“Petite introduction à la roumanité”, par Mihaela-Genţiana Stănişor

Texte paru dans le volume M. L. HERRERA A. (org.). En torno a Cioran – Nuevos ensayos y perspectivas. Pereira: Universidade Tecnológica de Pereira, 2014.

Mihaela-Genţiana Stănişor est philologue et a soutenue une thèse doctorale sur Cioran, publiée sous le titre Les « Cahiers » de Cioran, l’exil de l’être et de l’œuvre. La dimension ontique et la dimension poïétique (Ed. Universităţii « Lucian Blaga » de Sibiu, 2005).  Elle  est maître-assistante Dr. en Litterature de l’Université Lucian Blaga, à Sibiu, Roumanie.

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Je me suis souvent demandé si l’on peut réellement parler de « roumanité », s’il y a des traits spécifiques du peuple roumain, de la culture roumaine. Que pourrais-je répondre aujourd’hui à cette question philosophique aux accents ironiques : « Comment peut-on être Roumain » ?

Pour réussir à le faire dignement, je me suis arrêtée à trois auteurs roumains qui marquent, selon moi, trois étapes dans le développement de la culture nationale roumaine : le poète Mihai Eminescu (1850-1889), le poète et le philosophe Lucian Blaga (1895-1961) et le philosophe Constantin Noica (1909-1987).

Tous les trois manifestent un vrai culte pour le spécifique national, entendu différemment, en fonction de l’époque où ils ont vécu. Mais, chez eux, il ne faut pas confondre le « spécifique national » avec le  « nationalisme». La roumanité, telle que je l’entends et telle qu’ils l’ont tous les trois entendue, devient un concept-clé d’une philosophie existentielle, d’un mode de pensée et de vivre spécifique du Roumain. Ils croyaient tous à l’existence d’un complexe de caractéristiques profondes, fondamentalement (ou fatalement) roumaines dont la spécificité est favorisée par l’histoire, le développement de la civilisation et les traits psycho-mentaux du peuple ainsi que par l’espace géographique où celui-ci vit.

Mihai Eminescu (1850-1889)
Mihai Eminescu (1850-1889)

Chronologiquement, Mihai Eminescu est le premier qui part dans la constitution de son œuvre de la conscience de la roumanité et de la latinité et qui se rend compte qu’il faut bien conserver le fond ancestral roumain, les mythes et les archétypes du peuple roumain, tout en leur donnant une forme d’expression universelle. Il insiste sur le fait qu’il faut travailler la langue pour qu’elle raisonne/résonne universellement. Mihai Eminescu est le premier à constituer une œuvre poétique exemplaire à partir du fond autochtone, traditionnel, de l’histoire et du passé du peuple roumain, qu’il évoque lyriquement dans sa création. Le génie poétique d’Eminescu est incontestable ainsi que son aspiration à dresser en vers le portrait d’une « nation » et d’une culture populaire ancienne qui représentaient, pour lui, ce qu’il y avait de plus original et de plus profond. De mettre en relief et en style la roumanité entendue historiquement, territorialement, linguistiquement, en comparaison avec ce qu’il y a avait comme production culturelle en l’Europe de son temps. Il était conscient  de l’importance que la langue roumaine joue dans le processus de la création littéraire, que c’est la langue qui doit évoluer, s’enrichir, s’ouvrir, se transformer. La conscience nationale supposait pour lui une conscience langagière.

L’un de ses poèmes très connus, La prière d’un Dace, peut être lu comme un document de roumanité, comme l’expression philosophique et poétique en même temps d’un mode de vivre, de sentir et de penser typiquement roumain. Mis sur les lèvres d’un Dace, de l’ancêtre du peuple roumain, la prière se trans-forme en une vision pessimiste, douloureuse de la vie, en la remémoration des origines de la création, du monde, de l’homme, de son destin tragique, pour les refuser d’une manière véhémente, tragiquement orgueilleuse. Cette vision n’est pas étrangère du fatalisme grec ou de la « nada » espagnole. Mais Eminescu insiste sur la dignité dace, sur la force de caractère du peuple, et sur l’importance des rituels, des coutumes. Il faut savoir garder la verticalité malgré le tragique de l’existence. La roumanité signifie savoir mourir en toute dignité. Le respect des ancêtres, de la culture populaire représente pour Eminescu des traits essentiels pour le portrait culturel du Roumain.

