Mélancolie haineuse (Constantin Zaharia)

Article par Constantin Zaharia publié dans La Revue de l’Association Roumaine des Chercheurs Francophones en Sciences Humaines (ARCHES), tome 1, 2001

La dimension nihiliste du discours de Cioran ne peut échapper a quiconque s’adonne a la lecture de ses livres. En les parcourant, nous sommes frappés par les jugements impitoyables portés sur maints sujets, qui subissent des attaques implacables de la part de ce “penseur d’occasion”, comme il se plaît a se dire lui-meme, antiphilosophe virulent, éminent styliste et moraliste a ses heures. A Dieu, il s’en prend de la meme maniere que les personnages de l’Ancien Testament, en lui demandant des comptes. Il prophétise l’avenir sombre de la société occidentale en dénonçant ses tares, mais avec une telle mauvaise volonté, que l’on finit par se demander quel est le tort qu’elle lui aurait infligé, sinon cette marginalité a laquelle il semble avoir consenti de plein gré; par ailleurs, nous sommes heureux de constater que ses arguments, pourtant irrécusables, ne sont guere confirmés par la réalité. Les sujets majeurs de ses méditations: la vie, la mort, la sagesse, la réalité, la littérature et le langage sans distinction, tout le pele-mele des divagations para-philosophiques est traité avec une mauvaise humeur exemplaire par son esprit de suite et son intensité. Meme lorsque Cioran s’adonne a d’éclatants exercices d’admiration, sans doute pour se soustraire a ses propres véhémences, ses éloges deviennent parfois si irrévérencieux1, qu’on se demande quel démon de la méchanceté le travaille. D’ou procede cette haine envers tout ce qui devient objet de sa pensée?
Son discours ne démord presque jamais de la violence, et celle-ci n’épargne pas son moi, theme privilégié de ses intolérances. Cioran semble avoir tiré les dernieres conséquences de la célebre formule de Pascal – “Le moi est haissable”. Mais alors que pour le philosophe de Port-Royal il s’agit d’une affirmation neutre, dont l’enjeu est sans doute religieux (“Toute insistance sur le moi s’accomplit aux dépens de Dieu”, semble-t-il dire), pour l’auteur du Précis de décomposition les choses sont bien claires et nettes car, apres avoir rejeté le monde, les idéologies, la société et toute autre croyance dont il ne tarde pas a dénoncer l’inanité, lorsqu’il en vient au moi, il ne peut dire que “Je me hais”. Des exemples, il y en a partout dans son ouvre… [+]

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