“Cioran et l’insomnie comme trans/défiguration du moi” (Rodrigo Menezes)

Texte paru dans le volume Cioran, archives paradoxales: nouvelles approches critiques, sous la direction d’Aurélien Demars, Nicolas Cavaillès, Caroline Laurent et Mihaela-Genţiana Stănişor. Paris : Classiques Garnier, 2015, p. 55-63.

Résumé : L’écrivain franco-roumain Emil Cioran impute à ses insomnies de jeunesse le fondement de toute sa pensée postérieure. Comme le dit Cioran lui-même plusieurs fois dans ses entretiens, l’insomnie fut décisive pour façonner sa vision des choses. Épreuve sans justification, la veille ininterrompue lui montre la gratuité de la souffrance liée au fond démoniaque de la vie ; elle lui montre aussi l’importance vitale du sommeil (de l’oubli) et l’impossibilité de vivre dans la perpétuelle continuité de la conscience. En produisant en lui le paroxysme de la conscience, ce que Cioran appelle la lucidité, l’insomnie le transfigure puisqu’elle le fait plonger dans une « mauvaise éternité » d’où il ne sort pas le même. La lucidité lui révèle l’« Essentiel » : le fondement sans fond de la pensée et de l’être où toutes les formes s’effondrent, où tout est vidé de contenu et de substance, où la réalité elle-même semble s’évanouir et le principe d’individuation n’a plus d’effectivité. En ce sens, il s’agit d’une défiguration du moi en tant que principe d’identité, et du logos en tant que pensée et parole (discours). D’où l’écriture cioranienne du non-sens et de l’aporie, une écriture qui aboutit finalement au silence. Je me propose d’analyser d’une part les rapports entre l’expérience de l’insomnie et celle de la lucidité, et d’autre part les rapports entre la lucidité et ce qu’il appelle l’« Essentiel ». Je propose de mettre en lumière la complémentarité entre les idées de transfiguration et défiguration dans l’expérience de l’insomnie qui façonne la pensée de Cioran.

Mots-clés : Insomnie, lucidité, transfiguration, défiguration

Abstract : Franco-Romanian author Emil Cioran attributes to insomnia the origin of all his thought. As he declared several times in his interviews, insomnia was decisive to shape his vision of things. A trial without justification, permanent wakefulness teaches him the gratuity of suffering tied to the demonic ground of life, just as it teaches him about the vital importance of sleep (oblivion) and also about the impossibility of living in a state of perpetual wakefulness. Producing in him a paroxysm of consciousness, which Cioran calls lucidity, insomnia transfigures him as it makes him plunge in a “bad eternity” of which he does not come out the same. Lucidity reveals the “Essential”: the groundless ground of being and of thought where all forms collapse, where all is emptied of content and substance, where reality itself seems to vanish and the principle of individuation is no longer effective. In this sense, it is a disfigurement of the self as a principle of identity, and of the logos as thinking and speaking (discourse). Hence Cioran’s aporetic writing, a writing of the absurd and of the non-sense which ultimately culminates in silence. I aim to analyze, on the one hand, the connections between the experience of insomnia and lucidity as Cioran conceives it, and, on the other hand, the connections between lucidity and that which the Romanian author defines as the “Essential”. The purpose is to cast some light on the complementarity between the idea of transfiguration (mentioned by him) and that of disfigurement (unmentioned) in the experience of insomnia that shapes Cioran’s thought.

Key-words : Insomnia, lucidity, transfiguration, disfigurement

*

Je me suis enfoncé dans l’Absolu en fat ;
j’en suis sorti en troglodyte.

Dans ce « grand dortoir », comme un texte taoïste appelle
l’univers, le cauchemar est le seul mode de lucidité.