“Spaţiul Mioritic”, de Lucian Blaga (1895-1961)

Lucian Blaga vient compléter la vision eminescienne. Dans sa Trilogie de la culture (1944) (Horizon et style, L’espace mioritique, La genèse de la métaphore et le sens de la culture), il insiste sur le rôle que la culture joue dans le modèle existentiel roumain. Il fait le plaidoyer du spécifique national de la culture roumaine dans son ouvrage L’espace mioritique, paru en 1936.

En analysant la culture populaire roumaine, Blaga arrive à affirmer l’existence d’une matrice stylistique roumaine. Elle suppose un horizon spatial de l’inconscient qui est défini sur trois plans ou dimensions (ces aspects représentent l’essence de l’âme roumaine et de la culture roumaine qui en porte les signes) :

  • musical ; c’est la musique exprimée par la doina (un chant particulier, imprégné de mélancolie, de tristesse, d’amertume, de désillusion) qui caractérise les profondeurs ancestrales de l’âme roumaine ;
  • spatial: c’est le plai (une sorte d’espace qui combine des collines et des vallées), l’espace mioritique qui marque cette solidarité organique et d’horizon entre le Roumain et son habitation ; « mioritique » c’est un dérivé de « Mioriţa » qui signifie « mouton » ; c’est l’espace géographique roumain propre à l’élevage des moutons, l’occupation essentielle des ancêtres ;
  • linguistique, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi : c’est le « dor », mot plurivalent, poétique et philosophique à la fois, quintessence de sentiments spécifiquement roumains, mélange de sensations ambiguës et fortes : amour, absence, tristesse, mélancolie, souffrance, vide.
L'
L'”espace mioritique”, selon Lucian Blaga

Le Roumain habite musicalement, mélancoliquement et poétiquement cet espace qui influence irréversiblement son existence. La culture suppose aussi un certain sentiment de l’espace, dominé par un type de paysage. C’est cet espace-matrice qui stigmatise l’âme roumaine, un espace indéfiniment ondulé, c’est avec lui qu’elle se sent solidaire car elle garde quelque part son souvenir : l’espace mioritique, porteur du sentiment du destin, d’un fatalisme en sourdine, d’une mélancolie innée. L’âme populaire roumaine a un penchant pour la nuance et la discrétion, pour les couleurs pâles et cela se manifeste dans tous les arts : dans la musique et la poésie, mais aussi dans la peinture ou dans les ornements architecturaux, dans le chant populaire, dans la « doina », cette complainte populaire ou dans les « bocete », les chants funèbres. Le « dor », ce sentiment complexe et contradictoire, représente un motif lyrique par excellence. Il peut être mis en relation avec un objet extérieur (la bien aimée, la maison, la famille, le paysage, le village natal, etc.), mais il peut aussi bien ne pas se rapporter à un objet extérieur et devenir une force impersonnelle qui dévaste et subjugue ou charme tragiquement, une maladie cosmique, un élément invincible de l’être, un alter-ego, ou bien un sentiment métaphysique, dominant et fatal. Il est sûr que l’espace roumain a des configurations qu’on ne rencontre pas chez les autres peuples. Et c’est sur ce territoire que le folklore varié et plein de significations est né. L’espace mioritique a pu faire naître les ballades et les légendes roumaines, cet espace ondulé, cette montée-descente entre la colline et la vallée, comme un long balancement, comme une incessante hésitation, entretenue par un dur « dor », une absence ravageuse, une aspiration invincible d’un au-delà de sa propre condition. De toute façon, pour Lucian Blaga, l’espace mioritique fait partie intégrante de l’être national car le Roumain est solidaire avec cet espace, tout comme il l’est avec son passé, ses morts, ses mots et soi-même.

