“Mystiques et Conqu√©rants: Cioran et l’histoire d’Espagne” (Carlos Caballero)

Punto y Coma, n¬į10, printemps 1988; trad. fran√ßaise : Nicole Bruhwyler).¬†Orientations (Robert Steuckers), Wezembeek-Oppem, Belgique, n¬į13, Hiver 1991-1992

Anti-dogmatique, Cioran ne cache pas sa r√©pugnance √† “l”esprit de syst√®me” et aux id√©ologies en vigueur. Nihiliste, il professe un pessimisme anthropologique radical qui se traduit par un m√©pris pour la conception lin√©aire de l’Histoire, pour l’id√©ologie du Progr√®s et pour les Utopies consolatrices. Visc√©ralement contradictoires, il concilie son paganisme avec une admiration pour les mystiques. Face aus despotisme de la Raison, il pr√©f√®re le combat jusqu’√† l’exaltation du H√©ros. Il avoue sa faiblesse pour les vieilles dynasties et les empires, tronc r√©el de l’Etre des peuples. Dans ce sens, l’Espagne comme peuple Elu, celle des Conqu√©rants et des Mystiques, est le paradigme d’inadaption face au courant actuel de la civilisation. Elle incarne la trag√©die, le vertige devant le n√©ant et le non-sens face √† l’optimisme h√©doniste et s√©datif de l’Occident. Terre des paradoxes vierges, l’Espagne est le dernier bastion de la Libert√©.

Rares sont les auteurs qui, comme Cioran, se sont vus qualifier de nihiliste avec tant de force et d’insistance par les philosophes bien-pensants. Ce Roumain √©tabli en France est, en r√©alit√©, l’un des esprits les plus libres de notre √©poque. Un homme qui parvient √† criminaliser le fait m√™me de la naissance (“tout √™tre venu au monde est un maudit”) et pour qui la vie est “extraordinaire et nulle”, un homme dont les livres s’intitulent, par exemple, De l’inconv√©nient d’√™tre n√© ou Pr√©cis de d√©composition, sera toujours √©loign√© des id√©ologies en vigueur. “Plut√īt dans un √©go√Ľt que sur un pi√©destal”, voil√† son choix. Lire Cioran est une exp√©rience catartique; il nous pose simplement les questions que seuls nous ne nous serions jamais pos√©es: “Penser, c’est creuser, se creuser”.

On trouve chez Cioran une multitude de sujets qui l’obs√®dent. Mais il les aborde tous de la m√™me fa√ßon: “Etre un agent de la dissolution d’une philosophie, d’un pouvoir, peut-on, s’imaginer orgueil plus triste et plus majestueux?” Le th√®me de la d√©cadence des civilisations est cependant celui qu’il absorbe le plus souvent. Avec au d√©part son pessimisme anthropologique radical, sa perte de foi en l’Homme en tant qu’√™tre prom√©th√©en – parce qu’il s’est √©clips√©-, poss√©d√© par la”douleur de l’√™tre”, notre auteur se moque, sans piti√©, de l’id√©e de Progr√®s, de “l’oecum√©nisme de l’illusion” qui s”ensuit et il ne voit dans l’Histoire qu’un “cloaque d’utopies”. Mais m√™me de cette fa√ßon, il cultive avec passion tant la philosophie de l’histoire que l’histoire des civilisations dont il tire une bonne partie de sa philosophie: “A cause de mon pr√©jug√© pour tout ce qui termine bien, m’est venu le go√Ľt des lectures historiques”, (De l’inconv√©nient d’√™tre n√©, d√©sign√© ensuite par IEN). Et dans se cadre, il a rapidement d√©couvert sa “faiblesse pour les dynasties condamn√©es, pour les empires qui s’√©croulent”(IEN).