Cioran, Syllogismes de l’amertume (1952)

« Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d’un long, d’un superflu travail de vérification… »[1] Cette déclaration audacieuse se réfère en même temps à la notion de connaissance de Cioran et à son expérience de vie en tant qu’insomniaque. En fait, le concept de connaissance chez Cioran est en grande partie façonné par l’expérience de l’insomnie et y est étroitement lié. Il ne s’agit pas d’un type cumulatif, mais plutôt instantané ; non pas une connaissance positive, définissable, applicable, mais au contraire, c’est une forme de connaissance négative qui nie toute certitude, tout fondement et toute substance relativement à ce qui peut être conçu rationnellement. Tout ce qu’il y a de connu ou de méconnu, Cioran affirme l’avoir appris d’un coup lorsqu’il avait vingt ans et en raison de ses insomnies. Les années se sont succédé seulement pour lui confirmer qu’il est inutile d’espérer quelque chose de plus précieux que les révélations de l’insomnie.

Que révèle donc l’insomnie ? Tout d’abord, l’impossibilité de vivre dans un état de conscience permanent, sans la discontinuité salutaire du sommeil ; ensuite, la fragilité et la vulnérabilité de l’existence humaine et sa dépendance à l’égard d’innombrables illusions destinées à conserver son équilibre, hors de la portée de certaines vérités qui sont hostiles à la vie ; également, l’absurde, le non-sens, l’absence de but, l’irrationalité de l’existence ; l’insomnie révèle aussi « le caractère démoniaque de la vie[2] », à cause duquel la mort des êtres vivants est nécessaire pour la conservation de la vie. L’insomnie est la révélation de la captivité de la vie dans les griffes de la mort, c’est la révélation du fait que la vie et la conscience sont fondamentalement conflictuelles. L’une et l’autre ne peuvent qu’exister dans une tension permanente. Enfin, l’insomnie révèle que la lucidité est l’ultime destin, à la fois individuel et collectif (dans une perspective historique), de l’expérience humaine de la connaissance. Car l’homme, selon Cioran, est le seul animal qui veut dormir et qui, cependant, n’en est pas capable – un animal condamné à la perpétuelle connaissance, jusqu’au bout de son être.

Cioran parle au nom de la lucidité, qui est un concept directeur de sa pensée. L’expérience de l’insomnie entraîne une clairvoyance extrême. Cette clairvoyance (l’autre nom de la lucidité) implique un excès de lumière qui éclipse l’esprit – une métaphore qui exprime les effets de la continuité de la conscience lorsque l’individu devient incapable de fermer les yeux pour se reposer. L’insomnie, c’est l’ubiquité de la lumière – une réalité infernale où il ne peut pas avoir de nuits assez sombres. Mais l’état lucide lui-même pourrait difficilement être décrit ; au lieu de cela, nous en saisissons la signification par ses effets et ses implications : détachement, désillusion, délivrance, mais aussi désespoir, tristesse, solitude, échec, déchéance, monstruosité. À l’instar de l’insomnie, la lucidité est quelque chose d’ambivalent et de paradoxal : miracle négatif, un mélange de bénédiction et de malédiction, d’illumination et d’aveuglement et d’anéantissement. Dans l’univers non-humain (des autres animaux), les êtres dorment en paix dans leur inconscience ; l’homme, à son tour, éprouve un état de veille dans lequel il prend conscience et de lui-même et de ce qui n’est pas lui-même (le moi et l’altérité qui le transcende). L’insomniaque, enfin, c’est quelqu’un qui devient terriblement vigilant sans pouvoir rien faire, donc doublement vulnérable aux effets nuisibles de la lumière. Cette double vigilance lui offre l’opportunité d’éprouver la vie comme un cauchemar lucide.

