Cioran, esthète de l’Apocalypse

Cioran rappelle dans ses journaux cette promenade avec une amie qui affirmait doctement que le « divin » était présent en chaque créature. L’écrivain désigne une mégère insupportablement vulgaire : «Dans celle-là aussi?» Elle ne sait que répondre, tant il est vrai que la théologie et la métaphysique abdiquent devant l’autorité du détail mesquin. «Je n’ai jamais rencontré personne, écrit-il ; je n’ai fait que trébucher sur des ombres simiesques.»

Las de régler ses comptes avec l’humanité et avec lui-même , il avoue que ce qui le comblerait, ce serait de voir le soleil exploser et s’émietter, disparaître à jamais. «Aussi, ajoute-t-il, avec quelle impatience et quel soulagement j’attends et je contemple les couchants!»

Deux hommes se disputent l’âme de Cioran : un moine et un esthète. Le moine a pris pour patrons le Bouddha et Job. L’esthète, lui, flirte avec l’idée du suicide et rêve de l’extermination de l’humanité. Il se découvre une parenté avec Hitler, mais un Hitler aboulique. «Hitler, écrit-il, qui est arrivé en tout point à la négation de ce qu’il avait projeté, pourrait bien être le symbole de l’homme en général.» Par ailleurs, Cioran se proclame volontiers métaphysiquement juif, ce qui n’est qu’un paradoxe de plus de la part d’un homme qui en était prodigue.

Chaque fois qu’on lui demande sa profession, il se retient pour ne pas répondre : «Escroc en tout genre.» Sa lucidité rageuse ne l’épargne pas. Il explique même pourquoi aujourd’hui un écrivain ou un philosophe se doivent de tricher: «Un rien de feinte dans le tragique, un soupçon d’insincérité jusque dans l’incurable, telle m’apparaît la marque distinctive du moderne.» Il note qu’en Inde un Schopenhauer ou un Rousseau n’auraient jamais été pris au sérieux, parce qu’ils vécurent en désaccord avec les doctrines qu’ils professaient; pour nous, c’est là précisément la raison de l’intérêt que nous leur portons.

Le journal intime est une arme redoutable, car elle se retourne presque infailliblement contre celui qui se soumet à sa loi. Aussi les carnets que Cioran a tenus de 1957 à 1972, soit de sa quarante-septième à sa soixante-deuxième année, sont-ils fascinants : on s’y promène dans le bric-à-brac de ce magicien du néant plus épris de la vie qu’il ne veut bien le concéder, de ce solitaire très entouré, de cet hypocondriaque redoutablement résistant, de cet ermite un peu trop soucieux de sa notoriété. On comprend que, sur la couverture de ses Cahiers, tenus pour se dégourdir la plume et servir de laboratoire à ses essais, il ait écrit : «A détruire!» Sa compagne, Simone Boué, décédée accidentellement le 11 septembre 1997, en a jugé autrement et on se gardera bien de l’en blâmer. D’une part, parce que si Cioran avait vraiment voulu les détruire, il lui eût été loisible de le faire de son vivant. Et d’autre part, parce que rien ne nous touche plus que la vérité nue d’un être.

Disons d’abord ce qu’on ne trouvera pas dans ce journal; le sexe, la vie amoureuse. Cioran reconnaît d’ailleurs que dans tout ce qu’il a écrit, il n’a pas rendu à la sexualité l’hommage qu’elle méritait. Une anecdote cependant: dans un train, il observe une jeune fille. Elle l’attire. Alors, il l’imagine morte à l’état de cadavre avancé, ses yeux, ses joues, son nez, ses lèvres, tout en pleine putréfaction. «Rien n’y fit, confesse-t-il. Le charme qu’elle dégageait s’exerçait toujours sur moi. Tel est le miracle de la vie.» Nous n’en saurons pas plus.

Sur l’amitié, il est plus prolixe. Il n’y croit pas. Il va de soi pour lui que nous haïssons tout le monde : amis et ennemis, avec toutefois cette différence que nous ne savons pas que nous haïssons nos amis. Mais nous les haïssons d’une certaine façon.