Rageusement contradictoires

Il est certainement difficile d’exposer clairement les id√©es contenues dans l’Ňďuvre de Cioran: “la pire forme de despotisme est le syst√®me, en philosophie et en tout” (IEN). Ce qu’il dit au sujet de Nietzsche, on peut √©galement le lui appliquer: “Rien de plus irritant que ces Ňďuvres dans lesquelles se coordonnent les id√©es frondeuses d’un esprit qui a aspir√© √† tout, sauf au syst√®me. A quoi sert de donner une apparence de coh√©rence √† celles de Nietzsche (‚Ķ)? Nietzsche est un ensemble d’attitudes et chercher en lui une volont√© d’ordre, une pr√©occupation pour l’unit√© implique qu’on le diminue” (La tentation d’exister, d√©sign√© ensuite par TE). Nous trouvons dans son Ňďuvre des prises de position franchement contradictoires. Rageusement contradictoires. Prenons comme exemple son attitude vis-√†-vis du christianisme: “Tout ce qui demeure encore vivant dans le folklore est ant√©rieur au christianisme, c’est la m√™me chose pour tout ce qui demeure encore vivant en nous” (IEN). Mais ce critique f√©roce du christianisme, domin√© par la nostalgie des dieux pa√Įens, fait preuve d’une admiration illimit√©e pour les mystiques espagnols et il arrive √† √©crire: “Si j’avais v√©cu aux d√©buts du christianisme, je crains que j’aurais subi sa s√©duction” (IEN). Contradiction insoluble? Peut-√™tre pas. Cioran n’√©value pas le christianisme comme une ensemble id√©ologique dans ces manifestations historiques mais comme la forme par laquelle ces id√©es ont √©t√© v√©cues chez les premiers chr√©tiens et chez les mystiques.

Eloge de l’irrationalisme

Retournons maintenant au fil de l’argumentation. En d√©pit de sa complexit√© et de sa contradiction, if faut √©noncer quelques postulats fondamentaux de la philosophie de Cioran avant d’aborder notre sujet, du moins telles que se pr√©sentent pour moi ces id√©es-forces.

“Cr√©ateur de valeurs, l’homme est l’√™tre d√©lirant par excellence” (Pr√©cis de d√©composition, d√©sign√© ensuite par PD), √©crit Cioran. Il maudit ce d√©lire? Oui et non. “La vie se cr√©e dans le d√©lire et se d√©fait dans la d√©go√Ľt” (PD). Sans doute, comme on l’a d√©j√† vu, son pessimisme anthropologique est-il radical: “La science prouve notre n√©ant”. Mais “qui en a tir√© la derni√®re le√ßcon”? (PD). De l√† sa d√©votion manifeste pour Diog√®ne. Le seul philosophe qui m√©rite toutes ses louuanges: “Il fut le seul √† nous r√©v√©ler le visage r√©pugnant de l’homme” (PD).

Mais, Cioran maudit-il tous les types d’hommes? Seul le H√©ros m√©rite son estime car c’est une figure humaine que notre civilisation occidentale a √©limin√©e: “La psychologie est la tombe du h√©ros. Les milliers d’ann√©es de religion et de raisonnement ont affaibli les muscles, la d√©cision et l’impulsivit√© aventureuse” (PD). Face au philosophe et √† l’√©crivain, face √† l’homme raffin√© qui vitup√®re, Cioran s’√©merveille du “vrai h√©ros qui combat et meurt au nom de son destin, non pas au nom d’une croyance” (PD).

Cette estimation du r√īle du h√©ros repose sur l’id√©e que la vie est inconcevable sans lutte. la lutte constitue l’essence de la vie, tant des peuples que des hommes: “Lorsque les animaux cessent de ressentir une crainte mutuelle, ils tombent dans le stupidit√© et acqui√®rent cet aspect d√©prim√© que pr√©sentent les parcs zoologiques. Les individus et les peuples offriraient le m√™me aspect si un jour ils parvenaient √† vivre en harmonie” (IEN). On trouve donc chez Cioran une nostalgie du H√©ros et des temps de lutte, une nostalgie que lu√ģ-m√™me vit int√©rieurement: “Etre de natural combatif, agressif, intol√©rant et ne pouvoir se r√©clamer d’aucun dogme!” (le mauvais d√©miurge, d√©sign√© ensuite par MD). Les id√©aux disparaissent, tout comme ceux qui luttaient pour eux, mais jamais n’arrivera pour cela la paix utopique universelle: “Et qui veut encore combattre? Le h√©ros est d√©pass√©, seul la boucherie est en cours” (Contre l’Histoire, d√©sign√© ensuite par CH). Le passage de guerrier des Croisades au soldat manipulant des missiles intercontinentaux: voil√† le fruit de la civilisation occidentale qui en pr√©tendant √©radiquer le conflict, a instaur√© l’extremination.