L’insomnie détermine un rapport assez particulier au temps. Le temps est l’une de ses plus grandes obsessions – son passage, sa signification humaine. Beaucoup des aphorismes de Cioran sont consacrés à ce thème et communiquent sa propre expérience personnelle du temps. L’insomnie, en effet, semble être responsable de sa préoccupation à ce sujet. L’insomniaque est pour Cioran celui pour qui le temps ne passe pas, et bien qu’il passe, il est néanmoins un temps vidé de substance et de contenu, un temps stérile, ennuyeux ; la temporalité propre à l’insomniaque, c’est une temporalité négative dont la continuité transforme le temps en une « mauvaise éternité[3] ». Tout comme il est doublement éveillé, hyper-conscient (lucide), l’insomniaque est aussi doublement immergé dans le temps. Si l’existence humaine, chez Cioran, est définie comme une « chute dans le temps », la condition qui définit l’insomnie est celle de la « chute du temps[4] ». Le temps rend possible tout changement, toute nouveauté, c’est le domaine de la possibilité infinie, la condition de toute transformation ; c’est ce qui dure en devenant, ce qui rend possible la plénitude de la vie par la génération et la destruction interminables de la variété innombrable des formes vivantes. Mais celui qui tombe hors du temps est expulsé de la vie et ne participe plus de la plénitude créative de son devenir. L’insomnie établit une temporalité hostile au moi : une temporalité accablée dans laquelle rien ne se passe, rien ne devient, rien n’est. La tension angoissante entre la conscience et le temps implique à la fois une tension entre la conscience et la vie elle-même, car l’une (la vie) ne peut exister sans l’autre (le temps). La lucidité est le « paroxysme[5] » de l’intériorité, l’état limite de l’esprit où celui-ci se trouve en une tension extrême aussi bien à l’égard de lui-même qu’à l’égard du monde extérieur. Parce que la lucidité implique la conscience permanente des vérités négatives qui menacent l’existence, le sujet clairvoyant garde constamment à l’esprit l’« Insoluble », l’« Irréparable », l’ « Irréversible ».

Cioran est loin d’être un rationaliste. Il est un penseur anti-rationaliste (ce qui ne signifie pas un pur irrationalisme). N’être pas rationaliste signifie que la raison est vue comme une faculté bornée et défaillante, et que l’absolu, l’être, Dieu ou ce qu’on voudra nommer ainsi –si quelque chose il y a– ne sont pas accessibles par des moyens rationnels, liés uniquement au logos. L’expérience de l’insomnie enseigne à Cioran que le moi recèle plus de possibilités de questionnement que n’en pourrait rêver la philosophie. L’insomnie, à partir de laquelle s’est engendré le premier livre de Cioran, comme « un traité sur le désespoir[6] », est-elle responsable de sa déception envers toute philosophie spéculative et conceptuelle ? L’insomnie le pousse à conclure que toutes les interrogations essentielles se situent bien au-delà de l’analyse rationnelle. Il en découle alors son « Adieu à la philosophie[7] » : ce renoncement ne sera formulé que plus tard, dans son premier livre en français, Précis de décomposition (1949). En même temps qu’il s’éloigne de la philosophie, Cioran s’approche de la poésie, qui lui semble alors un genre textuel davantage capable d’exprimer les contradictions vivantes de l’individu ainsi que le lyrisme de l’esprit (Sur les cimes du désespoir). Désormais, le langage doit être utilisé pour exprimer les émotions, les rêveries, les bouleversements les plus profonds, d’une manière éclatante. Enfin, la lucidité frustre et humilie la raison. C’est l’expérience de l’échec de toute aspiration rationnelle à l’unité et au sens absolu de la vie. La raison n’est ni divine ni tout-puissante. Bien au contraire, l’homme lucide y voit quelque chose de trompeur qui devrait susciter prudence et modération.

« Souffrir, c’est produire de la connaissance[8] », écrit Cioran dans Le Mauvais Démiurge. Pour lui, la connaissance est inséparable de la souffrance. Non seulement en termes de douleur physique ou mentale, mais aussi dans l’acception plus large de la douleur comme ce qui est intimement subi par le sujet dans l’ensemble de son être : une sensation, une émotion, une passion. La vraie connaissance (du moins celle qui importe) a un caractère subjectif, intuitif, finalement illogique – plutôt qu’objectif, conceptuel, logique. De même, l’universalité, si elle existe, doit être atteinte par une introspection à partir des tréfonds de la subjectivité et non pas par le raisonnement et l’abstraction dialectique. Car l’universalité réside dans l’émotion plutôt que dans la raison (dans le pathos, non dans le logos). Cioran semble être assez schopenhauerien à cet égard : l’essence de la vie ne renvoie pas au logos, mais plutôt à la volonté –une volonté insatiable dont le seul but est de se perpétuer en dévorant tous les êtres vivants. En tant que sceptique, Cioran se méfie de la capacité de la raison à établir des principes universels de pensée et d’action. La raison est trop humaine – bornée, finie, défaillante – et, de plus, le sceptique ne peut pas compter sur la perspective d’un absolu surhumain (l’Être, Dieu ou quoi que ce soit d’autre). En ce qui concerne l’aspiration métaphysique, pourtant, Cioran serait plus proche de la phénoménalité de Nietzsche : même s’il semble avoir une ontologie particulière dans le fondement de son écriture, il s’agit d’un recours dilettante et, dans une certaine mesure, rhétorique, à des concepts métaphysiques.

