Une épopée de l’insomnie

La marquise du Deffand soignait ses insomnies en lisant Voltaire, et Cioran se distrayait des siennes en lisant Mme du Deffand. «Mon Dieu, que vous êtes heureux et que vous êtes en bonne compagnie, étant seul avec vous-même!», écrivait-elle à son (très illustre) correspondant. Car, très loin de Ferney, dans sa chambre de la rue Saint-Dominique, elle était rattrapée, sans cesse, par cette mauvaise bête, ce monstre sans visage qu’on appelle l’ennui et qui entraîne à la fois le vide et le surmenage des pensées. Cioran a probablement éprouvé la même jalousie que la marquise à l’égard de Voltaire. «Ma vie a été dominée par l’expérience de l’ennui. J’ai connu ce sentiment dès mon enfance », confiait-il en 1977. Il ajoutait que c’était une sorte de «vertige»: «La révélation de l’insignifiance universelle»…

La pensée du malaise conduit-elle au malaise de la pensée ? Le renversement des génitifs était la spécialité des professeurs de philosophie dans la France des années 50. Mais ils connaissaient à peine Cioran, qui venait d’entrer dans la république parisienne des lettres, avec son Précis de décomposition, et qui allait très bien se classer dans les championnats de pessimisme, juste après l’Ecclésiaste et Schopenhauer. Le désespoir arrivait, en effet, de Bucarest. C’est souvent comme cela dans la géographie des sentiments : les grandes mélancolies viennent de l’Est, et les promesses brillent à l’Ouest. Une sorte de Pascal roumain s’était établi sur les bords de la Seine. Il rencontrait quelquefois un autre émigré très sombre, originaire d’Irlande, mais qui « donnait toujours l’impression de tomber de la lune ». Ce passant distrait, qui s’appelait Samuel Beckett, annonçait une mauvaise nouvelle: ce n’était pas la peine d’attendre Godot…

C’est pendant l’été 1947, à Dieppe, que Cioran avait pris la décision d’écrire en français. Il y voyait le meilleur moyen de «s’émanciper». Et puis il considérait la langue de Voltaire comme l’«idiome idéal pour traduire délicatement des sentiments équivoques». L’adoption du français devait lui procurer autant de bonheur que de tourments. «Je suis un étranger pour la police, pour Dieu, pour moi-même», dirait-il, estimant que sa seule «patrie» était la langue dans laquelle il s’exprimait. Cependant, le sixième arrondissement revêtit, pour lui, des airs de province, et le jardin du Luxembourg devint son propre jardin. Cioran s’est beaucoup promené dans Paris. Il a continué la tradition de la littérature qui déambule. Car les pensées ou les réminiscences viennent en marchant. Par exemple, ce proverbe chinois : «Quand un seul chien se met à aboyer à une ombre, dix mille chiens en font une réalité.»

Voici tout Cioran, depuis les textes de sa jeunesse roumaine jusqu’à son dernier livre, Aveux et Anathèmes. Cela peut se lire, entre autres, comme une épopée de l’insomnie : «La seule forme d’héroïsme compatible avec le lit.» Cioran, c’est le paradoxe perpétuel, le tiraillement entre «la tentation d’exister» et l’envie ou le vertige du contraire. «Toutes les fois que quelque chose me semble encore possible, dit-il, j’ai l’impression d’avoir été ensorcelé.» Jadis, il s’était guéri (provisoirement) de ses idées noires «en parcourant la France» à bicyclette. Le vélo comme médecine… Mais aussi l’humour qui « dévaste les anges », la musique, cette «illusion» qui console de tout le reste, et la littérature, dernière «ressource» de l’espèce humaine lorsqu’elle ne fréquente pas nécessairement les pharmacies. Pour Cioran, chaque livre a été «une victoire sur le découragement».

Autre paradoxe: cet homme qui n’a cessé de dénigrer l’existence s’est livré à de brillants «exercices d’admiration» sur les gens les plus divers, de Joseph de Maistre à Francis Scott Fitzgerald, en passant par Paul Valéry, Samuel Beckett, Saint-John Perse, Mircea Eliade, Roger Caillois, Henri Michaux, Benjamin Fondane et Jorge Luis Borges. Et puis il y a cet étonnant portrait d’une jeune femme qui séduisait le pauvre monde «par son air d’absence et de dépaysement». Elle semblait ne pouvoir renseigner les autres sur elle- même «tant elle se confondait avec son mystère ou répugnait à le trahir». Cioran suppose qu’«elle n’était pas d’ici et qu’elle ne partageait notre déchéance que par politesse ». Car la demoiselle paraissait être « solidaire de l’invisible». On croirait un de ces personnages de Jean Cocteau, qui trompent les douaniers les plus rigoureux et traversent les miroirs comme nous allons de France en Italie…

Quel raffinement, quelle richesse et que de trouvailles! Les insomnies excitaient sans doute la verve de Cioran. «Passé la trentaine, écrit-il, on ne devrait pas plus s’intéresser aux événements qu’un astronome aux potins.» Il affirme ensuite préférer les peuples qui, «par goût du ciel, firent faillite dans l’Histoire». Pourtant, quelle compassion chez ce misanthrope! Voyez, notamment, la peinture qu’il fait de ces sourires qui ne s’effacent pas, sur les figures «guettées par la folie»: «Lumière fugitive, émanée de nous-même, notre sourire à nous dure ce qu’il doit durer», tandis que «le sourire suspect survit à l’événement qui le fit naître, s’attarde, se perpétue, ne sait comment s’évanouir. (…) Sourire en soi, sourire terrifiant, masque qui pourrait recouvrir n’importe quel visage : le nôtre par exemple».

Revenant sur la folie, Cioran la décrit (ou la résume) comme une sorte de «chagrin» que le temps ne modère ni ne transforme. Philosophe de l’anxiété ce «fanatisme du pire» , il a le secret de ces raccourcis vertigineux qui donnent parfois le sentiment qu’une personne s’est jetée par la fenêtre. «La pâleur, disait-il, nous montre jusqu’où le corps peut comprendre l’âme.»

FRANCOIS BOTT
© Le Monde, le 12 Mai 1995

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