Ennui et gouffre de Baudelaire a Cioran

Micha√ęl Finkenthal –¬†Fondane.com

¬ę L’ennui a des choses encore √† nous dire¬†¬Ľ, √©crivait Fondane dans le XXIX√®me chapitre de son¬†Baudelaire et l’exp√©rience du¬†gouffre¬†[1]¬†. Car¬†‚Ästdit le po√®te-philosophe en se r√©f√©rant au vers de Baudelaire¬†: ¬ę¬†L’espoir, Vaincu, pleure…cherche le vide et le noir et le nu¬†!¬†¬Ľ¬†‚Äst¬ę¬†l’ennui est angoisse du n√©ant¬†¬Ľ. Fondane d√©veloppe sa conception de l’ennui de la mani√®re suivante¬†: la r√©flexion philosophique rationnelle √©limine l’affectif, et le ¬ę¬†vide affectif¬†¬Ľ ainsi cr√©√© donne naissance √† l’angoisse. Notons qu’une id√©e similaire est pr√©sente chez William Blake¬†[2]. L’angoisse, √† son tour, engendre l’inqui√©tude qui, pour fermer le cycle, engendre l’ennui¬†: ¬ę¬†le vide affectif a engendr√© l’angoisse, l’inqui√©tude, puis, finalement, l’ennui, l’ennui de vivre¬†[3]¬†¬Ľ, √©crit Fondane. L’id√©e du ¬ę¬†vide affectif¬†¬Ľ et son r√īle dans le cycle mentionn√© luivenait¬†de St√©phane Lupasco¬†; durant les ann√©es de l’Occupation, tr√®s proche du jeune scientifique roumain qui vivait √† Paris, Fondane fut tr√®s marqu√© par sa ¬ę¬†philosophie du contradictoire¬†[4]¬†¬Ľ. Lupasco est mentionn√© explicitement au XXIX√®me chapitre de¬†L‚Äô√ätre et la connaissance, et sa pr√©sence se fait sentir dans d’autres chapitres du livre. L‚Äôouvrage auquel Fondane se r√©f√®re plusieurs fois s’intitule¬†:¬†Du devenir logique et de l’affectivit√©¬†‚ÄstEssai d’une nouvelle th√©orie de la connaissance,¬†(Paris,¬†1936).

Cependant, en postulant que ¬ę¬†la cruaut√© est fille de l’ennui¬†¬Ľ, Fondane extrapole la pens√©e de son ami. La m√®re et la fille, l’ennui et la cruaut√©, sont donc n√©es de cette pens√©e qui, fond√©e sur le concept pur, a √©limin√© l’affectif. La conclusion de Fondane¬†: ¬ę¬†de l√†, la terrible signification que l’ennui prend chez Baudelaire. Il n’est plus un ‘¬†√©tat d’√Ęme’ mais un √©tat de p√©ch√©¬†¬Ľ¬†‚Ästest consistante avec sa propre pens√©e (et tout autant avec celle de Chestov) puisque la chute est due √† la transgression de l’interdiction de toucher le fruit de l’arbre du Savoir. Le p√©ch√© originel consiste dans la volont√© de¬†conna√ģtre comme un dieu¬†au lieu de¬†vivre avec Dieu.

Ainsi, √† travers la cruaut√©, l’ennui devient une ¬ę¬†cause op√©rante¬†¬Ľ, une √©nergie active qui pousse les gens √† agir n√©cessairement dans le domaine du Mal. ¬ę¬†C’est l’ennui qui est la source des changements soudains, des guerres sans motifs, des r√©volutions meurtri√®res ; il n’est pas de cause plus op√©rante que lui¬†¬Ľ. L’ennui est m√™me plus qu’une ¬ę¬†cause op√©rante¬†¬Ľ¬†; il est un principe universel : ¬ę¬†…l’ennui de Baudelaire n’est pas un ennui¬†personnel, mais l’ennui¬†dans la civilisation, et peut-√™tre l’ennui dans le cosmos¬†¬Ľ (soulign√© par Fondane). Mais, remarqueront certains, l’id√©e que la contribution essentielle de Baudelaire √† la po√©sie et au Romantisme fran√ßais en particulier, √©tait justement la transformation de l’angoisse, de l’inqui√©tude en cause op√©rante, n’appartenait-elle pas √† Georges Blin¬†? (Nous savons que Fondane a lu son¬†Baudelaire¬†car il le cite plusieurs fois). Et d’autres critiques diront peut-√™tre que le r√īle de la cruaut√©, le ¬ę¬†je suis la plaie et le couteau¬†¬Ľ, le concept du¬†h√©autontimoroum√©nos, est mieux expliqu√© par J. P. Sartre¬†√† travers sa th√©orie de la dualit√© n√©cessaire de la consciencer√©flexive¬†[5]¬†.