L’insomnie est une expérience qui transforme la vie ; la lucidité consiste dans une disposition subjective incompatible avec la vie quotidienne. Elle implique une certitude qui annule toutes les autres – une certitude négative qui se révèle nuisible à l’espoir, à la foi, à l’optimisme. L’expérience lucide détache le sujet de ses relations ordinaires avec le monde extérieur et aussi avec son moi intérieur, en transformant cette relation déjà complexe d’une manière profonde et très significative. Si l’être humain s’élève à se nourrir d’espoirs, d’idéaux, de croyances, et à les assumer, s’il apporte une volonté d’identité et de stabilité ontologique, donc, l’homme lucide pourrait être considéré quelqu’un qui a cessé d’être – il se perçoit désormais comme un non-être, un spectre, un marginal, un pestiféré « que rien ne rattache plus à ses semblables[9] ». On ne peut plus jamais être le même après avoir souffert d’insomnie.

La transfiguration est un concept théologique. Son apparition la plus importante se trouve dans le Nouveau Testament, dans un épisode (attesté par les apôtres Matthieu, Marc et Luc) lorsque Jésus, au sommet d’une montagne, resplendit et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière du soleil. La transfiguration est considérée comme l’un des miracles les plus importants de la doctrine chrétienne ; elle est considérée comme un événement crucial dans la vie de Jésus, et sa mise en scène au sommet de la montagne symbolise le point où l’homme rencontre Dieu – un lieu de rencontre pour le temporel et l’éternel car Jésus lui-même apparaît comme le point de jonction entre les deux parties.

Le concept de transfiguration est très pertinent dans la pensée de Cioran, à côté de celui de lucidité. En fait, c’est une idée récurrente dans ses écrits. Chez Cioran, l’insomnie est une expérience trans-figurante. C’est une idée particulièrement significative de son premier livre, Sur les cimes du désespoir, qui contient un aphorisme tout entier sur le sujet : « Transfiguration de la banalité[10] ». En outre, le mot fait partie du titre de son livre le plus controversé, le seul livre politique qu’il a écrit encore dans sa jeunesse et qui est resté inconnu en dehors de la Roumanie, jusqu’à la fin du régime communiste, en 1989-1990 : La transfiguration de la Roumanie (1936). Cioran y propose une révolution culturelle et politique radicale de son pays, une transformation profonde de l’esprit national roumain au nom de son avenir historique. D’où la double signification de la notion de transfiguration chez lui : à la fois d’une instance collective et d’une perspective individuelle. De grands changements exigent de grandes épreuves ; un coût nécessaire pour atteindre un état de l’être tout à fait nouveau. Pour se renouveler, il faut être prêt à renoncer à tout ce qui constitue l’existence quotidienne.

Pourtant, le concept de la transfiguration doit être vu ici selon une perspective anthropologique plus large que celle du contexte théologique chrétien. La transfiguration cioranienne, c’est une métamorphose sans foi, donc sans Dieu. Les dictionnaires définissent la « transfiguration » comme un changement radical dans la forme ou le caractère, une métamorphose qui transforme l’ensemble de l’être humain. C’est un bouleversement intérieur qui se reflète de manière perceptible à l’extérieur. L’esprit lucide de l’insomniaque, à son tour, s’hypertrophie à cause de l’excès de veille. Ce processus est décrit par Cioran comme un « paroxysme de l’intériorité », ou « de l’expérience intérieure[11] ». Car l’épanouissement de la vie doit être un processus inconscient et spontané afin d’être proprement accompli ; sinon, l’esprit étouffe la vie. Le corps, avec sa présence écrasante, est aussi un thème majeur dans les écrits de Cioran. Notre condition naturelle, qui est corporelle, est très significative pour lui. Selon l’auteur roumain, la physiologie détient le dernier mot en ce qui concerne l’explication de la condition humaine (non pas une explication absolue, infaillible, cependant). L’opacité constitutive de la corporéité est un trait qui s’étend de la notion cioranienne de l’être à celle du langage. Non seulement son opacité, mais aussi sa fragilité et son vieillissement. La lucidité, c’est le corps qui s’éveille à lui-même par son expérience de la souffrance. La souffrance nous éveille à notre mortalité individuelle et nous en fait reconnaître la réalité inexorable. La lucidité est un calvaire.

