Cioran (L’√Čxpress.fr)

LES ECRIVAINS DU BAC

Cioran

Par¬†Jean Montenot¬†(Lire), publi√© le¬†01/04/2011 √† 09:00 — L’√Čxpress.fr

N√© en 1911 en Roumanie, le philosophe a compos√© une oeuvre pessimiste dont les titres donnent le ton : Pr√©cis de d√©composition, De l’inconv√©nient d’√™tre n√©… Marqu√© par son enfance et des insomnies terribles, il doit √† la discipline de la langue fran√ßaise ses aphorismes hors de mode.¬†

Un Cioran peut-il en cacher un autre ? La “red√©couverte” du pass√© roumain un peu trouble d’Emil Cioran a jet√© une ombre sur cet √©crivain admir√© en France pour son style qu’on se pla√ģt √† rapprocher de celui des moralistes fran√ßais des XVIIe et XVIIIe si√®cles. Avant d’√™tre le chantre du scepticisme, Cioran fut en effet une √©toile montante de la Jeune G√©n√©ration intellectuelle d’une “Grande Roumanie” √† peine n√©e des d√©coupages des trait√©s et d√©j√† en train de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions. C’est dans ce contexte qu’il a eu ses “moments” d’√©garement fanatique, prof√©rant des convictions qui ne sont pas du meilleur aloi, fascisantes, x√©nophobes, antis√©mites m√™me.

Ce “Cioran roumain” a longtemps √©t√© √©clips√© par la personnalit√© affable et discr√®te de l’√©crivain exprimant dans un fran√ßais sobre et concis tout le tragique et le d√©risoire de l’existence humaine. Le retour de ce m√©chant fant√īme a d√©clench√©¬†post mortem¬†autour de Cioranune petite agitation m√©diatique et litt√©raire, r√©veillant les sycophantes de la bien-pensance, sempiternels chiens de garde du pass√© vu du pr√©sent, plus soucieux de juger que de comprendre. La noirceur et le pessimisme de ses √©crits – difficile dans le cas de Cioran d’√©viter ce terme galvaud√© – n’expliquent cependant pas le succ√®s – certes tardif, mais croissant – d’une oeuvre qui, √† bien des √©gards, se situe hors du temps et des modes. Il suffit de rappeler les titres des essais et des recueils d’aphorismes qui ont fait sa r√©putation, puis sa notori√©t√© d’√©crivain fran√ßais pour s’en convaincre :¬†Pr√©cis de d√©composition,Syllogismes de l’amertume,¬†La tentation d’exister,¬†La chute dans le temps,¬†De l’inconv√©nient d’√™tre n√©,¬†Ecart√®lement,¬†Aveux et anath√®mes,¬†L’√©lan vers le pire,¬†Chance de l’√©chec. Autant dire un programme pour neurasth√©niques compos√© de br√©viaires pour d√©pressifs ! Pis, ce Schopenhauer transylvain s√©duit (et agace) d’autant plus qu’il semble avoir pris plaisir √† s’abaisser lui-m√™me : “Le plaisir de se calomnier vaut de beaucoup celui d’√™tre calomni√©1.” Par-del√† les l√©gendes, il faut retracer l’itin√©raire de ce penseur qui s’√©tonnait que “la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne √† avoir une vie2”.

Paradis perdu

Comme la plupart des √©crivains, Cioran est d’abord un exil√© de son enfance. Quelque chose s’est bris√© en lui, r√©p√®te-t-il, quand il a d√Ľ quitter Rasinari, son village natal, pour aller au lyc√©e de Sibiu. Dans une notule des¬†Cahiers, parus apr√®s sa mort, il d√©crit ainsi ce moment-cl√© : “Un de mes souvenirs les plus pr√©cis et les plus d√©chirants de mon enfance. J’avais neuf ou dix ans ? On m’emmena √† Sibiu, dans une voiture charrette. Je me trouvai derri√®re sur la paille. J’aper√ßus la coupole d’une des √©glises de la ville. Mon coeur se serra. On m’arrachait au paradis de ce village natal que j’idol√Ętrais3.” Reconstruction ex post sans doute, mais tout √™tre humain vit de ces pass√©s recompos√©s. Toute la suite, toutes les contradictions de la suite – aussi bien le vitalisme affect√© et un peu ampoul√© des “√©crits politiques” de la jeunesse que la rh√©torique de l’effondrement et l’esth√©tique du d√©sespoir de la maturit√© – peuvent √™tre interpr√©t√©es comme des r√©pliques de ce s√©isme initial qui chassa le jeune Emil du vert paradis de l’enfance.