On peut discuter en profondeur les diverses interpr√©tations de la po√©sie de Baudelaire et les comparer avec celle de Fondane. Mais je voudrais faire remarquer que si le¬†Baudelaire¬†de Fondane nous enseigne beaucoup sur Baudelaire, il est pourtant principalement un livre qui pr√©sente la philosophie, l’√©thique, l’esth√©tique et la pens√©e religieuse de Benjamin Fondane. Dans une lettre √©crite apr√®s la guerre √† la veuve de Fondane, Cioran¬†le disait d√©j√† explicitement : ¬ę¬†Pour moi, il est certain qu’on n’a jamais √©crit quelque chose de plus profond sur Baudelaire. Et cela est d’autant plus remarquable que Fondane a pris Baudelaire comme un point de d√©part, comme un pr√©texte pour d√©velopper sa propre philosophie¬†[6]¬†¬Ľ. Ce que Fondane √©crit sur Baudelaire est enti√®rement original parce qu‚Äôil l’interpr√®te √† travers sa propre philosophie, une philosophie o√Ļ ¬ę¬†le cri est la m√©thode¬†¬Ľ et son ¬ę¬†esth√©tique¬†¬Ľ par laquelle la po√©sie est un donn√© existentiel et non un ¬ę¬†objet d’art¬†¬Ľ, un v√©cu n√© dans cette zone de s√©paration entre la pens√©e de participation et la pens√©e rationnelle.

Vers la fin du XXe chapitre du livre, nous lisons quelque chose qui, √† premi√®re vue, est difficile √† comprendre¬†: ¬ę¬†Baudelaire¬†‚Äst√©crit Fondane¬†‚Ästpr√©f√®re […] l’enfer au n√©ant¬†¬Ľ. La difficult√© est double, car d’abord on ne voit pas ais√©ment la diff√©rence entre ¬ę¬†enfer¬†¬Ľ et ¬ę¬†n√©ant¬†¬Ľ utilis√©s comme m√©taphores ; ensuite pourquoi pr√©f√©rer l’un √† l’autre¬†? D’apr√®s Chestov et Fondane l’emprise de la pens√©e rationnelle sur la conscience humaine l’a arrach√©e au monde paradisiaque de la ¬ę¬†pens√©e de participation¬†¬Ľ. La conscience est rendue malheureuse par l’emprisonnement dans la forteresse de la loi absolue, absolue au point¬†‚Ästdira Chestov¬†‚Ästque Dieu m√™me doit y ob√©ir.

En choisissant le fruit interdit de l’arbre du Savoir, l’homme a √©t√© condamn√© √† la t√Ęche sisyphique de s’avancer toujours vers l’Id√©e pure (platonicienne), en cherchant la loi √† laquelle elle est soumise, sans jamais pouvoir l’atteindre vraiment. Le prix de l’acc√®s au temple de la raison est l’abandon total de l’affectivit√© : comme Chestov, Fondane mentionnait souvent le¬†non ridere, non lugere¬†de Spinoza. Le grand pr√™tre de ce temple, le philosophe, n’est cens√© toucher que les objets du culte pur et purifi√© que sont les concepts tels que Socrate¬†et Aristote les ont d√©finis, les id√©es abstraites. Le concret, le sensible dans leur laideur ou leur tragique sont impurs, ils sont la cr√©ation du diable, leur vraie et seule place est l’enfer, tandis que le concept et la loi appartiennent au n√©ant transparent et purifi√©, au paradis des Id√©es.

