Entretien avec Mihaela-Genţiana Stănişor à propos de Cioran

EMCioranBR: Mme. Stănişor, merci beaucoup pour nous donner cet entretien. D’abord, il faut dire que c’est très difficile de préparer des questions intéressantes et dignes d’interêt. Donc, je vais essayer de vous poser des questions qui me semblent les plus essentielles à l’égard de Cioran et de la Roumanie. J’espère que vous les apprécierez. Vous êtes philologue et vous avez fait une thèse doctorale sur Cioran, publiée sous le titre Les « Cahiers » de Cioran, l’exil de l’être et de l’œuvre. La dimension ontique et la dimension poïétique (Ed. Universităţii « Lucian Blaga » de Sibiu, 2005). Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez choisi les Cahiers comme objet d’analyse ? Pouvez-vous nous parler un peu de votre thèse ? 

M.-G.S.: J’ai commencé à étudier l’œuvre de Cioran d’une manière plus rigoureuse à la fin de mes études universitaires (vers 1997-1998). Les Cahiers de Cioran venaient d’être publiés. Après leur lecture, je me suis proposé d’analyser le rapport qu’ils entretenaient avec l’œuvre proprement-dite. Leur dimension de laboratoire de création, de « document poïétique » me fascinait. J’ai eu la chance de rencontrer Irina Mavrodin, personnalité marquante de la culture roumaine, à l’occasion du colloque internationale Emil Cioran qui avait lieu chaque année a Sibiu. Elle a tout de suite trouvé mon thème intéressant et a accepté de diriger mon doctorat. Une bonne partie de ma thèse est dédiée à l’étude comparative des Cahiers et des écrits cioraniens, à partir du concept d’écriture fragmentaire comme modus vivendi et fabrication poétique. L’étude comparative m’a permis de mieux constater les fonctions du fragmentaire, comme principe ontologique et comme principe scriptural. Il y a toujours chez Cioran un inconvénient de l’identité (qui conduit à un principe ontologique de l’écriture, à une scéno-graphie du moi), tout comme il y a un inconvénient de l’écriture (qui conduit à sa fragmentation et à sa métaphorisation, au raccourci, à l’ambiguïté, au vague), à une image incomplète ou bien à des moi contrastants. 

EMCioranBR: Comment et quand avez-vous connu Cioran ?

M.-G.S.: Je n’ai pas connu personnellement Cioran. Pour la première fois, j’ai lu Cioran au lycée, peu après la chute de Ceauşescu (en 1990). J’ai pu constater que dans chacun de ses ouvrages, ce n’est pas tant un monde qui s’ouvre qu’un enfer qui se ferme. Voilà l’effet que le premier de ses livres, De l’inconvénient d’être né, lu à mon adolescence, a eu sur moi. J’ai parcouru, intriguée, les mots du titre et cela a suffi pour me décider à lire tout le livre. L’impact que la manière de Cioran à penser et à sentir a eu sur moi fut, dès le début, décisif et troublant car, d’une part, elle répondait à des sentiments et à des obsessions que je croyais inexprimables ; d’autre part, elle répandait en moi un sentiment ambigu et, étrangement réconfortant, malgré l’amertume qu’elle me provoquait. C’était le sentiment de la vanité de toute action, à l’exception de la lecture, que je considérais salvatrice, grâce au front commun que je pouvais faire avec l’auteur. En quelques jours, j’étais devenue solidaire de Cioran, avec ce « je » impitoyable qui s’étalait linguistiquement et me laissait en proie à la fascination. Plus tard, en lisant toute son œuvre, la fraternisation avec l’auteur s’est accentuée. J’allais me rendre compte, en vivant à l’unisson avec Cioran, grâce aux impressions que je partageais avec lui et que le sentiment de l’identité (ou de l’altérité?) rendait plus fortes, que ses livres m’offraient un modèle d’écriture. Peu à peu, ce qu’il disait restait secondaire pour moi car il m’initiait à l’expression du dire. Je voyais comment son texte devenait toujours plus condensé et contradictoire, la mise en suite des mots de plus en plus inattendue et spectaculaire, et leur expulsion de plus en plus significative. Le lyrisme s’évaporait (comme effet du passage du temps et du culte de la langue française), de sorte que les passions qui avaient troublé sa jeunesse, enflammé sa pensée et tenté sa parole dans les livres roumains, se rationalisaient. À la tentation d’exprimer se substituait l’assiduité d’expier. 

EMCioranBR: Sur Cioran : comment est-il considéré en Roumanie? Est-il un auteur beaucoup lu et connu parmis les roumains en général? Ou seulement dans les milieux académiques et intellectuels ? Comment était sa présence littéraire en Roumanie d’avant 1990 ? Y avait-il beaucoup de ses livres français publiés en Roumanie, ou seulement les roumains ?

M.-G.S.: Avant la révolution de décembre 1989, Cioran était interdit en Roumanie. On ne pouvait pas trouver ses livres dans les librairies ou dans les bibliothèques, on ne pouvait même pas prononcer son nom pour ne pas attirer l’attention de la Securitate. Peu de gens avaient ses livres, procurés directement de France. Mais les intellectuels véritables suivaient sa vie et sa création, malgré la terreur communiste. Après la révolution, ses écrits ont été édités et réédités, ainsi que beaucoup d’inédits (les éditions Humanitas, dirigées par le philosophe Gabriel Liiceanu, se sont occupées de la publication intégrale de Cioran). Cioran se vend bien en Roumanie, et je pense que ce ne sont pas seulement les intellectuels qui le lisent, mais aussi d’autres gens qui apprécient son humour et ce jeu savoureux avec les mots. L’expression courte, aphoristique, facile à retenir, gagne assez d’adeptes. 