Et pourtant, il n’y avait sans doute rien que de tr√®s banal pour un fils de protopope (un archipr√™tre ou un archidiacre de l’Eglise orthodoxe roumaine) que d’aller √©tudier au lyc√©e de la ville o√Ļ son p√®re exer√ßait son minist√®re. Pendant la Premi√®re Guerre mondiale, l’autorit√© de Budapest, dont la ville a d√©pendu jusqu’en 1920 et qui se m√©fiait des vell√©it√©s ind√©pendantistes des √©lites roumaines locales, d√©porta par pr√©caution quelques notables, dont le protopope Cioran.

A Sibiu, plac√© chez deux vieilles filles saxonnes et germanophones, le jeune Cioran se frotta √† la culture allemande, se pliant √† la condition ordinaire des ressortissants des “petites nations” des Empires centraux d’avoir √† vivre “entre deux civilisations”. Bachelier en 1928, il s’inscrivit √† la facult√© des lettres et de philosophie de Bucarest. Lecteur boulimique, il y approfondit sa connaissance de la philosophie allemande – “toute la sotte philosophie allemande” confia-t-il par la suite – puis √©tudia Bergson. S√©duit par la doctrine de l’√©lan vital, il r√©digea un m√©moire de licence, prim√© magna cum laude, sur “L’intuitionnisme contemporain”, m√©moire qui lui valut de d√©crocher une premi√®re bourse d’√©tude comme pensionnaire de la fondation Humboldt √† Berlin en plein av√®nement de l’hitl√©risme.

L’ennui et l’insomnie

Mais √† cette description ext√©rieure de la formation de Cioran, il convient d’ajouter deux exp√©riences fondamentales qui permettent de comprendre en quoi la perte du monde primordial a pris pour Cioran le sens d’un “exil m√©taphysique 4”. Il y a d’abord l’exp√©rience radicale de l’ennui qui se traduisit par le sentiment de la vacuit√© de toute chose et de l’inutilit√© de toute action : “Plus ou moins brusquement, chez soi ou chez les autres, ou devant un tr√®s beau paysage, tout se vide de contenu et de sens. Tout l’univers demeure frapp√© de nullit√©. Et rien ne nous int√©resse, rien ne m√©rite notre attention5.” Cioran d√©crit l’ennui comme une sorte de d√©mant√®lement de l’√™tre sous l’effet destructeur du temps d√®s lors qu’il n’est plus envisag√© que comme une suite d’instants d√©connect√©s les uns des autres : “D√®s l’enfance, je percevais l’√©coulement des heures, ind√©pendantes de toute r√©f√©rence, de tout acte et de tout √©v√©nement, la disjonction du temps de ce qui n’√©tait pas lui, son existence autonome, son statut particulier, son empire, sa tyrannie. […] Je n’√©tais plus que fuite d’instants rebelles √† remplir encore leur fonction propre6.” Il prit pour lui ou presque le mot de Saint-Simon √† propos du R√©gent : “Il √©tait n√© ennuy√©7.”

La deuxi√®me exp√©rience fut l’insomnie chronique dont il souffrit tr√®s t√īt, “une exp√©rience extr√™mement douloureuse, une catastrophe8”. L’insomniaque est exclu, retranch√© des vivants, en dehors de l’humanit√©. “Qu’est-ce que l’insomnie ? A huit heures du matin, vous en √™tes exactement au m√™me point qu’√† huit heures du soir ! Il n’y a aucun progr√®s9.” Le monde humain devient apr√®s une nuit d’insomnie un monde de spectres. Cioran y voit la cause principale des suicides. Bref, une exp√©rience du N√©ant, si l’on se paie de mots pompeux, assur√©ment de l’emp√™chement de vivre. C’est la raison all√©gu√©e par Cioran pour expliquer pourquoi il n’a jamais pu travailler, ni faire une carri√®re, vivant d’exp√©dients jusqu’√† un √Ęge avanc√© en √©ternel √©tudiant (une fois install√© en France, il s’√©tonna de se voir refuser l’acc√®s au restaurant universitaire : il avait √† quarante ans largement d√©pass√© la limite d’√Ęge).