Pour Cioran, toute la d√©cadence de notre civilisation a une origine claire: “La raison (est) la rouille de notre vitalit√©” (TE). Mais ce n’est pas tout. Cioran ne voit nulle part les avantages de cette civilisation construite sur le rationalisme: “Nos v√©rit√©s n’ont pas plus de valeur que celles de nos anc√™tres. Apr√®s avoir remplac√© leurs mythes et leurs symboles, nous nous croyons plus avanc√©s; mais ces mythes et ces symboles n’expriment pas moins que nos concepts (…) et si les dieux n’interviennent plus dans les √©v√©vements, ces √©v√©nements n’en son pas plus explicables ou moins d√©concertants pour cela (…) car la science ne les capte pas plus intimement que les r√©cits po√©tiques” (PD).

Par cons√©quent, Cioran rejette toutes les tromperies du Progr√®s, ce fruit de la raison: “Hegel est le grand responsable de l’optimisme moderne. Comment ne vit-il pas que la conscience change seulement de formes et de modalit√©s mais ne progresse en rien?” De ce fait, il ne croit pas dans la lin√©arit√© et dans le finalisme historiques; le devenir est innocent: “Que l’Histoire n’ait aucun sens est quelque chose qui devrait nous r√©jouir” (PD).

Contre le système

Chaque culture, chaque peuple, doit exprimer un ensemble organique de valeurs, celui qui lui est propre. Tout universalisme moral finit par corroder le peuple qui le pratique. Voil√† la trag√©die de l’Europe: “Depuis le si√®cle des Lumi√®res, l’Europe n’a pas cess√© de d√©truire ses idoles au nom de l’id√©e de tol√©rance (…). En effet, les pr√©jug√©s -fictions organiques d’une civilisation- en assurent la dur√©e, en conservent la physionomie. Elle doit les respecter, sinon tous, du moins ceux qui lui sont propres et qui, dans le pass√©, avaient pour elles l’importance d’une superstition ou d’un rite” (TE). Dans un monde comme le n√ītre, qui bafoue les mythes et les rites, quels que soient ceux-ci, Cioran adopte la position: “Une civilisation commence dans le mythe et finit dans le doute” (CH) en passant par le rationalisme corrosif. Donc sans ces mythes, les peuples perdent le nord. Sans leurs propres dieux, les civilisations perdent le sens de leur existance. Rome d√©j√† a pay√© cher cette erreur: “Abandonner les dieux qui firent Rome, c’√©tait abandonner Rome elle-m√™me” (MD). Il serait int√©ressant de signaler que dans la substitution du paganisme par le monoth√©isme jud√©o-chr√©tien, Cioran voit, pr√©cis√©ment, une des causes de la d√©cadence de notre civilisation, √† laquelle le polyth√©isme donnait une expression authentique: “plus on reconnait de dieux, mieux on sert la Divinit√© (…) Le polyth√©isme correspond mieux √† la diversit√© de nos tendances et de nos √©lans (…). Le dieu unique rend la vie irrespirable (…) le monoth√©isme contient en germe toutes les formes de tyrannie”(MD).

Au milieu d’une civilisation que s’autocorrode dans san niaiserie, Cioran, clairvoyant, √©met un verdict brutal sur notre culture: “L’Occidant, une pourriture qui sent bon, un cadavre parfum√©” (IEN).