EMCioranBR: « Règle d’or : laisser une image incomplète de soi. », Cioran a écrit dans L’inconvenient d’être né. Généralement, on le connaît [par] son oeuvre française, au moins en Brésil. Il doit y avoir beaucoup de lecteurs qui ne savent pas qu’il est roumain, ou très peu le savent. C’est une question que ne me laisse pas : qu’est-ce qu’il y a de vraiment roumain dans « le Cioran français », si c’est possible d’en dire ? J’ai l’impression qu’il cache beaucoup de choses sur lui même [J’ai l’impression qu’il nous cache beaucoup de choses], surtout qu’il  falsifie sa « roumanité » et la dénature, le plus souvent de façon négative. La conception de Cioran sur les roumains, n’est-elle pas un prejugé ? « Peuple de sceptiques, frivoles, superficiels, tragiques, etc., etc. »…

M.-G.S.: Vous savez sans doute cette formidable citation de Cioran que je cite de mémoire : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. » Cela dit déjà tout. Pour un écrivain, c’est la langue qui constitue son être. Il respire et pense dans et par cette langue. De la période roumaine, il lui reste sans doute ses obsessions, ses thèmes préférés (l’être, le temps, la mort, le destin…). Mais celui qui change de langue, change d’être aussi. La langue le transforme dans un être coincé. Et il décrit si suggestivement cette transformation dans sa « Lettre à un ami lointain », à son ami, resté en Roumanie, le philosophe Constantin Noica. S’il falsifie sa « roumanité », c’est parce qu’il falsifie tout, c’est parce que l’écriture n’est que le reposoir parfait des dénaturations. Il y a toute une poétique de la dénaturation chez lui. Comme chez tout écrivain authentique, dirais-je. Sa vision sur le peuple roumain se retrouve aussi chez d’autres auteurs roumains. Mircea Vulcănescu, de la même génération 1930, parle du sentiment tragique de l’existence ; le grand philosophe roumain, Lucian Blaga, exprime systématiquement ce « mélancolique sentiment du destin », qui définit le Roumain. Il y a certainement chez ce peuple un scepticisme inné, une sensation de fatalité qui le trouble toute sa vie. En plus, la conception de Cioran sur les Roumains est alimentée par le même principe qui lui est cher : l’exagération, le rejet aux marges de la… normalité. Passer au-delà pour créer le choc, pour arriver à cet éblouissant : « Comment peut-on être Roumain ? ».

EMCioranBR: En ce sens, ses Cahiers ne seraient-ils pas une grande source d’informations sur lui, au-delà [bien plus que] ses livres, une sorte de laboratoire secret et intime ou il écrivait des choses qu’il n’aurait jamais le courage de publier ? Finalement, je voudrais vous poser cette question : quand Simone, sa compagne, découvrit ses Cahiers cachés, la première chose qu’elle nota furent ces mots dans leurs couvertures : « À détruire ». Je me demande : qui devrait les détruire ? Et je vous demande : croyez-vous que Cioran avait l’intention de le faire, ou qu’il désirait réellement que ses Cahiers fussent détruits [sem vírgula] par Simone ou quelque autre personne (bien, a-t-elle trahi Cioran en ce sens)? Ou peut-être il désirait qu’ils fussent découverts et connus d’après sa mort?

M.-G.S.: Non, je ne pense pas qu’on doive chercher l’homme en chair et os dans ses cahiers. Ici aussi c’est la conscience auctoriale qui parle et qui se voit parler. Ce jeu double y fonctionne aussi. Il y a partout le pacte avec l’écriture, ce plaisir du texte, du mot. Et Cioran sacrifie tout à ce plaisir. Surtout son propre moi biographique. Il y a, pourtant, une dimension biographique de l’écriture plus poussée. Les Cahiers sont aussi le journal d’un être en proie à ses moi. Entre biographie et fiction, ne l’oublions point, il n’y a qu’un pas.
Cioran n’avait pas l’intention de détruire ses cahiers, je crois. Ni de les publier sous cette forme. Mais une chose reste importante, pourtant : leur parution est essentielle pour comprendre in nuce la manière de Cioran de réfléchir, d’agir (scripturairement) et de (ré)écrire. Du point de vue de la génétique des textes cioraniens, leur existence est capitale. Simone Boué s’en est sans doute rendu compte. Et pour tout chercheur appliqué les Cahiers sont une mine d’or.

EMCioranBR: Un livre préferé de Cioran ? (Peut-être plus d’un…)

M.-G.S.: Aveux et anathèmes. Dernièrement, je constate que j’ai une préférence pour ses livres aphoristiques car cela incite mon esprit à de nouvelles découvertes à chaque relecture. Chaque aphorisme est un livre. À imaginer, à réécrire.

EMCioranBR: Un aphorisme préféré ? (Peut-être plusieurs)

Ah, mais j’ai presque chaque jour à l’esprit un aphorisme cioranien. Cela m’aide à commencer la journée d’une manière (dé)raisonnable. Je vais vous en donner trois :

M.-G.S.: « Ma mission est de souffrir pour tous ceux qui souffrent sans le savoir. Je dois payer pour eux, expier leur inconscience, la chance qu’ils ont d’ignorer à quel point ils sont malheureux. » (De l’inconvénient d’être né).

« Chercher l’être avec des mots ! – Tel est notre donquichottisme, tel est le délire de notre entreprise essentielle. » (Cahiers)

« Après tout, je n’ai pas perdu mon temps, moi aussi je me suis trémoussé, comme tout un chacun, dans cet univers aberrant. » (Aveux et anathèmes).

EMCioranBR: Mme. Stănişor, je vous remercie pour cet entretien. Il est très important pour enrichir la connaissance des lecteurs sur Cioran.

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