Constantin Noica (1909-1987)
Constantin Noica (1909-1987)

Constantin Noica est l’exemple typique du philosophe roumain. Non seulement qu’il a beaucoup écrit sur les traits de cette nation, de cette culture et de cette langue, mais il a choisi de rester dans le pays, malgré les années de prison, les punitions communistes et les conditions précaires où il vivait. Il s’est retiré à Păltiniş, dans les montagnes, près de Sibiu, où il a créé une école de philosophie, où les jeunes venaient le voir et l’écouter, se laisser imprégner par sa vision philosophique, après avoir refusé les propositions de vivre ailleurs qu’on lui a faites, en France par exemple. Je vais surtout insister sur ses ouvrages dédiés à la roumanité : Le dire philosophique roumain (1970), Création et beauté dans le dire  roumain (1973), Le sentiment roumain de l’être (1978).

Dans plusieurs essais[1], Constantin Noica médite sur la Roumanie et sur les traits essentiels de la nation et de la culture roumaine. À partir des questions à charge philosophique, « Mais en quel sens a-t-on le droit de parler d’une Roumanie éternelle ? »[2] ou des verdicts remis en discussion par le philosophe de Păltiniş, par exemple sur le désespoir typiquement roumain, ce « triste péché » qui stigmatise le peuple et connaît toutes les formes chez le Roumain, allant de la « grimace sceptique et jusqu’au désespoir grave, irrémédiable, pathétiquement proclamé »[3], il tente de construire le portrait intérieur d’une nation qui a premièrement dû savoir survivre historiquement, lutter contre des invasions successives, sacrifier le culturel au politique, à cet ardent désir de se constituer comme nation intégrale et intègre, spatialement bien déterminé. C’est vrai qu’on ne peut pas parler d’une Roumanie éternelle comme on parle d’une « France éternelle » ou d’une « Rome éternelle ». Noica s’avère sceptique en ce qui concerne l’existence d’une Roumanie véritable ainsi que d’un type humain roumain. Car toute l’histoire de ce peuple n’a pu suivre les dimensions spirituelles, mais la géographie, le territoire sur lequel survivre, même pas vivre. Noica admet qu’on pourrait parler d’un Roumain géographiquement existant, mais pas d’un Roumain spirituellement défini, accompli. Les valeurs spirituelles roumaines ne se sont pas encore consolidées, affirmées, imposées universellement. La nation roumaine se trouve à la recherche de la perfection, de  son achèvement ; le même processus arrive aussi à la langue. Les mots les plus représentatifs d’une langue sont les mots inachevés, suspendus, qui portent en eux un certain horizon, très illustratifs mais, en même temps, ambigus. Ces mots expriment une sorte d’ « introduction au dor » selon les mots de Noica.[4] Il s’agit, selon lui, de ce manque de perfection, d’achèvement qui produit la fascination qu’une langue exerce sur les autres, sa force expressive. Noica affirme que « Lorsqu’on veut montrer qu’on est autrement (différent) grâce aux mots et qu’ainsi le roumain a droit d’exister dans le monde, on invoque le mot dor. »[5] Pour Noica, le mot « dor » représente un prototype : il est la composition sans composition, un tout sans parties. Il y a pas mal de mots roumains de ce type et tous sont profonds. Le mot « dor » représente « une fusion et pas une composition ». Il s’agit de la fusion entre la douleur et le plaisir. Une sorte de « pleasure in pain », le plaisir provoqué par la douleur. Noica conclut son essai philosophique  par la conviction que le peuple roumain n’a pas « le génie des compositions ». Mais, en revanche, tous les historiens de la culture et de l’art ont observé la vertu de la langue roumaine à donner une synthèse spécifique, une fusion remarquable à la suite de laquelle est apparue « une nouvelle harmonie » ou bien « une nouvelle tension », « une nouvelle sollicitation spirituelle ». Constantin Noica arrive à la conclusion qu’il y a une sorte de « champ du mot », un champ sémantique, un horizon de significations que le mot ouvre, projette par ce qu’il dit ou ne dit pas, par ce qu’il révèle ou cache.

