Atelier Clément Rosset, 25/04/2006

Rosset face au monstre du pessimisme : Cioran

Rosset cherche, dans son post-scriptum Ă  La Force majeure consacrĂ© Ă  Cioran, en quelque sorte les causes de ce qu’il nomme le « mĂ©contentement de Cioran » : incapacitĂ© Ă  digĂ©rer, pour reprendre la mĂ©taphore de Rosset, le rĂ©el dans sa totalitĂ©, « l’existence en gĂ©nĂ©ral » comme il l’écrit. Indigestion qui prend la forme du sentiment de l’insignifiance (terme qu’il faudra Ă©lucider) dans lequel on peut bien reconnaĂźtre le pessimisme le plus noir
 Il apparaĂźt en effet que Rosset tient beaucoup plus Cioran pour un pessimiste que Schopenhauer
 Ce que Cioran pense Ă©galement en affirmant : « Je n’ai jamais lu un sermon de Buddha ou une page de Schopenhauer sans broyer du rose ». D’ailleurs, l’opposition avec Schopenhauer rĂ©apparaĂźtra au niveau du beau : consolateur ou inexistant. Mais alors pourquoi Rosset s’intĂ©resse-t-il tant Ă  ce contempteur du rĂ©el, ce pessimiste sans joie ? Peut-ĂȘtre pour affronter une fois pour toutes son double Ă  lui (pas celui avec qui il a passĂ© de nombreuses soirĂ©es plutĂŽt joyeuses qui Ă©tait d’aprĂšs lui « un homme trĂšs drĂŽle et plein de vitalitĂ© » mais avec celui qui a Ă©crit des livres comme L’InconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ© 
). C’est bien un sentiment d’accord entre les deux auteurs qui ressort de la majeure partie de cet essai. Et pourtant, on a aussi l’impression que Cioran est celui contre lequel il a fondĂ© sa philosophie : comme si la joie lucide rossetienne Ă©tait un rempart Ă  Cioran.

Dans L’InconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ© en particulier, de nombreux passages sont consacrĂ©s Ă  cet amer constat de « la morne insignifiance de toute chose ». Constat que d’un certain cĂŽtĂ© Rosset accepte en refusant Ă  la rĂ©alitĂ© tout double mais aussi tout sens, toute signifiance. A partir du constat du sentiment d’insignifiance comme origine du pessimisme de Cioran, Rosset creuse cette notion et distingue Ă  juste titre deux insignifiances qui structurent la pensĂ©e de celui-ci.

