“Comment Cioran m’a sauvé la vie” (Roland Jaccard)

img_20Pessimiste dès l’enfance, l’écrivain Roland Jaccard a été séduit par la noirceur d’Emil Cioran, penseur qui lui a permis d’être plus subtil dans son nihilisme. Témoignage.

par Roland Jaccard – CLES – Trouver du sens, retrouver du temps

L’enfant que j’étais comprenait mal que ses parents l’aient jeté dans cette fournaise qu’était le monde. Il les jugeait inconscients. En temps de paix et de prospérité, passe encore. Mais en 1941… L’adolescent que j’étais avait lu Bouddha et partageait son pessimisme. Il ne se doutait pas qu’il allait bientôt rencontrer une réincarnation de Bouddha, un Bouddha des Carpates, et encore moins que ce nihiliste malicieux deviendrait son ami.

Avant de me rendre chez lui, 26, rue de l’Odéon, je l’avais beaucoup lu, couvrant les murs de mon studio de citations désespérantes. Je jugeais son désespoir tonique. Et il l’était. Il alliait perfection du style et noirceur totale. Ce n’était pas tout d’être désespéré, encore fallait-il l’être élégamment, ne point dédaigner les paradoxes et saupoudrer d’humour la véhémence des propos. La forme littéraire qu’il privilégiait, l’aphorisme, ne tolérait pas la moindre faille. Même ceux qui le détestaient reconnaissaient au moins à Cioran ce mérite : être parvenu à métamorphoser le Roumain turbulent et lyrique qu’il était avant de venir en France en moraliste que Chamfort, Pascal ou La Rochefoucauld auraient admis dans leur club.

Ce qui créa d’emblée une complicité entre lui et moi, ce furent une femme, Sissi, l’épouse de François-Joseph, empereur d’Autriche-Hongrie, et un jeune philosophe suicidé à 23 ans : Otto Weininger. Ma mère, Viennoise d’origine, m’avait transmis sa passion pour Sissi. Les contraintes de la vie universitaire m’avaient amené à préfacer « Sexe et caractère » d’Otto Weininger, la somme antiféministe et antisémite la plus violente jamais écrite. Freud avait trouvé du génie à Otto. Hitler pensait que c’était le seul juif à avoir le droit de vivre. Et Cioran l’admirait pour son suicide précoce dans la maison de Beethoven – et pour tous les suicides qu’il avait provoqués en publiant son livre. Cioran préférait un concierge qui se pend à un poète vivant. La magie de l’extrême le fascinait et il la trouvait aussi bien chez Weininger, admiré également par Wittgenstein, que chez l’impératrice Sissi.

Ce qui rapprochait le plus Sissi et Cioran, c’était leur lancinante obsession du suicide, ainsi qu’un désir irrépressible de fuir le monde. C’est en le fuyant que Sissi fut poignardée à Genève sur le quai du Mont-Blanc par l’anarchiste italien Luigi Lucheni qui s’était trompé de cible. Cette fin absurde, déroutante, charmait Cioran qui vit là le plus grand service jamais rendu à Sissi.

Oui, Sissi représentait bien pour lui la vivante incarnation de la mélancolie. Il en donnait d’ailleurs une très belle définition : « La mélancolie est l’apothéose de l’à-quoi-bon, c’est le triomphe de l’inéluctable ressenti comme mélodie sans trêve, comme tonalité fondamentale de la vie. » Quand il sentait la dépression venir, il se couchait et écoutait du fado. Il me conseillait d’en faire autant. Françoise Hardy me suffisait.

On se tromperait cependant en imaginant un Cioran triste ou amer. Même à la fin de sa vie, quand il faisait semblant d’être encore là (selon son expression), il était prêt à rire de tout ou presque. Je me souviens à ce propos qu’à deux reprises seulement, il manifesta sa mauvaise humeur. La première, quand je lui avais présenté un philosophe dont la jeune épouse était enceinte. Il soutenait que les femmes qui ne se faisaient pas avorter témoignaient par là d’une absence totale de sensibilité. La seconde fois, quand un ami universitaire l’avait prié de lui dédicacer ses livres. Il avait refusé prétextant que tout cela – son œuvre – ce n’était que des conneries. Il ne voulait en aucune manière être pris au sérieux.

Les dîners qu’il organisait régulièrement chez lui étaient somptueux, mais lui-même s’abstenait de manger. Il vivait selon une diététique rigoureuse : légumes à la vapeur, compotes de fruits. Mais il jouissait de voir ses amis apprécier ses plats. François Bott, Gabriel Matzneff, Linda Lê et Dima Eddé étaient ses convives préférés. Nous formions autour de celui que nous appelions « notre bon maître de Dieppe » une garde rapprochée. Pourquoi de Dieppe ? Parce qu’il aimait y passer l’été dans sa mansarde. Malgré les six étages qu’il gravissait plusieurs fois par jour pour retrouver son studio rue de l’Odéon, nous ne redoutions rien pour lui. En dépit de sa petite taille, il était d’une vigueur exceptionnelle. Et souvent nous le quittions, vers deux heures du matin, plus épuisés qu’il ne l’était lui-même.