Si le mot « dor » surprend et suspend la spécificité de l’âme roumaine, il y en a un autre qui imprime et exprime « le sentiment roumain de l’être »[6]. Ce n’est qu’une préposition qui est capable de prendre à sa charge toute une philosophie de l’être roumaine : la préposition « întru », difficilement traduisible, car elle marque en même temps une position et une direction : on est dans quelque chose (dans un horizon, dans un système) ; on se dirige vers quelque chose. Grâce aux vertus plurivalentes de cette préposition, Noica peut interpréter philosophiquement tous les traits de la roumanité : son spécifique géographique, les particularités de la langue, sa latinité, la civilisation fondée sur la nature, la culture déterminée par l’histoire, dominée par la capacité de s’ouvrir sur le nouveau, tout en étant (gardant) le spécifique roumain, de combiner la tradition et la modernité, l’Ouest et l’Est, de ne pas se trouver entre deux mondes, mais, en même temps, dans et vers (întru) deux mondes. La conscience roumaine ne suppose pas seulement « être dans » quelque chose d’absolu, de fixe, mais aussi « être vers », avoir un horizon devant soi. Noica affirme : « Comme homme, chacun de nous est formé d’une nature individuelle, dans laquelle il se sent coincé, mais par laquelle il se sent obligé de se diriger vers l’humain ; chacun de nous appartient à un être national et à un être social, par lesquels il peut et doit se diriger vers l’universel. De même, tout être est limité, mais pour être véritablement il doit passer d’une limitation qui limite à une limitation qui ne limite pas. »[7]

L’identité roumaine serait, selon Noica, « être envers » pour reprendre la préposition française que Nicolas Cavaillès a choisie pour traduire son traité ontologique.[8] Être et aspirer à être. Exister et désir d’exister.

Respecter son spécifique national et savoir l’ouvrir sur l’universel serait la grande leçon que les trois auteurs évoqués ont donnée au peuple roumain.

Au-delà de tous ces arguments géographiques, philosophiques et linguistiques en faveur de l’existence des traits décisifs pour la condition roumaine, il y a aussi, je crois, un certain mouvement intérieur qui domine le Roumain, souvent malgré lui : c’est le sentiment de la fatalité, de ce « à quoi bon » quotidien, d’une sorte de se laisser aller, qui est à l’origine de toutes ses actions, même des plus passionnantes. S’il fallait choisir l’expression la plus représentative pour le Roumain, je m’arrêterais à ce verdict poétique : « n-a fost să fie », (« Cela n’a pas été de telle sorte que cela soit »), la marque de tout un style fatidique roumain de se trouver au monde.

Mihaela-Genţiana STĂNIŞOR
Université « Lucian Blaga » de Sibiu, Roumanie

BIBLIOGRAPHIE

BLAGA, Lucian, Opere 9, Trilogia culturii, Ediţie îngrijită de Dorli Blaga. Studiu introductiv de Al. Tănase, Bucureşti, Editura Minerva, 1985.

Eminescu, Mihai, Poezii, Editura Hyperion, 2008.

NOICA, Constantin, Cuvînt împreună despre rostirea românească, Bucureşti, Humanitas, 1996.

NOICA, Constantin, Eseuri de duminică, Bucureşti, Humanitas, 1992.

NOICA, Constantin, Sentimentul romînesc al fiinţei, Bucureşti, Humanitas, 1996.

Poèmes de Mihai Eminescu en espagnol consultables à l’adresse :

http://www.amediavoz.com/eminescu.htm#La oración de un Dacio

[1] Constantin Noica, Eseuri de duminică (Essais de dimanche), Bucureşti,. Humanitas, 1992.

[2] Constantin Noica, « România de totdeauna », (« La Roumanie depuis toujours »), in Op. cit., p. 29.

[3] Constantin Noica, « Despre o Românie binecuvîntată », (« Sur une Roumanie bénie »), in Op. cit., p. 9.

[4] Cf. Constantin Noica, Cuvînt împreună despre rostirea românească, Bucureşti, Humanitas, 1996.

[5] C. Noica, « Introducere la dor » in Cuvînt împreună despre rostirea românească, op. cit., p. 246.

[6] Constantin Noica, Sentimentul românesc al fiinţei, (Le sentiment roumain de l’être), Bucureşti, Humanitas, 1996.