L’insomnie eut pour effet une fatigue qui s’ajoutait √† une grande fatigue de vivre cong√©nitale : “La fatigue est la sp√©cialit√© de ma famille” (√† Constantin Noica, 29 d√©cembre 1979). Mais cette cruelle et atroce ma√ģtresse des jours et des nuits lui fit aussi “comprendre des choses que les autres ne peuvent pas comprendre10”. Elle est, ajoute-t-il, “la plus grande exp√©rience qu’on puisse faire dans sa vie. C’est la plus terrible, toutes les autres ne sont rien √† c√īt√©.” C’est √† l’insomnie aussi qu’il doit d’avoir form√© son regard sur le monde : “C’est pendant ces nuits infernales que j’ai compris l’inanit√© de la philosophie11.” L’ennui et l’insomnie sont des condiments essentiels de l’oeuvre de Cioran. Sans ces conditions psychologiques et m√©taphysiques, sa vision paradoxale de l’√™tre demeure inintelligible.

Les chim√®res d’une jeunesse roumaine

Avant de devenir l'”apatride m√©taphysique12″ qu’il a affect√© d’√™tre, “citoyen de nulle part” – si ce n’est de la langue fran√ßaise : “On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre13” -, Cioran s’est fait depuis Berlin et Munich le z√©lateur d’une Allemagne se relevant sous la f√©rule de Hitler. Revenu √† Bucarest, il continue de r√™ver (sans y croire tout √† fait d’ailleurs, c’est l’un des paradoxes de son “engagement”) √† un redressement de ce genre pour ce peuple roumain – “cette foule d’anc√™tres qui se lamentent dans mon sang14” – qui semble n’avoir d’autre destin que de subir.

Il sympathisa avec l’id√©ologie de la Garde de Fer, mouvement mystico-politique, antis√©mite, dirig√© par Corneliu Codreanu. Cet illumin√©, qui se croyait mandat√© par saint Michel et se faisait appeler le “Capitanul”, voulait r√©g√©n√©rer la Roumanie. Cioran n’est pas le seul. Avec lui, un groupe de jeunes intellectuels prometteurs (dont Mircea Eliade et Constantin Noica) donna, √† des degr√©s divers, dans les lubies de Codreanu. L’enthousiasme apparent de Cioran pour la politique et l’histoire peut para√ģtre difficile √† comprendre quand on sait que, d√®s son premier livre intitul√© Sur les cimes du d√©sespoir (1933) – une sorte de journal intime ou de Confession d’un enfant du si√®cle -, il exprimait le pessimisme radical dont il ne s’est jamais d√©gag√©. Mais √† y regarder de plus pr√®s, il y a un lien entre le vide int√©rieur et l’adh√©sion provisoire aux mirages de l’√©poque : “Il y a en moi plus de chaos que l’√Ęme humaine ne devrait en supporter […]. Je suis la contradiction absolue, le paroxysme des antinomies et la limite des tensions ; en moi, tout est possible, car je suis l’homme qui rira au moment supr√™me, √† l’agonie finale, √† l’heure de la derni√®re tristesse15.”

A cela s’ajoute un anti-intellectualisme certain : “La jeunesse de notre √©poque ne peut plus esp√©rer se sauver par la biblioth√®que.” C’est aussi l’avers d’une d√©ception profonde √† l’√©gard de la philosophie : “J’aime la pens√©e qui garde une saveur de sang et de chair, et je pr√©f√®re mille fois √† l’abstraction vide une r√©flexion issue d’un transport sensuel ou d’un effondrement nerveux. Les hommes n’ont pas encore compris que le temps des engouements superficiels est r√©volu, et qu’un cri de d√©sespoir est bien plus r√©v√©lateur que la plus subtile des arguties, qu’une larme a toujours des sources plus profondes qu’un sourire.”

