Cioran : un nihiliste au Panthéon

61s-CfG4F3L._AA1500_L’auteur de « Métaphysique du frimeur », Frédéric Schiffter, revisite pour nous l’oeuvre de Cioran à l’occasion de la parution de ses oeuvres complètes dans La Pléiade.

Frédéric Schifter – Marianne.net, 26 Novembre 2011

Biarritz, je connais un type, patron de plusieurs bistrots et collectionneur des livres de La Pléiade. Il m’est arrivé d’aller une fois chez lui. Dès qu’il vous fait entrer dans son salon, il va se placer devant sa bibliothèque où s’étalent, serrés, les épais dos en cuir sombre des volumes. Là, prenant une pose avantageuse, il vous parle de tout sauf de littérature. Il incarne à merveille l’Ignorant bibliomane de Lucien de Samosate.

Moi aussi, je possède quelques Pléiade. Mais je ne les ai pas achetés. Ce sont des trophées datant de l’époque de mes études – quand je m’adonnais à la pratique anarchiste de la reprise individuelle. J’avais l’impression de voler des lingots d’or. J’espère qu’il y a prescription. Je ne parle pas du délit commis, mais de la bêtise qui l’inspirait. Car rien n’est moins plaisant que l’usage de ces bouquins. Antoine Blondin remarquait que l’extrême finesse de leur papier bible obligeait qu’on en lût deux ou trois pages en même temps. J’ajouterai que leur facture interdit de les emporter à la plage – défaut majeur pour un lecteur balnéaire dans mon genre.

Bref, me voilà un peu triste à l’idée que non seulement Cioran, édité dans La Pléiade, fera de la figuration dans les rayonnages du limonadier biarrot, mais que son oeuvre, ainsi sanctifiée, perdra de son charme destructeur. Car, enfin, Cioran dans La Pléiade… Autant transférer les cendres de Jules Bonnot au Panthéon ! Et puis je me rends compte combien s’éloigne le temps où je découvris ce contempteur de l’être que personne ne connaissait.

APHORISMES CONQUÉRANTS

Dans le dernier lustre des années 70, le milieu intellectuel français se coiffait de phénoménologie, de structuralisme, de marxisme, de psychanalyse. C’était aussi la mode des retours à – retour à Nietzsche, à Marx, à Freud, à Heidegger. On glosait et on s’entreglosait doctement sur la mort du sujet, le signifiant et le signifié, le fascisme de la langue, la déconstruction, les machines désirantes, le Dasein, l’objet a, que sais-je encore. On avait la manie de la théorie – y compris dans les marges de l’intelligentsia universitaire où se formulait une grandiloquente critique de la « société spectaculaire marchande ».

Par-delà leurs différences et leurs différends, ces doctrines s’accordaient sur un point : endormir l’honnête homme – dans les deux sens du terme. Rédigées avec le scrupuleux souci de l’obscurité afin qu’on y voie une complexité, elles n’avaient sur moi qu’un effet soporifique, mais avaient sur d’autres un effet bluffant. En son temps où sévissait déjà un ésotérisme scolastique, Montaigne notait que « la difficulté » est une «monnaie que les savants emploient, comme les joueurs de passe-passe, pour ne pas découvrir la vanité de leur art», et de laquelle « l’humaine bêtise se paye aisément ».

Ce fut donc lors de ces années que Cioran me réveilla de ce sommeil intellectuel de plomb. N’ayant jamais été un rat de bibliothèque mais un chat de librairie, amateur de lectures faciles à saisir et à croquer, mon flair me conduisit un jour jusqu’à un ouvrage au titre intrigant : Ecartèlement.

En ouvrant le livre sans rien préjuger de ce qui m’attendait, je tombai au hasard sur cette phrase : « Dès qu’on sort dans la rue, à la vue des gens, « extermination » est le premier mot qui vient à l’esprit. » In petto, je m’esclaffai. Je feuilletai plus avant et je lus : « On est et on demeure esclave aussi longtemps que l’on n’est pas guéri de la manie d’espérer. » Plus loin encore : « Ma mission est de tuer le temps et la sienne, de me tuer à son tour. On est tout à fait à l’aise entre assassins. »

En quelques aphorismes, je fus conquis. Je ne savais rien de cet écrivain, mais, d’instinct, j’eus la conviction que je venais de tomber là sur un trésor d’esprit et de style, du même métal qui faisait l’éclat de mes auteurs de prédilection : Gracian, La Rochefoucauld, Chamfort. Avant de prendre congé de mon libraire, je lui passai commande de tous les ouvrages de Cioran.