La nostalgie est un sentiment capital chez Cioran. Nostalgie du h√©ros, du mythe et √©galement d’une Europe qui a disparu. Le Christianisme et les Lumi√®res ont annihil√© sa vitalit√©, lui ont arrach√© sa force et le sens de son existence. “Occident? Un possible sans lendemain” (CH).

Evidemment, Cioran ne p√®che pas par ethnocentrisme. L’influence de la philosophie des religions orientales est palpable dans ses livres et en divers endroits de son Ňďuvre. Il affirme que l’Europ√©en-occidental, sa philosophie, sa science, sa morale, ne se situent pas au-dessus des autres peoples (Une seule exception: il pense que rien n’est sup√©rieur √† la musique europ√©enne). Mais ce polycentrisme culturel ne constituera pas un obstacle (peut-√™tre s’agit-il plut√īt de sa cons√©quence) √† l’expression de son angoisse face √† la d√©cadence de l’Europe et des Europ√©ens, “accul√©s √† l’insignifiance, Helv√®tes en puissance” (CH). Finalement, L’urope a cr√©√© quelque chose de fondamental pour Cioran: la Libert√©. Une Libert√© qui √©tait compl√®te dans le paganisme, quand les humains √©taient des dieux mortels et les dieux, des hommes immortels; quand l’homme par cons√©quant pouvait essayer de se d√©passer puisque rien, au-dessus de lui ne pouvait l’arr√™ter. Auhjourd’hui, de cette id√©e pa√Įenne de la Libert√©, il ne reste qu’une ombre p√Ęlie: la d√©mocratie parlementaire: “Merveille qui n’a plus rien √† offrir, la d√©mocratie est √† la fois le paradis et la tombe d’un peuple” (CH).

Il ne reste aujourd’hui de l’Europe qui a v√©cu la Libert√© que son reflet dans un verre d√©formant: le consum√©risme h√©doniste et vide de l’American Way of Life: “L’Amerique se dresse devant le monde comme un n√©ant imp√©tueux, comme une fatalit√© sans substance” (TE). Qui donc viendra en Europe, qui prendra la rel√®ve? “Tant de conqu√™tes, d’acquisitions, d’id√©es, o√Ļ vont-elles se perp√©tuer? En Russie? En Am√©rique du Nord? L’une et l’autre ont d√©j√† tir√© les cons√©quences du pire de l’Europe… L’Am√©rique latine? L’Afrique du Sud? L’Australie? C’est de ce c√īt√© qu’il faut, semble-t-il, attendre la rel√®ve. Rel√®ve caricaturale. L’avenir appartient √† la banlieue du Globe” (TE).

Peuples possédant un destin

Cioran a analys√© avec passion le destin historique des grands peuples europ√©ens: la Gr√®ce, Rome, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, la Russie,… En tant que Roumain, membre d’un “peuple sans destin” (PD), il a toujours v√©cu, comme il l’√©crit dans IEN: “en r√©volte perp√©tuelle contre mon ascendance, toute la vie j’ai d√©sir√© √™tre autre; Espagnol, Russe, (…), tout, except√© ce que je suis”. L’Espagne a particuli√®rement attir√© l’attention de Cioran. Quelle en est la raison? Peut-√™tre son ascension fulgurante et sa longue d√©cadence sont-elles destin√©es √† captiver tout sp√©cialement cet amoureux des cr√©puscules: “La lumi√®re se prostitue √† mesure qu’elle s’√©loigne de l’aube et que le jour avance et elle ne se rach√®te – √©thique du cr√©puscule – qu’au moment de dispara√ģtre” (IEN).

Peut-√™tre est-ce parce que l’Espagne a su cr√©er les mythes litt√©raires qui l’ont captiv√© le plus: “Vivre signifie: cr√©er et esp√©rer, mentir et se mentir. Pour cette raison l’image la plus v√©ridique qui se soit jamais cr√©√©e de l’homme est encore celle du Chevalier √† la triste Figure (…). Poussi√®re √©prise de fantasmes, tel est l’homme: son image absolue, d’id√©al ressemblant, s’incarnerait dans un Don Quichotte vu par Eschyle” (PD).