Cioran oppose l’état transfiguré à la « banalité » quotidienne. Pour se transfigurer, il faut s’arracher de l’existence quotidienne et se plonger dans une nouvelle dimension, bien au-delà de celle que nous éprouvons ordinairement. Cette opposition correspond à la contradiction entre l’« Essentiel » et l’« inessentiel ». Dans le Précis de décomposition, Cioran parle de la « Hantise de l’essentiel[12] ». Bien que la notion cioranienne de l’ « Essentiel » (la majuscule lui appartient) semble se rapprocher de celle de l’absolu, il ne s’agit pas ici d’un absolu intelligible, saisissable par la raison suffisante avec ses concepts, ses catégories, ses formes logiques ; c’est, tout au contraire, un absolu chaotique, illogique et irrationnel, un absolu vidé de substance et de contenu ; non pas un absolu transcendent et positif, mais un absolu qui se révèle dans l’immanence des racines démoniaques de la vie. L’« Essentiel », chez Cioran, est une « région » ou un « domaine de la pensée » « étranger aux doutes usuels » et aux « interrogations convenues », où « toute interrogation paraît accidentelle et périphérique » et où l’esprit ne se heurte qu’à « l’obstacle diffus du Vide[13] ». L’ « Essentiel », est au-delà de la dichotomie sujet-objet qui caractérise le rationalisme moderne ; c’est le fondement sans fond et de la pensée et de l’être où la réalité elle-même paraît s’évanouir et où le principe d’individuation n’a plus d’effectivité.

Il est hors de question que Cioran lie cette idée à l’expérience de la lucidité. Celle-ci est, en effet, une expérience du vide : la révélation de l’absence de signification, contenu, substance, enfin, l’irréalité essentielle de tout ce qui est. Les descriptions que Cioran fait de la lucidité, d’une part, et de l’essentiel, d’autre part, confirment cette liaison. Dans le même aphorisme du Précis, on lit que « ce progrès dans le vide », correspondant au mouvement vertigineux et chaotique de l’esprit lucide, entraîne « la forme la plus dangereuse de stérilité », auprès de laquelle on doit « accepter toutes les conséquences d’une condition séparée[14] » (justement les traits qui ont été mentionnés auparavant à l’égard de la lucidité). Ceux qui, au contraire, se sont « arrêtés à mi-chemin » de l’Essentiel « ont servi leurs semblables, ils leur ont transmis quelque idole bien façonnée, quelques superstitions polies, quelques erreurs camouflées en principes, et un système d’espoirs ».[15]

Il semble inconcevable de parler de transfiguration chez Cioran sans rapprocher ce concept de celui de défiguration (qu’il n’élabore pas explicitement). La transfiguration implique habituellement la perte de l’ancienne identité et l’établissement d’une nouvelle identité, qualitativement et positivement différente de celle-là. Trans-figuration : le mouvement d’une figure, d’une forme particulière à une autre. Cioran s’affirme une différence essentielle avant et après l’insomnie. En fait, l’écriture lui apparaît comme un destin seulement à partir de cette expérience capitale ; la transfiguration de soi à cause de l’insomnie, c’est l’événement qui engendre son travail d’écriture. Celle-ci est une activité testimoniale, c’est le récit personnel de son vécu à travers le temps.

