Comment peut-on être français ?

“COMMENT peut-on être persan?”, se demandait Montesquieu. Toutes les nations devraient susciter la même ironie. Etre bulgare, américain, polonais, japonais, guatémaltèque ou suédois, tout cela revêt, au fond, quelque chose de saugrenu, de pittoresque et de déraisonnable, sous le regard d’autrui… Mais le cours de l’Histoire et la cruauté des circonstances ont voulu qu’une des questions de notre époque soit sans doute: “Comment peut-on être roumain?” Cioran avait répondu à sa manière, dès 1937. Il avait fait le voyage Bucarest-Paris. Il s’était exilé de son pays et de sa langue. Il avait alors vingt-six ans. Il allait traverser, à bicyclette, une partie de la France et visiter les moindres villages. Il désirait probablement savoir comment on pouvait être français.

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Vingt ans après, il s’est interrogé sur cet exil, dans une lettre à son ami le philosophe roumain Constantin Noïca: “De ce pays qui fut le nôtre et qui n’est plus à personne, vous me pressez, après tant d’années de silence, de vous donner des détails sur mes occupations, ainsi que sur ce monde merveilleux que j’ai, dites-vous, la chance d’habiter et de parcourir. Je pourrais vous répondre que je suis un homme inoccupé, et que ce monde n’est point merveilleux.”
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Cioran mesurait ensuite les efforts qu’il avait accomplis pour se familiariser avec la langue française. La peine que cela lui avait coûtée. La “consommation de cafés, de cigarettes et de dictionnaires”. Il opposait la distinction de cet “idiome d’emprunt” et “le superbe débraillement” de sa langue natale. Cependant, il n’y reviendrait pas, en raison même de la peine qu’il avait prise. Tant pis si Constantin Noïca le voyait sous les traits d’un “renégat”. Cioran lui répondait avec une maxime tibétaine: “La patrie n’est qu’un campement dans le désert.”
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Plus tard, dans un autre texte, il allait faire cet aveu: “Le français est aux antipodes de ma nature, de mes débordements, de mon moi véritable et de mon genre de misères.” C’était pourtant “cette incompatibilité” qui rendait Cioran amoureux de la langue de Voltaire, et qui le faisait écrire aussi bien que nos meilleurs moralistes. La syntaxe française avait enfermé et dominé les intempérances roumaines. Dans le même texte, Cioran déclarait se méfier désormais de “l’effusion”. Il recherchait à présent “la sécheresse, le laconisme”. Car il avait eu sa période romantique. Elle avait coïncidé, justement, avec ses années de jeunesse à Bucarest. Il avait commencé d’écrire à vingt et un ans. Son premier ouvrage s’appelait Sur les cimes du désespoir. Il se jura de ne pas en écrire d’autre. Mais, par bonheur, il n’a pas tenu sa promesse. Les écrivains sont comme les joueurs ou les fumeurs. Leur vice les guette, les sollicite en silence et les reprend.
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Jusqu’à une date récente, nous ne connaissions pas les textes roumains de Cioran. Depuis 1986, on a traduit Des larmes et des saints et Sur les cimes. Voici maintenant Le Crépuscule des pensées. Ces titres “enflammés” contrastent avec l’austérité des titres “français”: Syllogismes de l’amertume ou De l’inconvénient d’être né. Cioran a souvent évoqué le ” lyrisme échevelé ” de sa jeunesse. Sombre lyrisme d’ailleurs, qui servait à dépeindre le monde sous son aspect le plus désolant. “Toutes les eaux” prenaient “la couleur de la noyade”. Et la neurasthénie, “moment slave de l’âme”, recouvrait toutes les pensées. Cioran se demandait comment on pouvait être un homme. C’était une bizarrerie métaphysique, une aberration de l’univers. Car “Dieu (semblait) avoir tous ses papiers en règle, et l’homme aucun”…
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Dès cette époque, Cioran se rangeait dans la tradition des grands pessimistes. Ces gens ont la réputation de porter atteinte au moral de l’espèce humaine. Il en existe de diverses sortes: l’Ecclésiaste, Mme du Deffand, Schopenhauer… Mais ces prophètes du pire, ces drôles d’oiseaux pratiquent tous une philosophie “valétudinaire”. Je veux dire qu’ils regardent notre condition comme une maladie. “La maladie humaine”, selon les mots du romancier italien Ferdinando Camon.
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Cioran appartient à la catégorie des pessimistes rageurs. Leurs états d’âme sont des mouvements de colère. Ils veulent avoir “une explication décisive avec l’existence”. Ils demandent des comptes à l’univers. Ils le font passer devant le tribunal de la philosophie. Et leurs jugements ressemblent à des “ultimatums” que l’on adresse à Dieu. Celui-ci, naturellement, ne répond pas. Sa vocation, c’est le silence. Et l’impolitesse divine fâche encore davantage nos pessimistes.
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Pendant sa période “roumaine”, lorsqu’il empêchait de dormir ses parents avec sa vision du monde, Cioran préférait les “lumières crépusculaires” à cette “clarté” française qui avait triomphé dans les salons du dix-septième et du dix-huitième siècle. Ensuite, après qu’il eut adopté la langue de La Rochefoucauld, il a mieux aimé la seconde sorte de lumière. Il a choisi d’être “français” en devenant l’héritier de Pascal, de Mme du Deffand, de Vauvenargues et de Chamfort. Il a donné de l’urbanité à ses fureurs, et de la civilité à son désespoir. Aussi, cet “homme des Balkans”, qui aime beaucoup les marquises, il est facile de l’imaginer chez Mme du Châtelet, causant avec Voltaire, ou chez Mme de Tencin, s’enquérant de la santé de Fontenelle.
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“De tous les êtres, les moins insupportables sont ceux qui haïssent les hommes. Il ne faut jamais fuir un misanthrope”, écrivait Cioran dans ses Exercices d’admiration. Il parlait de l’auteur italien Guido Ceronetti, mais on peut affirmer la même chose à son propos. C’est l’homme le plus agréable à rencontrer. Il mêle le savoir, la générosité, l’ironie et cette vraie bienveillance fort éloignée des grimaces de la petite Babylone littéraire. Les misanthropes sont, en effet, la seule espèce fréquentable… Vous me direz que Cioran donne de l’existence une image très défavorable, et que celle-ci risque de déprimer les populations. Je crois que c’est l’inverse qui se produit. La vertu d’une langue souveraine, c’est de raffermir l’âme et le coeur, même si elle exprime une philosophie morose. Lire le docteur Cioran, c’est roboratif. C’est la meilleure médecine pour combattre les pensées trop misérables. Et réparer les mesquineries de la vie.
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Constantin Noïca avait raison d’écrire que “la façon même dont Cioran écrase la beauté du monde et de la culture finit par en être l’éloge”. Il est peut-être l’un des derniers représentants de ce modèle d’humanité que notre époque paraît avoir oublié : je veux dire l’homme de culture.

François Bott, Le Monde le 13 Décembre 1991

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