Bien plus tard, Cioran devait √©crire √† son fr√®re Aurel qu’il a plus appris de la rencontre des quelques bergers-philosophes de son enfance que de la lecture des grands syst√®mes : “Plus on est primitif, plus on est proche d’une sagesse originelle que les civilis√©s ont perdue. Le bourgeois occidental est un imb√©cile qui ne pense qu’√† l’argent. N’importe quel cioban [berger] de chez nous est plus philosophe qu’un intellectuel d’ici16” (√† Aurel, 6 avril 1972). Preuve si besoin √©tait que la fiction commode des “deux Cioran” ne saurait emp√™cher d’en saisir l’unit√© : “Ma vision des choses n’a pas chang√© fondamentalement ; ce qui a chang√© √† coup s√Ľr c’est le ton. Le fond d’une pens√©e, il est rare qu’il se modifie vraiment ; ce qui subit en revanche une m√©tamorphose c’est la tournure, l’apparence, le rythme17.” Cette remarque de la pr√©face √† la traduction allemande par¬†Paul Celan du Pr√©cis¬†de d√©composition vaut mutatis mutandis pour l’ensemble de l’oeuvre de Cioran.

Une nouvelle Roumanie

Transfiguration de la Roumanie¬†(1936), le livre le plus contestable de Cioran, est un appel √† la naissance d’une nouvelle nation roumaine qui, “liquidant un h√©ritage historique maudit”, se d√©barrasserait de la “gredinerie g√©n√©rale”, d’une “h√©r√©dit√© monstrueuse”, “hallucinante”. Le “miracle d’une autre Roumanie” qui ne soit pas m√©diocre, r√©sign√©e, une Roumanie enfin √† la hauteur d’un destin exige un “saut”. Et Cioran voit dans “l’exaltation jusqu’au fanatisme” le rem√®de urgent qui, seul, peut sauver cette patrie. D’o√Ļ des formules effrayantes : “Une Roumanie fanatique est une Roumanie transfigur√©e. La fanatisation de la Roumanie est la transfiguration de la Roumanie18.” Citons ces propos p√©nibles : “Je tiens l’hitl√©risme pour un mouvement s√©rieux parce qu’il a su associer directement les probl√®mes ins√©parables de la justice sociale √† la conscience historique de la nation”, et √† propos des Juifs : “Nous ne pouvons pas nous rapprocher d’eux humainement car le juif est d’abord un juif et ensuite un homme. Ph√©nom√®ne qui se produit autant dans leur conscience que dans la n√ītre.” M√™me s’il convient de temp√©rer ces formules par d’autres, on comprend pourquoi Cioran n’a gu√®re tenu √† s’√©tendre sur cette p√©riode. Cioran est sorti de son √©trange d√©lire, et son oeuvre fran√ßaise tient autant du repentir et du remords que de l’imp√©rieuse n√©cessit√© de se gu√©rir de cette ivresse de jeunesse. Ses multiples vaticinations contre toute forme d’id√©ologie ou de croyance politique ou religieuse y ont leurs racines : “Je suis immunis√© contre tous les credo du pass√©, contre tout credo futur” (√† Aurel, 8 septembre 1946). M√™me si l’oubli de soi que permettent l’action et le sacrifice aveugles pour des forces qui le d√©passaient avait une dimension sinon th√©rapeutique du moins de d√©rivatif : un moyen de fuir un “moi” au bord de l’explosion.