La transfiguration lucide de Cioran est, en effet, une défiguration, une perte de l’identité originelle qui n’est pas compensée par l’acquisition d’une nouvelle identité formellement définie. L’aboutissement de la lucidité, c’est la non-identité, le paroxysme de l’ipséité, l’instabilité absolue du moi en tant que principe permanent d’identité. Qui est Cioran, après tout ? Il ne le sait pas non plus. C’est un homme sans identité et sans visage. L’esprit lucide devient étranger à lui-même. Comme nous l’avons affirmé, l’insomnie est l’événement qui représente le point de départ de l’écriture cioranienne. « Tout ce que j’ai écrit, tout ce que j’ai pensé, tout ce que j’ai élaboré, toutes mes divagations trouvent leur origine dans ce drame ».[16] Cioran écrit pour évoquer les souvenirs de ces « instants de suprême désarroi[17] », pour exprimer l’expérience innommable, indéfinissable et insaisissable de la lucidité. C’est là qu’on devrait chercher la cause de sa pensée négative, l’origine de son écriture paradoxale et impossible qui aboutit au silence. Un penseur inclassable, voilà Cioran : ni mystique ni athée, ni sceptique ni dogmatique, ni philosophe ni poète. Son obstination dans l’essentiel lui a fait réussir dans l’art de perdre sa propre identité, dans l’art d’être tout et rien à la fois. Pour conclure, voici un aphorisme du Mauvais Démiurge : « Qui êtes-vous ? – Je suis un étranger pour la police, pour Dieu, pour moi-même[18] ».

Rodrigo MENEZES
Pontifícia Universidade Católica de São Paulo
Brésil

[1] Cioran, De l’inconvénient d’être né, in Œuvres, Paris, Gallimard, 1995, p. 1274.

[2] Cioran, Sur les cimes du désespoir, in Œuvres, op. cit., p. 32.

[3] Cioran, La chute dans le temps, in Œuvres, op. cit., p. 1152.

[4] Ibid., p. 1152.

[5] Cioran, Sur les cimes du désespoir, in op. cit., p. 20.

[6] Cioran, « Entretien avec François Fejtö », in Entretiens, Paris, Gallimard, 1995, p. 200.

[7] Cioran, Précis de décomposition, in op. cit., p. 622.

[8] Cioran, Le Mauvais Démiurge, in op. cit., p. 1239.

[9] Cioran, « Entretien avec Gerd Bergfleth », in Entretiens, op. cit., p. 150.

[10] Cioran, Sur les cimes du désespoir, in Oeuvres, op. cit., p. 87.

[11] Dans l’édition américaine, on lit : « The paroxysm of interior experience leads you to regions where danger is absolute, because life which self-consciously actualizes its roots in experience can only negate itself.” (On the heights of despair, traduit par Ilinca Zarifopol-Johnston, Chicago, The University of Chicago Press, 1992, p. 26.). Dans l’édition brésilienne, on lit également : « O paroxismo da interioridade e da vivência nos leva a uma região onde o perigo é extremo, pois a existência, ao atualizar suas próprias raízes na vivência com uma consciência tensionada, só pode negar a si própria.” (Nos cumes do desespero, traduit par Fernando Klabin, São Paulo, Hedra, 2012, p. 22.). La traduction française n’inclut pas l’idée d’« épanouissement » (self-actualization) conscient de la vie : « Le paroxysme des sensations, l’excès d’intériorité nous portent vers une région éminemment dangereuse, puisqu’une existence qui prend une conscience trop vive de ses racines ne peut que se nier elle-même ». Ce passage fait partie de l’aphorisme intitulé « Ne plus pouvoir vivre » dans Sur les cimes du désespoir, in op. cit., p. 23. (nous soulignons).

[12] Cioran, Précis de décomposition, in op. cit., p. 652.

[13] Ibid, p. 652-653.

[14] Ibid., p. 653.

[15] Ibid., p. 652.

[16] Cioran, « Entretien avec Michael Jakob », in Entretiens, op. cit.,, p. 287.

[17] Cioran, Sur les cimes du désespoir, in Œuvres, op. cit., p. 17.

[18] Cioran, Le Mauvais Démiurge, in Œuvres, op. cit., p. 1245.