A propos d’ennemis, il revient à plusieurs reprises sur celui qu’il considère comme son «détracteur en titre» et comme un «calomniateur professionnel»: le philosophe marxiste Lucien Goldmann, l’auteur du Dieu caché, roumain comme lui, juif, qui l’aurait poursuivi de sa vindicte jusqu’à sa mort, en 1970. «N’importe qui, à ma place, aurait eu des réactions à la Céline, écrit Cioran, mais j’ai réussi à surmonter une tentation aussi basse qu’explicable et humaine.»

RÉVÉLATION

De fait, il pense que Goldmann, en lui barrant l’accès à une carrière universitaire, lui a rendu service. Il l’a amené, plutôt que de croupir au CNRS et à publier de stériles travaux universitaires, à écrire des livres pour lui seul. «Il faut toujours savoir gré à un ennemi de vous ramener à vous-même, de vous sauver de la dispersion et du délayage, de travailler malgré tout pour votre plus grand bien.» Sans doute est-ce la révélation la plus surprenante de ces carnets de Cioran : la place, celle du mauvais démiurge, qu’y tient Goldmann.

Mais ces calomnies? Etaient-elles fondées? Cioran n’y fait guère allusion. Il note bien que son admiration maladive pour l’Allemagne a empoisonné sa vie, qu’elle a été la pire folie de sa jeunesse, mais il n’en dit guère plus. On trouve cependant une réflexion assez curieuse, mais bien dans sa manière, sur le fait que ce qu’il ne pardonnait pas aux nazis, c’était moins de tuer les juifs que de les humilier l’étoile jaune était une abomination à ses yeux. Il revient souvent sur Hitler («avec lui, le néant a une voix»), l’homme qu’il prétend haïr le plus, mais aussi il se demande si, sous certains aspects, il ne lui ressemble pas. Mais qui ne ressemble pas à Hitler? «À la fin de la dernière guerre, écrit-il encore, tout le monde lui ressemblait, même les vainqueurs, surtout eux. D’ailleurs, ils n’ont pu le vaincre qu’en l’imitant de plus en plus, qu’en s’identifiant à lui. Jamais ils n’auraient pu l’écraser avec des méthodes démocratiques, humaines, libérales. Quand vainqueurs et vaincus emploient les même procédés, ils se valent et aucun d’eux n’a l’autorité morale de parler au nom du Bien.»

En face de Hitler, Cioran place Freud. Et on ne sera guère surpris de voir que si la psychanalyse l’irrite il assistera cependant aux séminaires de Lacan à l’Ecole normale, Freud, en revanche, lui en impose. Il admire son courage, il partage son refus de la métaphysique, de toute métaphysique. Refus caractéristique également du Cercle de Vienne et, d’une manière plus générale, de toute la philosophie autrichienne.

Cioran, par son goût de la dérision, par sa haine de soi, par son sens inné de l’exagération, par sa volonté de provoquer, appartient à cette tradition austro-hongroise. Il est aux antipodes de philosophes comme Heidegger ou Sartre, d’essayistes comme Barthes ou Blanchot pour prendre quelques-unes des cibles de ses sarcasmes. Il est même prêt à pardonner à Bertrand Russell son humanisme et son progressisme dont Wittgenstein déjà se gaussait après avoir lu que, très jeune encore, Russell avait écrit qu’il fallait exterminer le plus grand nombre de gens possible, pour que la somme de conscience diminue dans l’univers.

Commentaire de Cioran : «Il aurait dû mourir après ce coup d’inspiration. Avec une “pensée” pareille, on ne peut faire une oeuvre. Mais qu’importe une oeuvre? La vie n’a d’excuse que par des éclairs qui la dépassent ou la nient. Avoir un de ces éclairs nous rachète et nous justifie.» Toute l’éthique de Cioran tient en ces quelques remarques. On peut les juger odieuses, farfelues ou sublimes. Elles émanent d’un homme qui, toute sa vie durant, a râlé contre l’inconvénient d’être né. Qui a cherché, sans le trouver, dans la pire des politiques un remède à cette déchéance. Qui a ressassé, parfois jusqu’à l’écoeurement, son méli-mélo funèbre. D’un homme qui se qualifiait volontiers de « raté » pour avoir reculé face au seul acte éthique: le suicide. Mais sans doute avait-il encore trop de réserves d’ironie pour ne pas vouloir jouir de l’ampleur de son naufrage.

ROLAND JACCARD
© Le Monde, le 07 Novembre 1997

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