PLAISAMMENT PÉREMPTOIRE

Pour l’aspirant essayiste que j’étais à 20 ans, Ecartèlement fut un manuel de savoir-faire. Dans le deuxième chapitre intitulé « L’amateur de mémoires », j’y trouvai une remarque qui me tint lieu de devise : « Est-il meilleur signe de “civilisation” que le laconisme ? S’appesantir, s’expliquer, démontrer, autant de formes de vulgarité. »

Depuis, même quand un sujet m’oblige à faire un peu long, je m’efforce de respecter l’impératif de concision propre à l’art de la maxime. Non seulement le propos y gagne en légèreté, mais il épouse par là un ton plaisamment péremptoire et définitif. Car c’est à tort que l’on range la volonté de système du côté des philosophes canoniques, architectes de temples conceptuels. En fait de temples, ils élèvent des labyrinthes où se perd l’entendement.

Dans Précis de décomposition (1949), son premier livre publié en français, Cioran fait cet aveu : « Je me suis détourné de la philosophie au moment où il me devint impossible de découvrir chez Kant aucune faiblesse humaine, aucun accent véritable de tristesse ; chez Kant et chez tous les philosophes. En regard de la musique, de la mystique et de la poésie, l’activité philosophique relève d’une sève diminuée et d’une profondeur suspecte, qui n’ont de prestiges que pour les timides et les tièdes. »

Au musicien, au mystique et au poète, Cioran oublie d’ajouter le moraliste. Ce dernier se distingue du philosophe par sa volonté de ne susciter aucun débat d’idées. Peu lui chaut de promouvoir des thèses, l’essentiel étant de ruminer des chagrins, des obsessions, des hantises et des dégoûts dont il se fera le « secrétaire ». Une fois son amertume déclinée en formules, il se plaira à l’assener, amusé à la perspective que nul ne pourra ni l’approuver ni le contredire : une humeur n’est ni convaincante ni réfutable.

Directes et percutantes, les sentences de Cioran s’inspirent tantôt de la conviction qu’au paradis les humains cultivaient déjà une vocation de saboteurs de la Création, tantôt du dogme d’un dieu « taré », « sans scrupule », auteur d’un monde « bâclé »« A l’exception de quelques cas aberrants, l’homme n’incline pas au bien », écrit-il d’emblée dans le Mauvais Démiurge.

D’aucuns virent en ce livre et en son titre la preuve d’une forte influence gnostique sur Cioran, l’inspiration même de son pessimisme. Même si Origène ou Evagre le Pontique n’avaient pour lui aucun secret, c’était oublier qu’il se définissait lui-même comme un déconneur et qu’il n’aimait rien tant que jouer avec son érudition pour donner de la gueule à ses imprécations et une ampleur théologique à son mauvais poil. Tant qu’à discréditer tout ce qui existe, autant s’en prendre à Dieu lui-même, fût-il le Père réputé bienveillant de l’Ancien Testament. Comment ne pas injurier celui qui eut l’idée de la vie, terrifiante puissance de nuisance en expansion tournée contre soi et le reste du monde ? « Tout vivant stimulé par ses manques aspire nécessairement à la conquête, rappelle-t-il dans Le sentiment que tout va mal. Le microbe lui-même est un conquérant. »

D’autant que chez l’homme, tas de bactéries arrogantes doté bien légèrement par Dieu de conscience, pareille pulsion d’impérialisme a engendré la malédiction de l’histoire et les délires utopiques les plus criminels qui lui font cortège. Des philosophes comme Condillac, Marx, Hegel, Comte, n’ont pas compris que le devenir historique «se déroule mais ne progresse pas», qu’il est au pis un enchaînement de catastrophes, au mieux un « défilé d’impasses, une succession de situations bloquées, une immobilité en marche ».

Les consciences pures objecteront que Cioran ne fit pas toujours preuve d’un tel scepticisme à l’égard de l’histoire, comme en témoignent son engagement au cours des années 30 dans la Garde de fer de Codreanu et son brûlot paru en 1936 : la Transfiguration de la Roumanie. Sans doute, mais la fièvre ultranationaliste qui affecta le jeune homme de 25 ans, complexé d’appartenir au pays le plus « minable » de l’Europe, tomba sitôt son arrivée en France, fin 1937, où, en comparaison avec la marmite en ébullition des Balkans, l’exaltation politique lui sembla relever du cabotinage. Inscrit comme thésard à la Sorbonne, il se mit à lire la littérature épistolaire du XVIIIe siècle français qui le guérit de son « nietzschéisme débile ». Commença alors sa longue carrière de parasite social fauché et solitaire, condition idéale pour peaufiner une esthétique de la dèche et une métaphysique déprimante.

Des commentateurs ont parlé d’un Cioran bouddhiste. Bouddhiste d’occasion serait plus exact. Ce qui le séduisait chez le Bouddha, c’était sa vision de l’inconsistance de tout – d’abord de la vie humaine, fragile, éphémère et dénuée de toute finalité – et son idée que l’espérance aggravait l’inconvénient de vivre. Ayant eu un temps la tentation de l’ascèse et du détachement, Cioran comprit qu’il se leurrait, que cette sagesse n’était qu’une vanité de plus et qu’il resterait fidèle à son cafard et à ses frénésies. Pourquoi aurait-il fallu qu’il vînt à bout des démons qui le torturaient alors qu’ils lui extorquaient de si belles plaintes entre cynisme et autodébinage ?