Autrefois, quand l’homme √©tait encore li√© √† son Dieu par la ¬ę¬†pens√©e de participation¬†[7]¬†¬Ľ, tant qu‚Äôil vivait encore le concret de son existence, et retrouvait son dieu dans ce concret, le dialogue √©tait possible. La foi √©tait totale, Abraham ne posait pas de questions en route vers le mont Moriah ; Job ne doutait pas de son droit de s’insurger contre la cruaut√© de son dieu. Et au dernier moment,¬†Dieu leur parlait, au dernier moment Dieu changeait sa d√©cision. Il le faisait parce qu’il n’√©tait pas encore pris dans la toile d’araign√©e de la raison universelle, prisonnier d’un¬†logos¬†√©chapp√© √† son contr√īle.

On ne peut pas savoir si Baudelaire √©tait ¬ę¬†persuad√© […] que le sensible est le lieu des r√©v√©lations et des myst√®res, et que s’il y avait jamais un dieu qui s’int√©ress√Ęt √† l’homme, c’est de la vie, non du n√©ant qu’il engendrerait la perfection¬†¬Ľ. Fondane, certainement, en √©tait persuad√©. De toute mani√®re, maintenant que la phrase cit√©e plus haut est devenue¬†‚Ästje l‚Äôesp√®re¬†‚Ästplus intelligible, nous pouvons tenter une d√©finition du gouffre, et aborder la discussion concernant leur rapport r√©ciproque. Il faut d’abord remarquer que chez Fondane l’enfer, le n√©ant, le gouffre et l’ennui sont des cat√©gories bien distinctes. Chez Baudelaire tout semble se m√©langer : le gouffre est √† la fois l’ab√ģme et l’enfer, un √©tat d’√Ęme et une m√©taphore ; √©coutons-le¬†:

 Le navire glissant sur les gouffres amers [8] .

 Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres  [9] ?

¬†J’implore ta piti√©, Toi, l’unique que j’aime,

¬†Du fond du gouffre obscur o√Ļ mon coeur est¬†tomb√©¬†[10]¬†.

¬†[…] le Vertige

¬†Saisit l’√Ęme vaincue et la pousse √† deux mains

 Vers un gouffre obscurci de miasmes humaines

¬†Il la terrasse au bord d‚Äôun gouffre s√©culaire¬†[…]¬†[11]¬†.

On semble arriver au gouffre de Baudelaire en venant de deux directions diam√©tralement oppos√©es¬†: l’esprit vaincu, le vieux maraudeur pour qui ¬ę¬†l’amour n’a plus de go√Ľt et le coeur dort son sommeil de brute¬†¬Ľ (¬ę¬†Le go√Ľt du n√©ant¬†¬Ľ), retrouve dans le gouffre son oppos√©, l’esprit ¬ę¬†insatiablement avide de l’obscur et de l’incertain¬†¬Ľ (¬ę¬†Horreur sympatique¬†¬Ľ). Mais, ne sont-ils pas tous les deux une seule et m√™me chose¬†? Le gouffre n‚Äôest-il pas ce lieu privil√©gi√© et damn√© en m√™me temps, dans lequel les deux esprits se r√©unissent pour ouvrir devant le po√®te cette perspective unique d’o√Ļ on peut entrevoir ce qui est interdit √† la pens√©e rationnelle¬†: le transcendant¬†?

 Derrière les décors

¬†De l’existence immense, au plus noir de l’abime,

 Je vois distinctement des monde singuliers [12] .

 Ou

¬†Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe¬†?

