George Steiner, l’anti-Cioran (Roland Jaccard)

Par ROLAND JACCARD
Libération.fr, 25 mars 2010

Je me souviens de ce dĂ©jeuner au Montalembert avec George Steiner. J’avais glissĂ© dans la conversation les noms de deux amis, Jerzy Kosinski et Cioran. Il avait aussitĂŽt rĂ©pliquĂ© qu’ils reprĂ©sentaient tout ce qu’il exĂ©crait. J’avais Ă©tĂ© consternĂ©. Il ne cachait pas, en revanche, son admiration pour Lucien Rebatet et son roman les Deux Etendards qu’il tenait pour un des chefs-d’Ɠuvre cachĂ©s de notre temps. D’ailleurs, ajoutait-il aprĂšs avoir observĂ© ma moue rĂ©probatrice, je prĂ©fĂšre un SS cultivĂ© Ă  un Beach Boy. Il se doutait bien que ce n’était pas mon cas. Petite cerise sur le gĂąteau, il Ă©tait trĂšs fier qu’à l’UniversitĂ© de GenĂšve oĂč il enseignait, un colonel de l’armĂ©e suisse suive assidĂ»ment ses cours. Cet homme, m’étais-je dit, a un sens aigu de la provocation, ce qui m’avait dĂ©jĂ  frappĂ© lors de ma lecture de son roman : le Transport de A.H, sans doute le plaidoyer le plus intelligent jamais Ă©crit sur Adolf Hitler.

Pulpe. Par ailleurs, le dĂ©jeuner s’était dĂ©roulĂ© fort agrĂ©ablement puisque nous partagions une passion commune pour la Vienne de Freud, Mahler, Karl Kraus. Vienne, cette capitale de l’angoisse, ce foyer du gĂ©nie juif oĂč le jeune Hitler concocta son venin inspirĂ©. Wien, Wien, nur du allein, dit la valse. Nous dĂ©battĂźmes Ă©galement du rĂŽle jouĂ© par l’homosexualitĂ© dans la culture occidentale depuis la fin du XIXe siĂšcle. Sur ce point au moins nous Ă©tions d’accord : tout ce qui fait la pulpe de la modernitĂ© urbaine, tout ce qui lui donne son piquant, on peut dire que ce sont avant tout le judaĂŻsme et l’homosexualitĂ© qui l’ont fait naĂźtre (et d’autant plus vivement quand les deux y ont contribuĂ©, comme chez un Proust ou un Wittgenstein).

J’ai retrouvĂ© l’écho de nos conversations dans le recueil de chroniques publiĂ©es par le New Yorker entre 1967 et 1997. Toutes n’y figurent pas pour des raisons qu’explique Robert Boyers dans son introduction. Et, une fois de plus, Pierre-Emmanuel Dauzat met son exceptionnel talent de traducteur au service de George Steiner. On ne lui tĂ©moignera jamais assez notre gratitude pour les pans entiers de la culture mittel-europĂ©enne qu’il nous a fait dĂ©couvrir, aux dĂ©pens parfois de son propre travail philosophique. Il incarne une forme de gĂ©nĂ©rositĂ© intellectuelle si rare et si prĂ©cieuse qu’il serait indĂ©cent de ne pas la mentionner.

Sir Isaiah Berlin, un penseur assez proche de George Steiner, distingue deux types de personnalitĂ©s intellectuelles et artistiques : le hĂ©risson et le renard. Un abĂźme, selon lui, sĂ©pare ceux qui, d’une part, rapportent tout Ă  une seule vision centrale, Ă  un seul systĂšme, plus ou moins exprimĂ© et cohĂ©rent – les hĂ©rissons – et, d’autre part, ceux qui poursuivent plusieurs fins, souvent sans aucun rapport entre elles, voire contradictoire – les renards. George Steiner appartient sans hĂ©sitation Ă  la deuxiĂšme catĂ©gorie. C’est un renard d’une agilitĂ© supĂ©rieure et d’une curiositĂ© toujours en Ă©veil. TantĂŽt, il observe Albert Speer, l’ami et l’architecte de Hitler dans sa prison de Spandau, tantĂŽt il s’intĂ©resse au TraitĂ© du zen et de l’entretien des motocyclettes de Robert M. Pirsig. Une moto est un systĂšme de concepts rĂ©alisĂ©s en acier et l’art de l’entretenir nĂ©cessite une concentration cĂ©rĂ©brale et une dĂ©licatesse de la main et de l’oreille peu commune. L’espionnage aussi l’inspire et l’on ne serait guĂšre Ă©tonnĂ© de lire sous sa plume les derniĂšres aventures du Mossad, lui qui a narrĂ© avec une prĂ©cision sans pareil les dĂ©rives soviĂ©tiques de jeunes et brillants intellectuels de Cambridge – Philby, Burgess, Maclean et Blunt – au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Creuset. Le bon docteur Johnson dĂ©finissait le patriotisme comme le dernier refuge de la fripouille. Steiner voit dans le nationalisme le venin de l’histoire moderne. Cioran aimait Ă  dire qu’un homme qui se respecte n’a pas de patrie. Une patrie, c’est de la glu. Sur bien des points, Steiner et Cioran auraient pu s’entendre : une passion partagĂ©e pour la Vienne impĂ©riale, creuset et sĂ©pulcre de la modernitĂ©. Une fascination pour la haine de soi juive, incarnĂ©e par Otto Weininger et Simone Weil, un diagnostic identique sur Hitler, le sentiment que l’heure de fermeture a sonnĂ© dans les jardins de l’Occident – formule empruntĂ©e Ă  Cyrill Connolly -, un goĂ»t modĂ©rĂ© pour la thĂ©orie (les pages les plus dĂ©cevantes de Steiner concernent Michel Foucault), l’intuition que la culture et le chantage Ă  l’idĂ©al ou Ă  la transcendance appellent la barbarie, une certaine pruderie dans leurs Ă©crits dĂšs lors qu’il est question de la sexualitĂ© dans ce qu’elle a de plus intime et de plus torturant pour chacun – et surtout pour eux. Enfin, ce qui est Ă  mes yeux le plus troublant, surtout quand on place Vienne au centre du monde, l’absence de rĂ©fĂ©rences Ă  ceux qui en furent les plus brillants reprĂ©sentants : Eric von Stroheim, Fritz Lang, Billy Wilder, MichaĂ«l Curtiz, Pabst et quelques autres. Peut-ĂȘtre est-ce une question de gĂ©nĂ©ration, mais le septiĂšme art est Ă©trangement absent de leurs Ɠuvres.

Ce que Steiner ne supporte pas chez Cioran, c’est ce qu’il nomme avec un joli sens de la formule : son chic macabre. Son essai sur Joseph de Maistre – l’ami du bourreau – trouve grĂące Ă  ses yeux, mais ses aphorismes apocalyptiques lui semblent d’une alarmante facilitĂ©. Steiner est un homme qui aime se mettre au travail, Cioran cultivait l’oisivetĂ© et la frivolitĂ©. Il jugeait vulgaire toute tentative d’explication. Steiner, lui, a conservĂ© une rigiditĂ© d’universitaire. Ce sont deux renards, l’un flemmard, l’autre terriblement appliquĂ©. Le bon Ă©lĂšve ne supporte jamais le dernier de la classe. Et moins encore s’il a du style. Pourtant Steiner n’en est pas dĂ©pourvu. Il n’est peut-ĂȘtre pas encore la tasse de thĂ© de tout le monde, mais il finira par devenir un nectar pour chacun.

ParaĂźt le 1er avril. Avec George Steiner, les chemins de la culture (collectif, Albin Michel)

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