Il prenait un soin extrême de ses amis, toujours disponible pour leur apporter médicaments et fruits au moindre bobo. Ce qui le troublait néanmoins, c’était que Matzneff et moi passions des journées entières à la piscine Deligny sous un soleil de plomb, souvent en nous affrontant au tennis de table. Lui préférait les promenades nocturnes autour du jardin du Luxembourg. Confidences, ragots parisiens, démolition des penseurs à la mode, tout y passait avec une drôlerie et un sens de la dérision que je n’ai retrouvé que chez très peu d’écrivains et d’artistes, à l’exception de Roland Topor et de Clément Rosset que Cioran appréciait d’ailleurs. Il pratiquait l’art très viennois du « Blödeln », c’est-à-dire de faire l’idiot avec intelligence.

Son goût pour les apocalypses l’avait amené dans sa jeunesse à faire l’éloge d’Hitler. Peu avant sa mort, des universitaires publièrent des textes d’un nationalisme nauséabond qu’il avait soigneusement évité de mentionner. J’en fus surpris et déçu. Ainsi, même lui avait cédé à la folie furieuse qui s’était emparée de l’Europe dans les années 1930. Je me rendis à son enterrement presque à contre-cœur. Les officiels qui s’y pressaient, la liturgie orthodoxe, la grandiloquence des hommages, tout cela me révulsait. Où était passé mon Cioran ? Il me fallut quelques années pour le retrouver. Une femme m’y aida. Elle se nommait Friedgard Thoma et avait entretenu une liaison avec lui. Ainsi donc, même Cioran menait une double vie. Comme c’est rassurant. J’écrivis un livre sur ce que je lui devais, « Cioran et compagnie » (PUF, 2005). J’ai donné comme titre à ce portrait : « Comment Cioran m’a sauvé la vie. » C’est un titre accrocheur et un peu nul. Et puis, Cioran ne m’a pas sauvé la vie. S’il l’avait fait, il aurait considéré que c’était une mauvaise action. Moi aussi, du reste. Non, Cioran m’a permis d’être un peu plus subtil dans mon nihilisme et un peu plus vrai dans ma relation à autrui. Cela méritait bien cet hommage, n’est-ce pas ?

Un cynique mort trop tard

Né en 1911 à Rasinari, petit village de Transylvanie (qui n’est pas encore la Roumanie), d’un père prêtre orthodoxe et d’une mère athée, Emil Cioran développe très jeune une vision pessimiste du monde. Il a 22 ans quand il publie son premier ouvrage, « Sur les cimes du désespoir ». Après avoir passé deux ans à Berlin, il revient dans son pays où il enseigne la philosophie au lycée et fréquente la Garde de fer, mouvement fasciste et antisémite dont il partage alors les idées qu’il exprime dans son deuxième livre, « La Transfiguration de la Roumanie ».

En 1937, Cioran s’installe à Paris pour terminer sa thèse sur Bergson. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ses livres sont interdits en Roumanie et il choisit de rester en France. A partir de 1949, il adoptera le français comme langue d’écriture. Cioran a déjà délaissé la politique pour se consacrer à son œuvre, essentiellement des recueils d’aphorismes où se mêlent humour et cynisme, ironie et désillusion. Vivant dans le dénuement, poursuivi par l’idée du suicide, il déclinera systématiquement les prix et les honneurs – sauf le prix Rivarol, en 1949. Lui qui affirmait que « ce n’est pas la peine de se tuer, puisqu’on se tue toujours trop tard » est mort, vaincu par l’Alzheimer, en 1995, à Paris.

Cioran au petit bonheur

z « Plus on vit, moins il semble utile d’avoir vécu. »

z « Que faites-vous du matin au soir ? – Je me subis. »

z « A quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ? »

z « Je n’ai approfondi qu’une seule idée, à savoir que tout ce que l’homme accomplit se retourne nécessairement contre lui. »

z « L’art d’aimer ? C’est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d’une anémone. »

z « Pour entrevoir l’essentiel, il ne faut exercer aucun métier. Rester toute la journée allongé et gémir… »

z « Les religions, comme les idéologies qui en ont hérité les vices, se réduisent à des croisades contre l’humour. »

z « Ne me demandez plus mon programme ; respirer, n’en est-ce pas un ? »

z « Plus on a souffert, moins on revendique. Protester est le signe qu’on n’a traversé aucun enfer. »

z « Si je préfère les femmes aux hommes, c’est parce qu’elles ont sur eux l’avantage d’être plus déséquilibrées, donc plus compliquées, plus perspicaces et plus cyniques, sans compter cette supériorité mystérieuse que confère un esclavage millénaire. »

z « Aimer son prochain est chose inconcevable. Est-ce qu’on demande à un virus d’aimer un autre virus ? »

z « Nous sommes tous des farceurs ; nous survivons à nos problèmes. »

portrait_23Ecrivain, chroniqueur de 1969 à 2001 au quotidien « Le Monde », Roland Jaccard, un proche de Cioran, se situe dans la ligne des penseurs nihilistes. L’auteur du « Dictionnaire du parfait cynique » (Zulma, 2007) se dévoile sur son très original site Internet : www.rolandjaccard.com.

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