¬†Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau¬†!¬†[13]

Fondane utilise le vers de Baudelaire¬†: ¬ę¬†Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant¬†¬Ľ, comme pr√©texte pour d√©finir le gouffre et en m√™me temps, pour faire un parall√®le entre la r√©volte contre la tyrannie de la raison, aussi bien en philosophie qu’en po√©sie ; en d√©finitive, n’√©tait-il pas po√®te et philosophe en m√™me temps¬†? Le gouffre de Pascal¬†est une ¬ę¬†r√©v√©lation anti-sp√©culative¬†¬Ľ qui l’aide √† d√©couvrir ¬ę¬†qu’il n’y a pas de certitude ni d’assurance en la raison et qu’il n’en faut point chercher ¬Ľ. Celui de Baudelaire est aussi un instrument qui aide √† transgresser le mur¬†des certitudes¬†et¬†des assurances, qui lui fait d√©couvrir ce ¬ę¬†go√Ľt d’infini¬†¬Ľ, qui le poussera √† mettre l’accent sur le sensible et ¬ę¬†par l√†,…d√©ranger l’√©quilibre acquis au profit de l’Id√©e¬†¬Ľ. ¬ę¬†Le Gouffre […] vint les tirer l’un et l’autre, d’une impasse pour les jeter dans un autre. Et ce gouffre, c’√©tait la soudaine vision que leurs convictions¬†‚Ästles plus fermes, les plus assur√©es¬†‚Äst√©taient sans fondement et qu’il fallait, sans le pouvoir cependant, renoncer √† elles, qu’on √©tait soumis √† une esp√®ce d’envo√Ľtement et que le monde est inexplicable sans l’hypoth√®se de cet envo√Ľtement¬†[14]¬Ľ.

Le gouffre de Fondane est cet espace singulier dans lequel nous pouvons sortir d’un certain √©tat d’√Ęme et nous int√©grer √† un autre¬†‚Ästqui se trouve √† l’oppos√© du premier et √† une distance infinie de lui¬†‚Ästsans abandonner pourtant enti√®rement l’√©tat original. (Sur ce point Fondane s’√©loigne de Baudelaire). C’est un √©tat de tension, de d√©chirure, c’est un √©tat qui ne peut pas √™tre expliqu√©, mais qui est v√©cu avec une intensit√© √† peine supportable. Le gouffre est le lieu g√©om√©trique de tous les points d’intersection entre l’immanent et le transcendant. C’est une ¬ę¬†singularit√©¬†¬Ľ qui permet l’existence sans certitudes et sans assurances au niveau du v√©cu aussi bien qu’√† celui du r√©fl√©chi. Comme concept, le gouffre est certainement paradoxal, car il actualise simultan√©ment deux p√īles oppos√©s ; il est une¬†coincidentia oppositorum. Dans un fragment in√©dit (des notes √©crites pour la pr√©paration du¬†Baudelaire), Fondane √©crit¬†: ¬ę¬†[le gouffre] est une cat√©gorie nouvelle par laquelle une transcendance entre dans l’immanent¬†¬Ľ. Il aurait d√Ľ dire une cat√©gorie¬†diff√©rente, car d’apr√®s Nicolas de Cues, la¬†coincidentia oppositorum√©tait exactement cela¬†: l’espace o√Ļ l’homme¬†‚Ästs’il ose se battre contre l’ange qui prot√®ge le transcendant¬†‚Ästpourra (re)¬†trouver le divin…

En d√©pit des diff√©rences mentionn√©es, soulignons qu‚Äôen parlant du gouffre, Baudelaire et Fondane parlaient de la m√™me chose. A travers le gouffre, ils ont √©labor√© une philosophie de l’existence, une philosophie o√Ļ la po√©sie est la m√©thode. Pour Baudelaire, le gouffre v√©cu a √©t√© un ¬ę¬†trou noir¬†¬Ľ : il n’a jamais pu en sortir. Fondane a tent√© l’impossible ; il a commenc√© √† construire¬†‚Ästen suivant au d√©part, puis en d√©passant Chestov¬†‚Ästune nouvelle vision du monde, une vision qui devrait rendre possible l’√©vasion. C’est pour cela qu’il a essay√© de conceptualiser ces notions de gouffre, ennui, etc. Mais les gardiens du ¬ę¬†dimanche de l’histoire¬†¬Ľ, les hussards ¬ę¬†sabre au clair¬†¬Ľ l’ont arr√™t√© en route.

