À la porte du paradis: les carnets de Roland Jaccard

Causeur.fr, 05 avril 2015

1. L’âme de Cioran

Dans un essai au titre alléchant, Souffrance, extase et haute folie pendant le XXe siècle, d’un psychiatre roumain, Mircea Lazarescu, je m’attarde sur le passage où l’âme de Cioran est soumise à un interrogatoire serré de la part d’un Grand Inquisiteur qui lui présente son dossier à la porte du paradis. Cioran est accusé pendant toute sa vie d’avoir ardemment soutenu dans des textes publiés en français et en roumain que :

1. La vie est une torture insupportable, d’où le désespoir et la pensée du suicide ;

2. Le fait d’être né est une malédiction ; les hommes doivent cesser toute procréation ;

3. Normalement, l’homme est un animal malade ; la santé est d’une monotonie intolérable ;

4. Il est insensé et nocif d’agir, de travailler, de s’agiter pour un meilleur avenir, de croire au progrès ;

5. Les seules choses accessibles : rester à l’horizontale et ne rien faire (seulement penser), se promener sans but le jour et la nuit, s’étendre dans les cimetières et contempler le ciel, écouter la musique de Bach et attendre les moments d’extase ;

6. Dieu est un partenaire transcendant avec qui on peut se confronter mais… il est très complexe, d’autant que, dans ses contrées lointaines, il se confond avec le Néant, le vide, de sorte que…

Et le Grand Inquisiteur de continuer : « Sur quoi vous fondez-vous lorsque vous émettez les affirmations ci-dessus ? Quels sont vos arguments, vos preuves, vos justifications ? »

Cioran : « Je ne veux convaincre personne. Ce que je dis est clair et évident. C’est à la portée de tous de le voir, de le comprendre. Pour moi, tout est limpide ! »

Le Grand Inquisiteur : « Comment peut-on arriver à l’endroit où tout cela devient si clair, si certain ? L’extase offre-t-elle des certitudes ? Et comment peut-on parvenir à l’extase ? Y a-t-il des méthodes plus recommandées que d’autres, comme le doute de Descartes, la déduction transcendantale de Kant, la mise entre parenthèses de Husserl ? »

Cioran : « Je ne veux rien entendre de ces philosophes secs et affolés de mathématiques. Quand et où les mathématiques parlent de la souffrance et de la mort ? »… [+]

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