Cioran ou de l’inconvénient d’être célébré

Pierre Assouline — Le Monde, 24 avril 2011

Inutile de se précipiter sur le souple pavé Quarto réunissant ces œuvres complètes, ni sur l’épais Cahier de l’Herne à lui consacré, pour y chercher une ou deux maximes juste assez désespérées, de nature à coller avec la commémoration de son centième anniversaire le 8 avril, bien qu’Emil Cioran ait rejoint les anges en 1995. Tout ce qui est sorti de sa plume ne parle que de cela : la chute de l’homme dans le temps. Les cioranologues, cioranophiles et cioranolâtres (vu d’Amérique, ce n’est pas triste non plus, si l’on en croit l’article de Benjamin Ivry, car son passé y est plus souvent mis en cause que chez nous) ont pu néanmoins lui souhaiter de vive voix un bon anniversaire. Non pas devant sa tombe au cimetière Montparnasse : c’est là qu’on a le plus de chances de le trouver absent. Plutôt ailleurs, précisément. Ces derniers jours, on pouvait saluer son spectre mélancolique dans la salle byzantine du Palais de Béhague. L’ambassade de Roumanie avait pris des allures de ciorangerie pour la circonstance : Alain Lecucq et sa compagnie y jouaient Mansarde à Paris, une pièce de Matei Visniec, histoire d’un philosophe franco-roumain qui, en quittant les bureaux de son éditeur, oublie l’itinéraire menant de la rue Sébastien-Bottin au carrefour de l’Odéon et se perd en Europe… Si la Ville avait songé à apposer une plaque commémorative sur la façade du 21 rue de l’Odéon, rappelant qu’ici vécut un maître en syllogismes de l’amertume, sûr qu’il serait arrivé à bon port. Ce geste commémoratif fut d’ailleurs solennellement exigé lors d’un brillant colloque consacré au pessimiste jubilatoire au Salon du livre. Il y fut question de la fécondité de ses contradictions, du sens de son incohérence et du salut par l’oxymoron. La moindre des choses pour un paradoxe fait homme. Incidemment, on apprit que sa bibliothèque même étaitbancale ; il est vrai qu’il avait cru bon se faire menuisier pour l’occasion. A Paris toujours, mais cette fois du côté de l’hôtel Drouot, on a célébré un centenaire plus sonnant et trébuchant. Simone Baulez , l’opiniâtre brocanteuse qui sauva une trentaine de cahiers, dont le journal inédit du moraliste et plusieurs états dépressifs du fameux De l’inconvénient d’être né, en débarrassant sa cave, s’est vue confirmée dans ses droits par la cour d’appel à l’issue de plusieurs années de procédure. Encore faut-il qu’elle récupère son bien. Or la chambre nationale des commissaires-priseurs, adoptant une attitude kafkaïenne qui eut certainement inspiré l’Emil, refuse de lever le séquestre sur les documents tant qu’une décision de justice ne le lui ordonne pas expressément. On en est là, en attendant qu’une juridiction soit saisie par son avocat Me Rappaport. Mais la brocanteuse, qui s’est engagée à tout céder en bloc, n’est pas pressée ; à ce jour, outre l’ambassade de Roumanie, le Musée des lettres et manuscrits a manifesté son intérêt (mais il ne s’agit que de la propriété matérielle du support de l’oeuvre, non celle des droits d’auteur). En attendant, incroyable coïncidence, le 7 avril, soit quelques heures avant que les saints en larmes ne souffle ses bougies d’anniversaire, Cioran s’est retrouvé à l’encan à Drouot sous le marteau de Binoche & Giquello dans l’espoir que la vente atteigne des cimes. Discrétion oblige, on en ignore la provenance mais on peut la supposer familiale ; en effet, outre des textes manuscrits autographes et des notes de lecture, ces archives (cent vingt-deux numéros) valent surtout par l’importante correspondance intime de Cioran échangée entre 1933 et 1983 avec ses parents et son frère Aurel, ainsi que par des documents aussi personnels que ses diplômes, passeports, cartes d’identité, cartes d’admission à la Bibliothèque Nationale, cartes de chemin de fer… Toute dispersion est un serrement de cœur car elle est dispersion. N’empêche qu’à lui seul, le catalogue est déjà un document excitant pour les biographes, généticiens et historiens de la littérature. Il est vrai que la recherche cioranienne est un constant work in progress, dût-elle ne pas aller toujours dans le sens des cioranolâtres. Ainsi Jacques de Decker a-t-il récemment fait état dans Le Soir (merci à Benoît Franck de me l’avoir signaléé) de la parution de Über Deutschland – Aufsätze aus den Jahren 1931–1937 , recueil d’articles de jeunesse dans lesquels Emil Cioran exprimait son admiration pour le système qui se mettait alors en place en Allemagne et pour l’homme qui le conduisait :“Tout le monde ne mérite pas d’être libre, le préjugé de la liberté pour tous est une honte’ etc. Ce qui n’empêchera pas les nombreux amateurs du nihilisme de Cioran de le lire aujourd’hui, et Bucarest de le célébrer. Normal puisqu’il disait penser en roumain avant d’écrire en français. Stanislas Pierret, le directeur de l’Institut Français de Bucarest, a donc proposé à Dan Perjovschi de« donner à voir » la pensée de Cioran dans les rues de la capitale. Celui-ci appose donc une trentaine d’affiches, durant un mois, partout où se forment des nœuds de communication (gares, stations de métro, arrêts de bus…). Pour chacune d’elles, un fragment chu de l’oeuvre du moraliste et un dessin au Feutre marqueur qui se veut tout sauf son illustration. Un aphorisme visuel en regard d’un aphorisme philosophique. L’un et l’autre enfants de Sibiu, ils se retrouvent à la rue sur les murs de Bucarest. On y lira peut-être ces lignes échappées de Bréviaire de vaincus III(L’Herne) : « Le devoir de celui qui écrit n’est-il pas de se trancher les veines sur la page blanche, de faire ainsi cesser le supplice des mondes informulés ? » Allez, joyeux anniversaire quand même !

(Illustrations Dan Perjovschi)

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