Ou c’est peut-√™tre la viguer extraordinaire dont a fait preuve un pays pauvre en ressources, presque vide d’habitants, situ√© √† la p√©riph√©rie de l’Europe et qui, pourtant, fut pr√®s de conqu√©rir le monde entier au nom de ses id√©aux. “Chaque peuple traduit dans le devenir et √† sa mani√®re les attributs divins; l’ardeur de l’Espagne demeure pourtant unique; e√Ľt-elle √©t√© partag√©e par le reste du monde que Dieu serait √©puis√©, d√©muni et vide de Lui-m√™me. Et c’est pour ne pas dispara√ģtre que dans ses pays if fait prosp√©rer – par autod√©fense – l’ath√©isme (…) Il redoute l’Espagne comme il redoute la Russie: il y multiplie les ath√©es (…) Toute Saintet√© est plus ou moins espagnole: si Dieu √©tait Cyclope, l’Espagne lui servirait d’Ňďil”(PD).

Ou peut-√™tre simplement parce que le cycle historique d’apog√©e et de d√©cadence de l’Espagne, qui d√©passe celui de l’Europe dans son ensemble, a pour lui une valeur paradigmatique, maximale lorsque l’Espagnol est pleinement conscient de sa d√©cadence, ce qui n’arrive pas avec les autres Europ√©ens. “Une civilisation, en fin de parcours, d’anomalie heureuse qu’elle √©tait, en vient √† se f√Ęner dans la r√®gle (…) elle se roule dans l’√©chec et transforme son destin en probl√®me unique. De cette obsession de soi-m√™me, l’Espagne offre le mod√®le parfait. Apr√®s avoir connu, au temps de Conquistadores, une surhumanit√© bestiale, elle s’est mise √† rem√Ęcher son pass√©, (…), √† laisser moisir ses vertus et son g√©nie; au contraire, amoureuse de son cr√©puscule, elle l’a adopt√© comme nouvelle supr√©matie. Comment ne pas pas percevoir que ce masochisme historiques cesse d’√™ter une singularit√© espagnole, pour se transformer en climat et en recette de caducit√© d’un continent?” (CH).

Espagne, splendeur et délire

Les deux peuples europ√©ens qui obs√®dent Cioran sont les peuples russe et espagnol, car tous deux “sont tellement obs√©d√©s par eux-m√™mes qu’ils s’√©rigent en probl√®me unique” (TE). Cioran est sp√©cialement fascin√© par l’attitude des Espagnols face √† la d√©cadence de leur pays: “L’Espagne se penche sur soi (…) Elle eut, elle aussi, des d√©buts fulgurants, mais ils sont bien lointains. Venue trop t√īt, elle a boulevers√© le monde, puis s’est laiss√© choir: cette chute, j’en eus un jour la r√©velation. C’√©tait √† Valladolid, √† la Maison Cervant√®s. Une vieille, d’apparence quelconque, y contemplait le portrait de Philippe III: ‘C’est avec lui qu’a commenc√© notre d√©cadence!’. J’√©tais au vif du probl√®me. ‘Notre d√©cadence!’ Ainsi donc, pensais-je, la d√©cadence est en Espagne, un concept courant, national, un clich√©, une devise officielle. La nation qui, au XVIi√®me si√®cle, offrait au monde un spectacle de magnificence et de folie, la voil√† r√©duite √† codifier son engourdissement. S’ils en avaient eu le temps, sans doute, les derniers Romains n’eussent-ils pas proc√©d√© autrement; rem√Ęcher leur fin, ils ne pouvaient: les Barbares les cernaient d√©j√†. Mieux partag√©s, les Espagnols eurent le loisir (trois si√®cles!) de songer √† leurs mis√®res et de s’en impr√©gner. Bavards par d√©sespoir, improvisateurs d’illusions, ils vivent dans une sorte d’√Ępret√© chantante, de non-s√©rieux tragique, qui les sauve de la vulgarit√©, du bonheur et de la r√©ussite. Changeraient-ils un jour leurs anciennes marottes contre d’autres plus modernes, qu’ils resteraient n√©anmoins marqu√©s par une si longue absence. Hors d’√©tat de s’accorder au rythme de la “civilisation”, calotins ou anarchistes, ils ne sauraient renoncer √† leur inactualit√©. Comment rattraperaient-ils les autres nations, comment seraient-ils √† la page, alors qu’ils ont √©puis√© le meilleur d’eux-m√™mes √† ruminer sur la mort, √† s’y encrasser, √† en faire une exp√©rience visc√©rale? R√©trogradant sans cesse vers l’essentiel, ils se sont perdus par exc√®s de profondeur. L’id√©e de d√©cadence ne les pr√©ocuperait pas tant si elle ne traduisait en termes d’histoire leur grand faible pour le n√©ant, leur obsession du squelette. Rien d’√©tonnant que pour chacun d’eux, son pays soit son probl√®me. En lisent Ganivet, Unamuno ou Ortega, on s’aper√ßoit que pour eux l’Espagne est un paradoxe qui les touche intimenent et qu’ils n’arrivent pas √† r√©duire √† une formule rationnelle. Ils y reviennent toujours, fascin√©s par l’attraction de l’insoluble qu’il repr√©sente. Ne pouvant le r√©soudre par l’analyse, ils m√©ditent sur Don Quichotte, chez lequel le paradoxe est encore plus insoluble, puisque symbole… On ne se figure pas un Val√©ry ni un Proust m√©ditant sur la France pour se d√©couvrir eux-m√™mes: pays accompli, sans ruptures graves qui sollicitent l’inqui√©tude, pays non-tragique, elle n’est pas un cas: ayant r√©ussi, ayant conclu son sort, comment serait-elle ‘int√©ressante'”? (TE).