« EXILÉ MÉTAPHYSIQUE »

Hors sa passion pour Bach, Cioran ne cachait pas son plaisir d’écouter des airs tsiganes à l’unisson avec la nostalgie viscérale qui l’étreignait depuis son plus jeune âge. « Toute ma vie j’aurai vécu avec le sentiment d’avoir été éloigné de mon véritable lieu », écrivait-il dans De l’inconvénient d’être né. Dans nombre d’entretiens qu’il accorda à des journalistes qui finirent par le visiter, il ne manquait pas de rappeler qu’il fut un« exilé métaphysique » précoce.

Né en 1911 à Rasinari, un hameau des Carpates, Cioran vécut les dix premières années de son existence insouciant et libre comme l’air. Jusqu’au jour où son père, le pope de la région, décida sans l’avertir de l’amener lui-même en pension à Sibiu. Cioran vécut cet épisode comme un désaveu à la fois paternel et religieux de son bonheur innocent appelant comme châtiment l’expulsion de l’enfance. Il chuta dans le temps. L’ennui devint son unique passion.

Loin du malaise du désoeuvré impatient de se jeter sur la première besogne venue pour se distraire, l’ennui dont souffrait Cioran s’apparentait à ce « ténia de l’âme » dont parlait Mme du Deffand – un de ses modèles littéraires. « Plus ou moins brusquement, chez soi ou chez les autres, ou devant un très beau paysage, tout se vide de contenu et de sens. […] Tout l’univers demeure frappé de nullité », expliquait-il à Fernando Savater. Rien à voir avec la nausée que ressent Roquentin, le héros de Sartre, dès qu’il prend conscience de la contingence de l’existence. Si l’ennui est un vertige, c’est « un vertige tranquille, monotone […], la certitude portée jusqu’à la stupeur ou jusqu’à la clairvoyance suprême que l’on ne peut, que l’on ne doit rien faire en ce monde ni en l’autre ». Or, ce sentiment si prégnant se mua à la longue en un plaisant désordre de l’âme, interminable expérience extatique à la faveur de laquelle Cioran finit par traduire ses velléités de prières en manie du sarcasme.

D’aucuns se demandent pourquoi un tel négateur de la vie succomba à la tentation d’exister jusqu’à l’âge de 84 ans. Lui-même disait que, passé 25 ans, se supprimer était ridicule. Je répondrais, quant à moi, qu’un apologiste de la mort volontaire n’est pas forcément suicidaire. Cioran considérait le suicide comme une option réconfortante. « Je peux me tuer quand je veux, on peut tout supporter quand on dispose d’un tel recours. » Par modestie, il omettait de mentionner cette force intime, ce génie, qui lui permit de tenir bon le plus longtemps possible : l’humour.

Oeuvres, de Cioran, La Pléiade, 1 728 p., 56 €.

CIORAN, L’ANTI-SARTRE

Cioran ne fut ni un intellectuel ni un philosophe. Dans son Précis de décomposition – publié en 1949, en pleine mode existentialiste -, il brosse un portrait de Jean-Paul Sartre en « entrepreneur d’idées ». Il ne le nomme pas, mais on le reconnaît. Il y voit la figure même de ce que l’époque attend d’un professionnel de l’opinion : une ample vision de l’histoire plutôt que des vues amères sur le temps qui passe, une prophétie de la transformation sociale plutôt qu’un regard cynique sur les moeurs, un idéalisme de la reconstruction plutôt qu’une esthétique des ruines. Quand, vingt ans plus tard, le même Sartre vantera l’idéologie du président Mao, Cioran prônera pour lui-même, sans illusions et à ses moments perdus, les abdications du tao.

Aux doctrinaires engagés « qui se moulent sur les formes de leur temps », Cioran préférait les penseurs, chez lesquels, écrivait-il, « on sent qu’apparus n’importe quand ils eussent été pareils à eux-mêmes, insoucieux de leur époque, puisant leurs pensées dans leur fonds propre, dans l’éternité spécifique de leurs tares ». Et d’invoquer Pascal, Kierkegaard, Nietzsche, mais aussi La Rochefoucauld, Chamfort, Mme du Deffand et d’autres enfants de Saturne, poètes et dramaturges. Or, on ne fréquente pas une telle famille d’âmes à la « sensibilité ulcérée » sans hériter d’elle sa « néfaste clairvoyance » qui sécrète un style de la cruauté.

Maître de l’autodérision et génie de l’invective universelle, Cioran écrivit, en marge de son Précis, les ébauches d’un traité « exalté et glacial »« diffus et incisif », rassemblant le « tact et l’enfer ». L’ouvrage ne vit que tardivement le jour, sous le titre d’Exercices négatifs. Ainsi pourrait s’intituler l’ensemble de son oeuvre.  F.S.