Sur Cioran : esquisse de défragmentation (Norbert Dodille)

Il y a un moment où le critique sent qu’il tient son auteur, c’est à dire qu’il est entré suffisamment dans la connaissance du texte, dans l’intimité du texte, pour que les nouveaux territoires qu’il découvre ne soient que des territoires dont il est clair qu’ils appartiennent au même pays. Les paysages peuvent changer, les perspectives déconcerter, mais ils nous sont toujours familiers. Il en est d’un texte comme de la connaissance d’une personne. On ne peut jamais être vraiment surpris par les actions ou les réactions de quelqu’un que l’on connaît bien, sauf justement dans les films ou les romans, où, contrairement à ce qu’on a trop dit, la cohérence des personnages est moins grande que celle des personnes réelles. Nous savons ce que quelqu’un peut faire ou ne pas faire. Un critique sait aussi ce qu’un auteur peut écrire ou ne pas écrire. C’est cela qui confirme bien que les textes sont toujours autobiographiques à plusieurs égards.

Cependant, je ne parle ici que des textes. Je ne prétnds pas connaître Cioran lui?même. Sa biographie, si je la possédais mieux, pourrait me réserver bien dès étonnements, et je m’attends qu’elle m’en réserve encore. Mais voici, je ne sais que ces fragments très choisis qu’il livre dans ses entretiens, et cette correspondance au contexte souvent nimbé d’incertitudes, et encore tout ce qui apparaît de lui?même, comme de biais, sous un éclairage biais dans les textes, je veux dire, les essais, les aphorismes, les livres proprement dits. Cela, cependant, ne m’interdit pas d’être assez familier de ce qu’il a écrit et des propos de lui qu’on a recueillis pour me permettre d’en parler avec un certain degré de justesse (ce qui ne veut pas dire parler de lui), l’inutilité de mon propos devant être mesurée à l’aune de toutes les autres inutilités que nous partageons en ce monde, qui est tout le monde, s’il n’y en a pas d’autre.

Gabriel Matzneff, que j’avais invité à ce colloque, m’écrivait que les mots “colloque” et “Cioran” jurent ensemble, et il acceptait cependant de venir. Puis, au dernier moment, il envoie à Alexandra Laignel?Lavastine une autre lettre pour dire qu’il ne vient pas, parce qu’il ne veut pas se trouver au milieu de “spécialistes” de Cioran, mot qui, dit?il, aurait fait “hurler de rire”, ou “de rage” le maître. Vous voyez là ce que je voulais expliquer plus haut. Moi, ne connaissant pas Cioran, ne l’ayant pas connu plus exactement, j’ignore s’il aurait hurlé. L’anti?universitarisme des écrivains est un cliché qui remonte à la Renaissance, où l’on dénonçait déjà les cuistres, en passant par le dix?neuvième siècle et les fameuses diatribes de Musset et autres Gautier. Je ne pense pas que Cioran échappe aux clichés plus que les autres, et plus que Monsieur Matzneff. Ce que je sais, c’est que le texte publié de Cioran est donc public, proposé à tous, et qu’on en peut tenter de décrire cette familiarité dont je parlais tout à l’heure. Ce que je ne sais pas et ce qui me trouble, c’est à quoi appartiennent ces deux lettres et cette prose et cette pose de Matzneff dont je parle, ni le texte, ni la personne de Matzneff ne m’étant suffisamment familiers… [lisez l’article integral ici]