Cependant, notre pays et la Russie n’int√©ressent pas Cioran uniquement parce que “l’√©volution normale de la Russie et de l’Espagne les ont men√©es √† s’interroger sur leur propre destin” (TE); cette question pr√©sente beaucoup d’int√©r√™t pour celui qui, comme lui, s’interroge sans cesse sur le destin de notre civilisation europ√©enne.

Ce n’est pas uniquement notre d√©cadence qui le fascine. L’Espagne Imp√©riale, celle des Conquistadors et des Mystiques, lui offre d’exemple le plus achev√© d’une √©poque remplie o√Ļ il aurait aim√© vivre: “C’est le m√©rite de l’Espagne de proposer un type de d√©veloppement insolite, un destin g√©nial et inachev√©. (On dirait un Rimbaud incarn√© dans une collectivit√©). Pensez √† la fr√©n√©sie qu’elle a d√©ploy√©e dans sa poursuite de l’or, √† son affalement dans l’anonymat, pensez ensuite aux conquistadors, √† leur banditisme et √† leur pi√©t√©, √† la fa√ßon dont ils associ√®rent l’√©vangile au meurtre, le crucifix au poignard. A ses beaux moments, le catholicisme fut sanguinaire, ainsi qu’il sied √† toute religion vraiment inspir√©e” (TE).

A propos de ces derni√®res lignes, il convient de signaler que, contrairement aux moralistes en vogue, Cioran ne va pas condamner ni la volont√© d’expansion ni l’esprit agressif des peuples et des cultures: “Une civilisation n’existe et ne s’affirme que par des actes de provocation. Commence-t-elle √† s’assagir? Elle s’effrite” (TE).

