Un Kärcher de l’esprit

Patrick Grainville – Le Figaro, 07/04/2011

Le philosophe roumain E. M. Cioran aurait eu cent an vendredi. Étranger à notre temps, il revient grâce à plusieurs parutions et une vente d’archives chez Drouot.

La lecture de Cioran fut la marotte des initiés des années 1970-1980. On redécouvrait une Å“uvre qui fut peu lue à sa parution. Et voilà, semble-t-il, aujourd’hui, Cioran retourné au purgatoire. La vie de cet écrivain semble être vouée à de successives traversées du désert, coupées de retours de flammes enthousiastes. Je crois que ce statut lui sied. Occuper les feux de la rampe use et vulgarise. Cioran a toujours préféré le désert des ermites et des aspics.

Le désaccord qui pourrait exister avec l’époque actuelle tient à ce que Cioran est un moraliste. Or, nous subissons les couplets des moralisateurs et de la bien-pensance. Notre société a enrobé son égoïsme vorace dans un emballage compassionnel et automatique, totalement étranger à Cioran. Il s’intéresse à la conscience de l’homme, qui n’est ni la bonne conscience ni la mauvaise, mais le fait d’être un être pensant. On mesure combien, dans notre société, ces notions toniques de moraliste et de conscience se sont dégradées en leur version bovine. Cioran, moraliste, se préoccupe de l’homme, de son destin, de l’amour, de la mort, de l’histoire, beaucoup des religions, de Dieu! Il écrit sur l’essentiel. Ce à quoi aucune existence ne saurait échapper. Qu’on le lise moins prouve notre régression. La première catastrophe pour Cioran est paradoxalement la pensée qui est un défaut de la matière. Elle introduit, dans la perfection du cosmos, un décalage critique. C’est la définition du fameux roseau de Pascal écrasé, fragile mais pensant!

Un désespoir jubilatoire

Or cette pensée nous tourmente d’être mortel. Cioran déclare que nous nous serions volontiers passés d’un privilège qui, pour un peu, nous pousserait au suicide lucide. Il y a chez Camus, quand il ne cède pas à une philanthropie boy-scout, dans Le Mythe de Sisyphe, par exemple, une conscience révoltée de ce type. Pascal n’échappe à l’angoisse que parce qu’il fait le pari de la foi. Cioran, lui, ne franchit pas le pas, il ne saute pas à pieds joints dans l’abîme de Dieu. La grande différence avec notre époque est que l’athéisme de Cioran est caustique, ardent. Il est de ceux qui ne cessent de postuler Dieu pour le nier. L’athéisme d’aujourd’hui est atone. Il trotte partout, sans interrogation, il pousse son chariot dans le supermarché universel. C’est une incroyance dont l’électrocardiogramme est plat.

Sur le plan de la religion, Cioran, mystique sans Dieu comme Flaubert, n’a cessé de proclamer la supériorité de la sagesse chinoise, du bouddhisme ou de Lao-tseu sur le christianisme. Car les maîtres taoïstes ne nous promettent pas la supercagnotte du paradis mais, dans le meilleur des cas, un nirvana indéfinissable qui confine au néant. Il est clair que notre société se rue sur le bouddhisme. Mais cela ne ramène pas Cioran au cÅ“ur du débat, car le bouddhisme à la mode est un yoga de gens stressés, une sorte de sieste améliorée, assortie des vues les plus fumeuses. Là encore notre époque a corrompu les notions les plus hautes en recettes de relaxation à l’usage des consommateurs. Cioran est trop fort pour les faibles que nous sommes. Sa pensée est obsédée par la figure du barbare dont il envierait presque le fanatisme clair.

Le christianisme est fini

Le barbare ou le héros savent ce qu’ils veulent, font corps avec l’objet de leur conquête. Ils ignorent le doute et les tiraillements. Le problème actuel de la religion chrétienne, souligne Cioran, est d’avoir renoncé à l’intolérance vitale: «C’est parce qu’il ne peut plus détester les autres religions, c’est parce qu’il les comprend que le christianisme est fini. Il est paralysé par une trop grande largeur de vues.» On voit à quel point cette remarque est actuelle, paradoxale et percutante! L’avenir est à celui qui fonce et qui ne doute pas! Triste constat pour les humanistes que nous sommes…

Cioran n’est pas sans descen­dance. Le scepticisme en vogue d’Houellebecq rappelle celui du maître mais c’est un scepticisme médiatiquement avachi quand ­Cioran est dardé sur sa cible, dans un désespoir jubilatoire. Son style plutôt que celui d’un classique est celui d’un baroque acéré, armé d’une balistique d’adjectifs, d’antithèses et d’allitérations qui taillent les utopies à la hache. Ces aphorismes cruels sur l’amour ont fait sa gloire, mais ces sentences pour dîners en ville ne doivent pas cacher la profondeur de ses coups de sonde qui le mettent au niveau de Pascal, de Schopenhauer, de Nietzsche et de Lao-tseu. C’est pourquoi, il faudrait faire tous les ans une petite cure de Cioran plus décapante pour les lipides et les ballonnements de la pensée que n’importe quelle thalassothérapie chic. Car Cioran est un Kärcher de l’esprit.

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