nĂ©rable Ă©glise orthodoxe roumaine du Ve, l’église des Saints-Archanges. AprĂšs tout, Cioran avait bien dĂ©clarĂ© lui-mĂȘme: «La libertĂ© a Ă©tĂ© la seule religion de ma vie.»

Simone, complĂštement Ă©puisĂ©e, avait confiĂ© la responsabilitĂ© d’organiser la cĂ©rĂ©monie et l’enterrement de Cioran au CimetiĂšre Montparnasse Ă  Marie-France Ionesco, fille d’EugĂšne, son ami de toujours, et qui Ă©tait pleine de talent et d’une intelligence trĂšs vive. Elle-mĂȘme Ă©tait trĂšs proche de Simone et Cioran; elle avait des dons divers, et je me souviens d’ailleurs que Cioran m’avait racontĂ© Ă  quel point le chef d’orchestre Sergiu Celibidache avait Ă©tĂ© impressionnĂ© de voir que cette petite fille possĂ©dait l’oreille absolue.

TrĂšs croyante, elle avait prĂ©vu des funĂ©railles dans la tradition roumaine orthodoxe, comme il sied Ă  un fils de pope, avec une cĂ©rĂ©monie religieuse suivi d’un enterrement trĂšs couru au CimetiĂšre Montparnasse, auquel assistĂšrent des hordes de cĂ©lĂ©britĂ©s parisiennes dont Bernard-Henri LĂ©vy, qui ne comptait pour rien ou presque dans la vie de Cioran.

Je pressentais cette affluence, et je m’assurai que Simone recevrait tout le soutien nĂ©cessaire de la part de Marie-France. Tout en comprenant que Simone ait acceptĂ© la cĂ©rĂ©monie religieuse, je la trouvais totalement Ă©trangĂšre au scepticisme de Cioran. D’ailleurs, Simone me confia juste aprĂšs l’enterrement qu’elle n’y aurait pas assistĂ© si elle avait pu.

Elle cĂ©lĂ©bra pourtant plusieurs fois de suite l’anniversaire de sa mort, dans cette mĂȘme Ă©glise orthodoxe roumaine, tous organisĂ©s par la fidĂšle Marie-France, en dĂ©pit des hĂ©sitations de Simone sur sa propre foi et de ses doutes Ă  l’égard de toute instance religieuse en gĂ©nĂ©ral. Une personne profondĂ©ment pieuse n’aurait pu vivre un demi-siĂšcle avec Cioran, mais Simone avait conservĂ© auprĂšs de lui certaines convictions farouches, notamment son inĂ©branlable foi en l’homĂ©opathie. Elle souffrait d’une grave polyarthrite rhumatoĂŻde qui lui dĂ©formait les mains et lui causait de terribles douleurs : elle continuait pourtant d’avaler ses petites pilules homĂ©opathiques dans l’espoir qu’elles pourraient amĂ©liorer son Ă©tat. Lorsque je l’eus enfin persuadĂ©e de parler au tĂ©lĂ©phone Ă  un acupuncteur chinois que je savais ĂȘtre qualifiĂ© et bienveillant, le Dr. Hu Ying Chieh nous informa que la maladie de Simone aurait pu ĂȘtre soignĂ©e si elle avait Ă©tĂ© prise plus tĂŽt, mais qu’elle Ă©tait dĂ©sormais trop avancĂ©e pour ĂȘtre guĂ©rie par l’acupuncture.

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Cette polyarthrite peut avoir Ă©tĂ© Ă  l’origine de la noyade de Simone, qui nageait alors prĂšs des cĂŽtes de Dieppe le 11 septembre 1997. Certains journalistes Ă©voquĂšrent un suicide, mais il est bien plus probable que son corps de plus en plus faible n’a pas obĂ©i Ă  ce qu’elle pensait encore ĂȘtre, une femme agile et vigoureuse.

A prĂšs de 80 ans, Simone aimait encore beaucoup nager dans l’OcĂ©an. Tout comme Cioran ne se serait jamais suicidĂ©, il me paraĂźt tout Ă  fait improbable qu’elle ait fait ce choix, mĂȘme si elle s’étonnait dans ses lettres de ce que Cioran ait pu lu manquer autant. La postĂ©ritĂ© de Cioran et notamment le travail sur la publication de ses «Cahiers» l’accaparaient beaucoup.

Le livre a Ă©tĂ© un succĂšs pour Gallimard ; trĂšs bien accueilli, il a Ă©tĂ© traduit dans de nombreuses langues, mais pas en anglais, pour l’instant. La nĂ©cessitĂ© de dĂ©fendre Cioran face aux attaques posthumes toujours plus violentes dont il a Ă©tĂ© l’objet de la part de Roumains ou de Roumains expatriĂ©s, tout comme sa dĂ©cision de faire don des archives de Cioran Ă  la bibliothĂšque Jacques Doucet, lui prenait tout son temps.

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J’ai rencontrĂ© Cioran et Simone pour la premiĂšre fois en 1988, armĂ© d’une lettre d’introduction d’un ami commun, le traducteur amĂ©ricain de Cioran, Richard Howard. C’était peut-ĂȘtre un peu dĂ©modĂ©, mais je crois qu’ils ont apprĂ©ciĂ© cette courtoisie: se prĂ©senter avec une lettre d’introduction…

Cioran admirait Ă©videmment le magnifique travail de traduction de Richard Howard. Une fois assis, nous avions engagĂ© la conversation, et je me suis vite rĂ©vĂ©lĂ© Ă  leurs yeux suffisamment marginal, Ă  de nombreux Ă©gards, pour susciter l’intĂ©rĂȘt de Cioran et Simone. «Tant mieux !» dĂ©clarait Cioran, Ă  chaque fois qu’il m’entendait dire de quelqu’un qu’il Ă©tait gay, juif, ou qu’il appartenait Ă  une autre minoritĂ©. «C’est inouĂŻ !» Ă©tait son autre expression favorite, dĂšs qu’il entendait dire de quelqu’un qu’il sortait du rang, qu’il Ă©tait rebelle ou anticonformiste. Lorsqu’on avait des ennuis, il se rĂ©vĂ©lait un vĂ©ritable ami.

*

Cioran et Simone Ă©taient pour moi comme des grands-parents adoptifs, mĂȘme si la fibre paternelle ou maternelle Ă©taient chez eux complĂštement inexistante puisqu’ils se considĂ©raient, oĂč que ce fĂ»t, comme les plus jeunes d’esprit. L’affection qu’ils m’inspirĂšrent et continuent de m’inspirer peut ressurgir dans les moments les plus inattendus.

Benjamin Ivry
traduit par Jacques Drillon et Louise Bastard de Crisnay

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