Conquête et Inquisition, vices grandioses

Alors que philosophes et historiens, nationaux et √©trangers, nous d√©crivent avec horreur la Conqu√™te de l’Amerique ou la r√©pression religieuse de l’Espagne de la Contre-R√©forme, Cioran prend une attitude radicalement oppos√©e: “La conqu√™te et l’Inquisition, – ph√©nom√®nes parall√®les issus des vices grandioses de l’Espagne. Tant qu’elle fut forte, elle excella au massacre, et y apporta non seulement son souci d’apparat, mais aussi le plus intime de sa sensibilit√©. Seuls les peuples cruels on l’heur de se rapprocher des sources m√™mes de la vie, de ses palpitations, de ses arcanes qui r√©chauffent: la vie ne d√©voile son essence qu’√† des yeux inject√©s de sang… Comment croire aux philosophes quand on sait de quel regards p√Ęles elles sont le reflet? L’Habitude du raisonnement et de la sp√©culation est l’indice d’une insuffisance vitale et d’une d√©t√©rioration de l’affectivit√©. Pensent avec m√©thode ceux-l√† seuls qui, √† la faveur de leurs d√©ficiences, parviennent √† s’oublier, √† ne plus faire corps avec leurs id√©es: la philosophie, apanage d’individus et de peuples biologiquement superficiels” (TE).

C’est la perte de leur capacit√© de dominer, de leur disposition √† s’imposer, au del√† des conceptions humanitaristes, au del√† de r√™ves ir√©nistes, qui ruine les civilisations: “Depuis qu’une (nation) a abandonn√© ses desseins de domination et de conqu√™te, le cafard, ennui g√©n√©ralis√©, la mine. Fl√©au des nations en pleine d√©fensive, il d√©vaste leur vitalit√©; plut√īt que de s’en garantir, elle le subissent et s’y habituent au point de ne plus pouvoir s’en dispenser. Entre la vie et la mort, elles trouveront toujours assez d’espace pour escamoter l’une et l’autre, pour √©viter de vivre, pour √©viter de mourir. Tomb√©es dans une catalepsie lucide, r√™vant d’un statu quo √©ternel, comment r√©agiraient-elles contre l’obscurit√© qui les assi√®ge, contre l’avance de civilisations opaques? La tension spirituelle et physique des √©poques de conqu√™te, comme celle des instants cr√©atifs, √©puise rapidement les √©nergies des peuples et des hommes: “Pourquoi la peinture hollandaise ou la mystique espagnole ont-elles √©t√© florissantes un instant? (…) Des tribus aux instincts imp√©rieux s’agglutinent pour former une grande puissance; arrive le moment o√Ļ, r√©sign√©s et titubants, elles aspirent √† un r√īle subalterne. Quand on ne sait plus √™tre l’envahisseur on accepte d’√™tre invalide” (CH).

Cioran admire deux choses en Espagne: sa p√©riode de splendeur et sa d√©cadence. Il est arriv√© √† notre patrie comme “√† tout peuple (qui), √† un moment d√©termin√© de sa course, croit √™tre choisi. Cependant c’est quand il donne le meilleur et le pire d’eux-m√™mes” (IEN). Et parmi les meilleures choses que l’Espagne ait donn√©es, on trouve sa mystique religieuse chr√©tienne m√™me si cela para√ģt bizarre chez un Cioran agnostique et paganisant. Evidemnent ce n’est pas le contenu chr√©tien qui l’int√©resse mais l’intensit√© du sentiment, sa volent√© de conqu√™te: “Mais se m√©prendre sur la mystique que de croire qu’elle d√©rive d’un amolissement des instincts, d’une s√®ve compromise. Un louis de L√©on, un Saint Jean de la Croix couronn√®rent une √©poque de grandes entreprises et furent n√©cessairement contemporains de la Conqu√™te. Loin d’√™tre des d√©ficients, ils lutt√®rent pour leur foi, attaqu√®rent Dieu de front, s’appropri√®tent le ciel. Leur id√īlatrie du non-vouloir, de la douceur et de la passivit√© les garantissait contre une tension √† peine soutenable, contre cette hyst√©rie surabondante dont proc√©dait leur intol√©rance, leur pros√©lytisme, leur pouvoir sur ce monde et sur l’autre. Pour les deviner, que l’on se figure un Fernand Cort√®s au milieu d’une g√©opgraphie invisible” (TE).