Transfiguration de Cioran

Faute de r√©former le monde, Cioran se r√©forme lui-m√™me. Apr√®s avoir √©t√© pendant un an professeur de philosophie dans un lyc√©e de Brasov, il se rendit √† Paris pour y r√©diger une th√®se sur les “limites de l’intuition”, muni d’une allocation d’√©tudes sur trois ans de 1 000 francs par mois. Il s’installa au Quartier latin, vivant tr√®s chichement dans des h√ītels peu co√Ľteux et, pendant les vacances, sillonnant la France √† bicyclette. Lors d’un bref retour en Roumanie (automne 1940-f√©vrier 1941), il se fit nommer au service culturel de la l√©gation roumaine aupr√®s du gouvernement de Vichy, son √©loge radiophonique19 du “Capitanul” d√©funt lui ayant fait entrevoir la possibilit√© d’une carri√®re diplomatique. Mais la chose tourna court : le chef d’Etat Antonescu s’√©tait d√©barrass√©, avec l’appui des Allemands, des l√©gionnaires qui avaient tent√© de le renverser. Cioran, d√©mis de ses fonctions √† Vichy en mai 1941, ne devait jamais retourner en Roumanie. Mentant un peu, beaucoup m√™me, sur l’√©tat d’avancement de ses travaux, il obtint la prolongation de sa bourse jusqu’en 1944. Dans le d√©sastre g√©n√©ral, Cioran tenta en vain de sauver Benjamin Fondane, √©crivain juif roumain, preuve que les retournements essentiels commen√ßaient √† se produire en lui. “Comment ai-je pu √™tre celui que j’√©tais20 ?”

Reste que le grand “saut” pour Cioran fut la d√©cision d’√©crire en fran√ßais. Il aurait pu choisir l’anglais. Il s’√©tait inscrit en 1941 comme auditeur libre aux cours d’agr√©gation d’anglais – il est vrai qu’il avait rencontr√© une angliciste, Simone Bou√©, qui devait devenir sa compagne. L’italien et l’espagnol l’attir√®rent un temps. Il s’agissait de changer de langue pour tenter une mue r√©demptrice : “Qui renie sa langue pour en adopter une autre change d’identit√©, voire de d√©ceptions. H√©ro√Įquement tra√ģtre, il rompt avec ses souvenirs et, jusqu’√† un certain point, avec lui-m√™me21.” Cioran entamait un dur combat contre lui-m√™me.

Il a racont√© plusieurs fois comment il a pris sa d√©cision : “Je me trouvais dans un petit village pr√®s de Dieppe, en vacances, et je m’amusais √† traduire Mallarm√© en roumain. Et tout √† coup je me suis dit : “Mais √ßa n’a aucun sens !” […] J’ai dit : “Non ! Je vais abandonner tout √ßa. Je vais me mettre √† √©crire en fran√ßais22.”” En r√©sulta son premier ouvrage : le Pr√©cis de d√©composition, titre conforme √† son contenu, mais pour Cioran ce fut surtout un pr√©cis de recomposition. Il affirma m√™me √™tre vraiment devenu √©crivain quand il a commenc√© √† comprendre combien la langue fran√ßaise lui imposait une discipline de pens√©e dont l’absence, dans sa langue maternelle, avait sans doute contribu√© √† ses √©garements. “Par temp√©rament, la langue fran√ßaise ne me convient pas : il me faut une langue sauvage, une langue d’ivrogne. Le fran√ßais a √©t√© pour moi comme une camisole de force23.” Son oeuvre est le fruit de cette contrainte et de cet antagonisme surmont√©s.

Tomb√© du temps…

Cioran pr√©sente les sept derni√®res pages de son essai de 1964,La chute dans le temps, comme ce qu’il a √©crit de “plus personnel” et “o√Ļ [il a] exprim√© ce qui [le] tenait le plus √† coeur24”. Il s’agit d’un petit essai de ph√©nom√©nologie toute personnelle de l’exp√©rience temporelle. Cioran explique ne saisir chaque instant qui passe que sous l’angle de sa disparition non seulement possible, mais n√©cessairement programm√©e. “Ce que je distingue en chaque instant, c’est son essoufflement, son r√Ęle, et non la transition vers un autre instant25.” C’est ce v√©cu du temps qui le singularise et le distingue des autres : “Les autres tombent dans le temps ; je suis, moi, tomb√© du temps. A l’√©ternit√© qui s’√©rigeait au-dessus de lui succ√®de cette autre qui se place au-dessous, zone st√©rile o√Ļ l’on n’√©prouve plus qu’un seul d√©sir : r√©int√©grer le temps, s’y √©lever co√Ľte que co√Ľte, s’en approprier une parcelle pour s’y installer, pour se donner l’illusion d’√™tre chez soi.” Il n’y a pas de meilleure description de la condition cioranienne que ces pages o√Ļ il tente d’√©claircir son rapport avec ce “faux jeton √† l’√©chelle m√©taphysique26”, ce “succ√©dan√© d’absolu” qu’est, √† ses yeux, le temps. Cioran y philosophe certes, mais en refusant les facilit√©s de l’abstraction. Ce rapport au temps, vu de ce Tr√®s-bas qu’il est devenu, a essentiellement √† voir avec le renoncement √† toute forme de destin√©e, et m√™me de biographie ou de vie. La chute du temps est une forme de d√©ch√©ance et l’homme d√©chu du temps est caract√©ris√© par l'”insensibilit√© √† son propre destin27″, il est “sans appui, en pleine irr√©alit√© ou en plein enfer. Ou dans les deux √† la fois, dans l’ennui, cette nostalgie inassouvie du temps, cette impossibilit√© de le rattraper et de nous y ins√©rer, cette frustration de le voir couler l√†-haut au-dessus de nos mis√®res28”.