[7] Ibid., p. 10.

[8] Je fais référence à Constantin Noica, Le devenir envers l’être. Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Georg Olms Verlag AG, 2008, 362 p.

Annexes

Mihai EMINESCU, Moartea unui dac

 Pe când nu era moarte, nimic nemuritor,
Nici sâmburul luminii de viaţă dătător,
Nu era azi, nici mâine, nici ieri, nici totdeuna,
Căci unul erau toate şi totul era una;
Pe când pământul, cerul, văzduhul, lumea toată
Erau din rândul celor ce n-au fost niciodată,
Pe-atunci erai Tu singur, încât mă-ntreb în sine-mi
Au cine-i zeul cărui plecăm a noastre inemi?

El singur zeu stătut-au nainte de-a fi zeii
Şi din noian de ape puteri au dat scânteii,
El zeilor dă suflet şi lumii fericire,
El este-al omenimei isvor de mântuire
Sus inimile voastre! Cântare aduceţi-i,
El este moartea morţii şi învierea vieţii!

Şi el îmi dete ochii să văd lumina zilei,
Şi inima-mi împlut-au cu farmecele milei,
În vuietul de vânturi auzit-am a lui mers
Şi-n glas purtat de cântec simţii duiosu-i viers,
Şi tot pe lâng-acestea cerşesc înc-un adaos
Să-ngăduie intrarea-mi în vecinicul repaos!

Să blesteme pe-oricine de mine-o avea milă,
Să binecuvânteze pe cel ce mă împilă,
S-asculte orice gură, ce-ar vrea ca să mă râdă,
Puteri să puie-n braţul ce-ar sta să mă ucidă,
Ş-acela dintre oameni devină cel întâi
Ce mi-a răpi chiar piatra ce-oi pune-o căpătâi.

Gonit de toată lumea prin anii mei să trec,
Pân’ ce-oi simţi că ochiu-mi de lacrime e sec,
Că-n orice om din lume un duşman mi se naşte,
C-ajung pe mine însumi a nu mă mai cunoaşte,
Că chinul şi durerea simţirea-mi a-mpietrit-o,
Că pot să-mi blestem mama, pe care am iubit-o –
Când ura cea mai crudă mi s-a părea amor…
Poate-oi uita durerea-mi şi voi putea sa mor.

Străin şi făr’ de lege de voi muri – atunce
Nevrednicu-mi cadavru în uliţă l-arunce,
Ş-aceluia, Părinte, să-i dai coroană scumpă,
Ce-o să amute cânii, ca inima-mi s-o rumpă,
Iar celui ce cu pietre mă va izbi în faţă,
Îndură-te, stăpâne, şi dă-i pe veci viaţă!

Astfel numai, Părinte, eu pot să-ţi mulţumesc
Că tu mi-ai dat în lume norocul să trăiesc.
Să cer a tale daruri, genunchi şi frunte nu plec,
Spre ură şi blestemuri aş vrea să te înduplec,
Să simt că de suflarea-ţi suflarea mea se curmă
Şi-n stingerea eternă dispar fără de urmă!

Mihai Eminescu, La prière d’un Dace

Lorsqu’elles étaient absentes, la mort, l’éternité
Et la semence dont la lumière est née,
Ni aujourd’hui n’était ni hier ni demain,
Car tous étaient dans l’un et l’un en était plein,
Lorsque la terre, le ciel, les airs, le monde entier
Restaient comme les choses qui n’ont jamais été,
C’était Toi seul alors; je me demande songeur:
Qui est ce dieu auquel nous consacrons nos coeurs?

Lui seul avait été Dieu avant les dieux,
De l’océan des mers a fait jaillir le feu,
Il donne une âme aux dieux, la joie à l’univers,
C’est le salut que trouve l’humanité entière,
Donc, haut les coeurs! Chantez des hymnes pour Lui,
La mort de toute mort, résurrection des vies!

C’est Lui qui m’a donné des yeux pour voir le jour,
Il m’a rempli le coeur des charmes de l’amour,
J’ai entendu Sa marche dans le bruit des vents,
Et j’ai senti Sa voix dans l’harmonie du chant,
Et outre tout cela j’ajoute encore ce mot:
Qu’Il me permette l’entrée dans l’éternel repos!