On l’a d√©j√† vu, Cioran est captiv√© par l’image de la d√©cadence. “Comment ne pas s’√©prendre des grands couchers de soleil? L’enchantement moribond qui entourne une civilisation, apr√®s qu’elle ait abord√© tout les probl√®mes et les ait fauss√©s merveilleusement, offre plus d’attraits que l’ignorance inviol√©e par laquelle elle a d√©but√©” (PD). La longue agonie de l’Espagne, sa ‘sortie de l’Histoire’ a model√© un type humain: “Il est √† peu pr√®s impossible de parler avec un Espagnol d’autre chose que de son pays, univers clos, sujet de son lyrisme et de ses r√©flexions, province absolue, hors du monde. Tour √† tour exalt√© et abattu, il y porte des regards √©blouis et moroses; l’√©cart√®lement est sa forme de rigueur. S’il accorde un avenir, il n’y croit pas r√©ellement. Sa trouvaille: l’illusion sombre, la fiert√© de d√©sesp√©rer; son g√©nie: le g√©nie du regret. Quelle que soit son orientation politique, l’Espagnol ou le Russie qui s’interroge sur son pays aborde la seule question qui compte √† ses yeux. On saisit la raison pour laquelle ni la Russie ni l’Espagne n’ont produit aucun philosophe d’envergure. C’est que le philosophe doit s’attaquer aux id√©es en spectateur; avant de les assimiler, de les faire siennes, il lui faut les consid√©rer du dehors, s’en dissocier, les peser et, au besoin, jouer avec elles; puis, la maturit√© aidant, il √©labore un syst√®me avec lequel il ne se confond jamais tout √† fait. C’est cette sup√©riorit√© √† l’√©gard de leur propre philosophie que nous admirons chez les Grecs. Il en va de m√™me pour tous ceux qui s’attachent au probl√®me de la connaissance et en font l’objet essentiel de leur m√©ditation. Ce probl√®me ne trouble ni les Russes ni les Espagnols. Impropres √† la contemplation intellectuelle, ils entretiennent des rapports assez bizarres avec l’Id√©e. Combattent-ils avec elle? Ils ont toujours le dessous; elle s’empare d’eux, les subjugue, les opprime; martyrs consentants, ils ne demandent qu’√† souffrir pour elle. Avec eux, nous sommes loin du domaine o√Ļ l’esprit joue avec soi et les choses, loin de toute perplexit√© m√©thodique” (TE).

D’apr√®s Cioran, la pens√©e faible (soft), les id√©es froides ne sont pas faites pour les Espagnols. “Avant, quand Sainte Th√©r√®se, patronne de l’Espagne et de ton √Ęme, te prescrivait un trajet de tentations et de vertiges, l’ab√ģme transcendant t√©merveillait comme une chute des cieux. Mais ces cieux ont disparu -comme les tentations et les vertiges- et les fi√®vres d’Avila se sont √©teintes dans son cŇďur froid” (PD).

Nous savens que Cioran est un pessimiste presque absolu. Mais lui, qui a √©crit que “l’arbre de la Vie ne conna√ģtra plus le printemps, est d√©sormais une souche s√®che” (PD), a dit aussi que “vivre √©quivaut √† l’impossibilit√© de s’abstenir” (CH). Voil√† la grande angoisse qui l’accable. Qui nous accable: “Comment se mettre √† r√©parer les dommages quand, comme Don Quichotte sur son lit de mort, nous avons perdu -au bout de la folie, √©puis√©s- vigueur et illusion pour affronter les chemins, les combats et les √©checs” (PD).

L’histoire seulement donne raison au pessimisme: “Ma m√©moire accumule des horizons engloutis” (MD). Le christianisme, qui nous a parl√© de notre salut en termes moralisateurs humanitaristes et comme un fait individuel, nous a √©cart√©s des grands destins collectifs et de la possibilit√© de d√©passer notre condition trop humaine en √©tablissant une fronti√®re absolue entre l’humain et le divin. Les lumi√®res de la Raison, celle de l’Aufkl√§rung, nous ont uniquement d√©voil√© les t√©n√®bres. Cioran a os√© appeler les probl√®mes par leur nom. L’homme europ√©en sera-t-il capable de d√©passer son nihilisme et son angoisse, d’abandonner la nostalgie pure?