ALKEMIE – Revue Semestrielle de Littérature et Philosophie, no. 6 («Cioran»)

L’enfant que j’étais comprenait mal que ses parents l’aient jeté dans cette fournaise qu’était le monde. Il les jugeait inconscients. En temps de paix et de prospérité, passe encore. Mais en 1941… L’adolescent que j’étais avait lu Bouddha et partageait son pessimisme. Il ne se doutait pas qu’il allait bientôt rencontrer une réincarnation de Bouddha, un Bouddha des Carpates, et encore moins que ce nihiliste malicieux deviendrait son ami.

Avant de me rendre chez lui, 26, rue de l’Odéon, je l’avais beaucoup lu, couvrant les murs de mon studio de citations désespérantes. Je jugeais son désespoir tonique. Et il l’était. Il alliait perfection du style et noirceur totale. Ce n’était pas tout d’être désespéré, encore fallait-il l’être élégamment, ne point dédaigner les paradoxes et saupoudrer d’humour la véhémence des propos. La forme littéraire qu’il privilégiait, l’aphorisme, ne tolérait pas la moindre faille. Même ceux qui le détestaient reconnaissaient au moins à Cioran ce mérite : être parvenu à métamorphoser le Roumain turbulent et lyrique qu’il était avant de venir en France en moraliste que Chamfort, Pascal ou La Rochefoucauld auraient admis dans leur club.

Ce qui créa d’emblée une complicité entre lui et moi, ce furent une femme, Sissi, l’épouse de François-Joseph, empereur d’Autriche-Hongrie, et un jeune philosophe suicidé à 23 ans : Otto Weininger. Ma mère, Viennoise d’origine, m’avait transmis sa passion pour Sissi. Les contraintes de la vie universitaire m’avaient amené à préfacer « Sexe et caractère » d’Otto Weininger, la somme antiféministe et antisémite la plus violente jamais écrite. Freud avait trouvé du génie à Otto. Hitler pensait que c’était le seul juif à avoir le droit de vivre. Et Cioran l’admirait pour son suicide précoce dans la maison de Beethoven – et pour tous les suicides qu’il avait provoqués en publiant son livre. Cioran préférait un concierge qui se pend à un poète vivant. La magie de l’extrême le fascinait et il la trouvait aussi bien chez Weininger, admiré également par Wittgenstein, que chez l’impératrice Sissi.

Ce qui rapprochait le plus Sissi et Cioran, c’était leur lancinante obsession du suicide, ainsi qu’un désir irrépressible de fuir le monde. C’est en le fuyant que Sissi fut poignardée à Genève sur le quai du Mont-Blanc par l’anarchiste italien Luigi Lucheni qui s’était trompé de cible. Cette fin absurde, déroutante, charmait Cioran qui vit là le plus grand service jamais rendu à Sissi.

Oui, Sissi représentait bien pour lui la vivante incarnation de la mélancolie. Il en donnait d’ailleurs une très belle définition : « La mélancolie est l’apothéose de l’à-quoi-bon, c’est le triomphe de l’inéluctable ressenti comme mélodie sans trêve, comme tonalité fondamentale de la vie. » Quand il sentait la dépression venir, il se couchait et écoutait du fado. Il me conseillait d’en faire autant. Françoise Hardy me suffisait… [PDF]

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