Ceux qui auront pitié de moi, qu’Il les maudisse,
Et qui m’opprimera, je veux qu’Il le bénisse,
Qu’Il laisse parler la bouche qui se rirai de moi,
À qui veut me tuer, qu’Il fortifie le bras,
Et celui au-dessus des autres qu’Il le mette,
Qui me prendra la pierre où j’ai posé ma tête.

Chassé par tout le monde, que je traverse les ans,
Et que je sente même les larmes aux yeux séchant,
Alors, dans n’importe qui un ennemi va naître,
Moi-même j’arriverai à ne me plus connaître,
Car la douleur, la peine, mon coeur l’ayant durci,
Ma mère adorée, alors, je la maudis,
La haine la plus forte me semblera caresse…
Alors, je vais mourir, peut-être, sans détresse.

Et si je meurs en hors-la-loi, en étranger,
Que l’on me jette le corps dehors, sur le pavé,
Que tu couronnes le front de celui, Seigneur,
Qui incitera les chiens à dévorer mon cœur,
À qui me jettera des pierres dans la face,
D’une éternelle vie, accorde-lui la grâce!

Ce n’est qu’alors, mon Père, que je Te remercie
De m’avoir donné la chance de la vie,
Je ne fléchis jamais pour demander Tes dons,
Si je Te prie, c’est pour la malédiction,
Pour que je sente mon souffle périr dans le Tien,
Que le néant me prenne, que je devienne rien!

Traduction par Elisabeta Isanos

 Mihai Eminescu, La oración de un Dacio

Cuando aún no existían ni muertos ni inmortales
ni manantial había ni almendra de la luz,
ni nacido mañana, ni hoy ni luego ni siempre,
porque todas las cosas eran tan sólo una;
cuando la tierra, el cielo, el aire y este mundo
estaban en el número de lo que no existía,
entonces Tú eras solo, por eso me pregunto:
¿A qué Dios entregamos, humilde, el corazón?

Él sólo ya existía primero que otros dioses
y del profundo océano dio las fuerzas al rayo,
a los dioses el alma, a los hombres la dicha,
y es para los humanos manantial de salud.
¡Levantad vuestro coro! ¡Glorificadle en cantos
al que es fin de la muerte, resurrección y vida!

Para que la luz viera, Él me ha dado los ojos
y me ha llenado el alma de la suma piedad.
Puedo escuchar su paso entre el clamor del viento
y en una voz que canta reconocer su voz.
Mas siempre le mendigo algo de añadidura:
¡Que me permita entrar en el reposo eterno!

Que maldiga a quien piense tener piedad de mí,
que bendiga clemente a quien me está oprimiendo,
que escuche complacido a quien de mí se burle
y dé fuerzas al brazo que querría matarme,
permitiendo que triunfe sobre todos los otros
el malvado que quite hasta el pan de mi boca.

Rechazado por todos atravieso los años,
hasta que ya sin lágrimas vea secos mis ojos.
Cuando todos los hombres se yergan enemigos,
cuando yo no consiga casi reconocerme,

cuando los sufrimientos mi bondad petrifiquen
y llegue a maldecir la madre que he adorado,
cuando la ira cruel me parezca el amor…
el dolor olvidando, ya me podré morir.

Y si extranjero muero fuera de ley, entonces
este indigno cadáver tirad lo en la calleja,
y yo te ruego, Padre, desde el premio más alto
a quien mande a los perros rasgar mi corazón.
Y si alguien me apedrea golpeándome el rostro,
¡dale la vida eterna, Señor, tenle piedad!

Sólo de esta manera, Padre, te daré gracias
por la dicha que tuve de vivir en el mundo.
Para pedirte bienes no doblé la rodilla,
para la maldición quisiera conmoverte
y sentir que a tu soplo mi aliento se evapora
y en la extinción eterna me diluyo sin rastro.

Versión de Rafael Alberti y María Teresa León
Ed. Seix Barral S.A., 1973

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