L’une est une insignifiance intrinsĂšque que l’on peut percevoir notamment Ă  travers le thĂšme du « hasard de l’existence », plus que prĂ©sent chez Cioran : « Il y a dans le fait de naĂźtre une telle absence de nĂ©cessitĂ©, que lorsqu’on y songe un peu plus que de coutume, faute de savoir comment rĂ©agir, on s’arrĂȘte Ă  un sourire niais » oĂč le sourire est loin de reprĂ©senter quelque adhĂ©sion joyeuse Ă  la vie que ce soit. Ou bien encore « Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dĂšs que je m’oublie, je me comporte comme si elle Ă©tait un Ă©vĂ©nement capital, indispensable Ă  la marche et Ă  l’équilibre du monde ». Ce refus absolu de la nĂ©cessitĂ© est un des principes que Rosset reprend Ă  son propre compte : une thĂ©orie du hasard qui serait hĂ©ritĂ©e de LucrĂšce et de Pascal. Ce qui est assez Ă©tonnant dans la mesure oĂč Cioran ne cite pas une seule fois LucrĂšce dans ses Ă©crits français tout du moins. Mais en effet, ce rapprochement avec l’épicurisme paraĂźt tout Ă  fait juste, Cioran faisant grand cas d’Epicure, pour lui « le moins fanatique des sages » comme il l’écrit dans EcartĂšlement et le seul rĂ©cupĂ©rable avec Pyrrhon dans l’AntiquitĂ© d’aprĂšs Aveux et anathĂšme. Peut-ĂȘtre que le fait de tirer Cioran du cĂŽtĂ© d’un poĂšte, LucrĂšce, plutĂŽt que d’un philosophe, Epicure, relĂšve-t-il du dĂ©sir chez Rosset de consacrer le refus du titre de philosophe que professait Cioran au profit de celui de « penseur d’occasion », lui qui a Ă©galement Ă©crit un « Adieu Ă  la philosophie » dans le PrĂ©cis de dĂ©composition (« L’originalitĂ© des philosophes se rĂ©duit Ă  inventer des termes » et ainsi « En regard de la poĂ©sie, la philosophie relĂšve d’une sĂšve diminuĂ©e et d’une profondeur suspecte, qui n’ont de prestige que pour les timides et les tiĂšdes »). L’autre : l’insignifiance extrinsĂšque a partie liĂ©e avec la position de l’homme (et d’ailleurs de chaque chose existante) dans le monde, telle que l’analyse Pascal, entre le tout et le rien
 malheureusement entre l’infini et le nĂ©ant. Situation dĂ©risoire et horrifiante que Rosset rĂ©sume Ă  merveille : « Ă  la fois ĂȘtre quelque chose et ne compter pour rien ». Une mĂ©diocritĂ© Ă  proprement parler : une position de milieu et donc finalement de peu de valeur, de peu d’intĂ©rĂȘt. A la fois trop et trop peu, pour reprendre les termes pascaliens. Situation qui mĂšne Ă  l’inaction dĂ©sespĂ©rĂ©e : « Ne plus rien faire, parce que tout acte est ridicule dans l’infini » (PrĂ©cis de dĂ©composition). De bons exemples de cela dans les petites anecdotes rapportĂ©es : comme le jour oĂč Cioran cesse de se raser en ayant appris l’existence de milliards de soleils Ă  la radio, Ă©vĂ©nement banal qui lui a renvoyĂ© en pleine face –presque au sens propre ici !- l’aspect dĂ©risoire de sa prĂ©sence dans l’univers
 L’existence humaine est une « trace indosable » qui nous condamne Ă  « ĂȘtre un ceci Ă  jamais nĂ©gligeable dans l’infinitĂ© de tous les cela ». Le phĂ©nomĂšne typique de cette mĂ©diocritĂ© est bien la mort : il s’agit lĂ  pour Rosset de « l’aspect le plus voyant et douloureux de cette incurable pauvretĂ© de l’existence » mĂȘme si ce n’est pas forcĂ©ment le plus important. J’irais mĂȘme plus loin en affirmant qu’il ne s’agit lĂ  que d’un symptĂŽme, d’un rĂ©vĂ©lateur : « Ce n’est que dans la mesure oĂč, Ă  chaque instant, on se frotte Ă  la mort, qu’on a chance d’entrevoir sur quelle insanitĂ© se fonde toute existence ». Il est bon de rappeler la phrase de Cioran qui me frappe toujours autant : « Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance » (toujours dans l’InconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©). Et mĂȘme, j’ai plus l’impression qu’il s’agit lĂ  d’un phĂ©nomĂšne liĂ© Ă  l’insignifiance intrinsĂšque : Cioran en parle toujours en liaison avec le hasard de l’existence, et de façon individuelle : considĂ©rĂ©e en soi seule, ma mort fait ressortir mon insignifiance. Mais ce pessimisme va encore plus loin que celui de Pascal s’il en est un, dans le sens oĂč pour Cioran, un changement de statut de l’humanitĂ© ne serait en rien une solution : c’est l’exception individuelle qui seule pourrait constituer un statut souhaitable. Il pourrait se faire que mon insignifiance intrinsĂšque soit compensĂ©e si j’arrivais Ă  me persuader qu’en rĂ©alitĂ© mon existence relĂšve d’une nĂ©cessitĂ© divine ; mais restera encore et toujours mon insignifiance extrinsĂšque par rapport aux autres, ce que Rosset nomme ma « prĂ©sence infime », puisqu’ils seraient alors marquĂ©s de la mĂȘme nĂ©cessitĂ©. RĂ©flexion qui lui a peut-ĂȘtre Ă©tĂ© inspirĂ©e de cette interrogation de Cioran : « En tout dernier lieu, il est tout Ă  fait indiffĂ©rent que l’on soit quelque chose, que l’on soit mĂȘme Dieu. De cela, avec un peu d’insistance, on pourrait faire convenir Ă  peu prĂšs tout le monde. Mais alors comment se fait-il que chacun aspire Ă  un surcroĂźt d’ĂȘtre, et qu’il n’y ait personne qui s’astreigne Ă  baisser, Ă  descendre vers la carence idĂ©ale ? ». Question que Rosset met trĂšs justement en relief je trouve : « Qu’y aurait-il de plus reluisant pour moi Ă  ĂȘtre Ă©ternel parmi les Ă©ternels, plutĂŽt que mortel parmi les mortels ? ». InterprĂ©tation de Rosset qui paraĂźt trĂšs juste pour rĂ©vĂ©ler le caractĂšre inconsolable de son dĂ©sespoir… [+]