En parlant lui aussi de l’ennui et du gouffre, E.¬†M.¬†Cioran¬†devait se souvenir de ses discussions avec¬†Fondane¬†[15]. Ils ont certainement parl√© de Baudelaire. Avec son style mordant, Cioran √©crira dans ses¬†Syllogismes de l’amertume¬†: ¬ę¬†Avec Baudelaire, la physiologie est entr√©e dans la po√©sie ; avec Nietzsche, dans la philosophie. Par eux, les troubles des organes furent √©lev√©s au chant et au concept¬†¬Ľ. Pour Cioran l’√©tat d’√©quilibre est celui de l’indiff√©rence¬†: ¬ę¬†Que l’homme perde sa¬†facult√© d’indiff√©rence¬†: il devient assassin virtuel¬†¬Ľ, √©crit-il au d√©but de son¬†Pr√©cis de d√©composition. Cette ¬ę¬†facult√© d’indiff√©rence¬†¬Ľ n√©cessite un manque d’imagination et de m√©moire¬†: ¬ę¬†La vie n’est possible que par les d√©ficiences de notre imagination et de notre m√©moire¬†¬Ľ (soulign√© par l’auteur). Et dix ans plus tard dans¬†Histoire et utopie, il ajoutera¬†: ¬ę¬†Nous marchons vers l’enfer dans la mesure o√Ļ nous nous √©loignons de la vie v√©g√©tative, dont la passivit√© devrait constituer la clef de tout¬†¬Ľ. Si l’ennui est la pratique de l’indiff√©rence, il serait, contrairement √† Baudelaire et √† Fondane, un √©tat positif et d√©sirable.

Et pourtant l’ennui chez Cioran est difficile √† appr√©hender. Dans¬†La Tentation¬†d’exister¬†on trouve un fragment intitul√© : ¬ę¬†La douceur du gouffre¬†¬Ľ, o√Ļ il retrace l‚Äôhistoire de l’ennui jusqu’√† Pascal. Il est int√©ressant d‚Äôobserver qu’il voit la source de l’ennui chez Pascal (comme chez tout croyant d’ailleurs) tr√®s loin du lieu o√Ļ la situait Fondane ; car l’ennui chez Cioran est engendr√© non par un exc√®s de rationalit√©, mais au contraire, par le refus de la rationalit√©¬†: Cette intol√©rance √† toute solution, √† toute tentative de clore le processus de la connaissance, cette aversion pour le d√©finitif, quand le croyant les √©prouve, il ne pense qu’√† se punir d’avoir c√©d√© aux attraits du salut. C’est ainsi qu’il invente le p√©ch√©, ou se tourne vers ses propres ‘t√©n√®bres’¬†‚Ķ¬†[16]¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†Vers la fin du fragment, Cioran nous offre aussi une d√©finition implicite du gouffre¬†: ¬ę¬†Douceur de la haine de soi¬†: douceur du gouffre !¬†¬Ľ. En refusant d’accepter le clos, le d√©finitif, en doutant, le croyant se place dans un gouffre qu‚Äôil cr√©e de toute pi√®ce ; l’ennui est la chair du gouffre.

Cioran nous avertit que l’ennui du coeur n’est pas la seule modalit√© d’existence de l’ennui. Il peut aussi s‚Äô√©tendre au jugement, mais nous restons sur notre faim avec cette remarque¬†: ¬ę¬†tant que l’ennui se borne aux affaires du coeur, tout est encore possible ; qu’il se r√©pande dans la sph√®re du jugement, c’en est fait de nous.¬†¬Ľ Cioran se contredisait souvent¬†: ce sophiste s’amusait en inventant des phrases magnifiques.