Cons√©quence m√™me de son exp√©rience d’avoir √©t√© jet√© hors de l’Histoire, l’animal cioranesque se voit sombrer lentement : “Le spectacle de la d√©ch√©ance l’emporte sur celui de la mort ; tous les √™tres meurent ; l’homme seul est appel√© √† d√©choir.” D’o√Ļ vient cet appel, on ne sait. En revanche, il n’est pas d’√©chappatoire.

Alors triste Cioran ? Non pas ! L’ac√©die, les constats d’impossibilit√©s et d’√©checs, √©lev√©s au rang de principes ontologiques et de maximes de morale, sont comme contrebalanc√©s, sinon contredits, par la joie de les √©noncer dans une langue des plus claires. Bref, on ne peut s’emp√™cher de d√©celer dans le style de Cioran une sorte de jubilation, un peu comme s’il allumait constamment des contre-feux, afin qu’on comprenne bien que le refus de croire de ce sceptique radical atteignait aussi la conviction qu’il mettait √† ass√©ner ces v√©rit√©s inutiles.

1.¬†De l’inconv√©nient d’√™tre n√©, in¬†?uvres, Quarto/Gallimard. 2.Syllogismes de l’amertume, in¬†?uvres, Quarto/Gallimard. 3. Note du 26 septembre 1970, dans¬†Cahiers 1957- 1972,¬†Gallimard. 4.¬†De l’inconv√©nient d’√™tre n√©, in¬†?uvres, Quarto/Gallimard. 5. Entretiens avec Fernando Savater,¬†Entretiens. 6.¬†De l’inconv√©nient d’√™tre n√©, in¬†?uvres, Quarto/ Gallimard. 7.¬†Entretiens, Arcades/Gallimard. 8. Op. cit. 9. Op. cit. 10. Op. cit. 11. Pr√©face √†¬†Sur les cimes du d√©sespoir, in¬†?uvres, Quarto/Gallimard. 12.¬†Entretiens, Arcades/Gallimard. 13.¬†Aveux et anath√®mes, Gallimard. 14.Syllogismes de l’amertume, Gallimard. 15.¬†Sur les cimes du d√©sespoir, L’Herne, r√©√©dit√© en Livre de poche. 16. Cit√© par Patrice Bollon,¬†Cioran l’h√©r√©tique, Gallimard. 17.¬†Exercices d’admiration, in?uvres, Quarto/ Gallimard. 18.¬†Transfiguration de la Roumanie, cit√© par Patrice Bollon,¬†Cioran l’h√©r√©tique, Gallimard. 19. Le 27 d√©cembre 1940, “Le profil int√©rieur du Capitaine”, Cahier de L’Herne. 20.¬†Ecart√®lement¬†in¬†?uvres, Quarto/ Gallimard. 21.¬†La tentation d’exister¬†in¬†?uvres, Quarto/Gallimard. 22.¬†Entretiens, Arcades/Gallimard. 23.¬†Op. cit.24.¬†Op. cit. 25.¬†La chute dans le temps, NRF, Essais/Gallimard. 26.¬†Op. cit.¬†27.¬†Op. cit.¬†28.¬†Op. cit.

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