Toutefois la diff√©rence essentielle entre Cioran et Fondane est apparente : toute d√©finition de l’ennui ou du gouffre chez Cioran, sera en fin de compte essentiellement diff√©rente de celle de Fondane. Chez ce dernier, le gouffre et l’ennui sont les pierres de vo√Ľte d’une pens√©e existentielle, et peut-√™tre m√™me, d’une pens√©e religieuse en gestation. Cioran les utilise alternativement, comme microscopes ou comme t√©l√©scopes pour jeter un regard occasionnel sur le monde environnant. Et pourtant, ayant b√©n√©fici√© de ce suppl√©ment de sagesse apport√© par l’√Ęge, Cioran lan√ßait un dernier d√©fi √† Fondane en √©crivant vers la fin de sa vie¬†: ¬ę¬†La vie est plus et moins que l’ennui, bien que ce soit dans l’ennui et par l’ennui que l’on discerne ce qu’elle vaut¬†[17]¬†¬Ľ. Aussi n‚Äôest-il pas surprenant que Fondane et Cioran restent diam√©tralement oppos√©s quand Cioran √©crit que l’ennui est ¬ę¬†l’univers transform√© en apr√®s-midi de Dimanche¬†[18]¬†¬Ľ, tandis que Fondane dans son¬†Baudelaire¬†dit explicitement qu’¬ę¬†il ne s’agit pas, bien entendu, de cet ennui des Dimanches vides¬†[19]¬†¬Ľ.


               1.Toutes les citations de Baudelaire et l’expérience du gouffre de BENJAMIN   FONDANE  proviennent de l’édition : Paris, Seghers, 2e édition, 1972.

2.Dans¬†¬†The Marriage of Heaven and Hell,¬†Blake¬†raconte comment¬†la Raison¬†a usurp√© la place du d√©sir (qui chez lui repr√©sentait l’affectif). Un ¬ę vide affectif ¬Ľ na√ģtra dans ce processus de retrait, de sublimation du d√©sir¬†:¬†¬ę¬†And being restrained, it by degrees becomes passive, till it is only the shadow of Desire¬†¬Ľ¬†.

3. B. Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre , op. cit., p. 330.

4.Voir B.¬†Fondane,¬†L’√ätre et la¬†connaissance,¬†Paris, √Čd. Paris-M√©diterran√©e, 1998.

5.JEAN-PAUL Sartre, Baudelaire, Paris, Gallimard, 1947.

6.Lettre d’EMILE¬†Cioran¬†√† Genevi√®ve Tissier-Fondane du 7 mai 1946. Biblioth√®que de Monaco.

7.Fondane a adopt√© cette cat√©gorie en suivant L√©vy‚ÄďBruhl, cf.¬†:¬†B. Fondane, ¬ę¬†L√©vy-Bruhl¬†et la m√©taphysique de la connaissance¬†¬Ľ,¬†La Revue Philosophique, mai-juin, 1940.

8.CHARLES¬†BAUDELAIRE, ¬ę¬†L’albatros¬†¬Ľ, in¬†Les Fleurs du mal.

9.¬ę¬†Hymne √† la beaut√©¬†¬Ľ,¬†Ibid.

10.¬ę¬†De profundis clamavi¬†¬Ľ,¬†Ibid.

11.¬ę¬†Le flacon¬†¬Ľ,¬†Ibid.

12.¬ę¬†La voix¬†¬Ľ,¬†Ibid.

13.¬ę¬†La Mort¬†¬Ľ,¬†Ibid.

       14. B. Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre, op., cit., p. 251.

15.¬ę¬†J’allais le voir souvent (je l’ai connu pendant l’Occupation), toujours avec l’id√©e de ne rester qu’une heure chez lui et j’y passais l’apr√®s-midi…¬†¬Ľ¬†:¬†E. CIORAN,¬†Exercices d’admiration, p.¬†160 ; in¬†Oeuvres, Coll.¬†Quarto,¬†Paris,¬†Gallimard, 1995.

       16. E. CIORAN, La Tentation d’exister, Paris, Gallimard, 1956, p. 191.

17.E.¬†CIORAN, √Čcart√®lement, in¬†Oeuvres, op.¬†cit.

18.E. CIORAN, Précis de décomposition, in Oeuvres, op. cit. , p. 599.

       19. B. Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre, op. cit., p. 325.

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