Cioran et le bouddhisme [Fr]

Loin d’être seulement un moraliste et un essayiste, comme on se plaît à le répéter, Cioran est bien un authentique philosophe, dont la pensée, certes contradictoire, fragmentaire et aporétique, se meut entre scepticisme et nihilisme ; n’est-ce pas d’ailleurs à bon droit que sa pensée, à la cohérence certes ô combien paradoxale et ambiguë, se laisse confronter, de par sa profondeur et sa richesse, à celle d’un Nietzsche, par exemple, quand bien même Cioran serait-il un penseur de moindre envergure ? Or, parmi les penseurs contemporains, nul davantage que Cioran n’a manifesté autant de dilection pour le bouddhisme.

Plaçant Pyrrhon et le Bouddha au-dessus de tout, Cioran confie s’être senti attiré par le bouddhisme dans la mesure où c’est une « religion athée » exempte de tout recours à la foi : « Le bouddhisme m’a pendant longtemps intéressé ; c’est que le bouddhisme vous permet d’accéder à une religion sans avoir la foi. Le bouddhisme est une religion qui ne préconise que la connaissance. On nous enseigne que nous ne sommes que des composés, que ces composés se dissolvent, qu’ils n’ont pas de réalité, on nous démontre notre non-réalité. Et ensuite, on dit : maintenant tirez les conséquences » (Cioran). Quoi qu’il en soit de la justesse de cette caractérisation du bouddhisme comme « religion athée » exempte de tout recours à la foi (caractérisation sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, tant elle appellerait des précisions et des correctifs afin d’éviter d’éventuels contresens), le fait est que Cioran, au témoignage de ceux qui l’ont bien connu (M. Eliade, G. Matzneff), était un esprit religieux sans religion (à la différence d’un Montherlant, par exemple, qui, lui, était totalement agnostique et athée) ; Cioran, tout en étant agnostique et athée, reste passionné par les questions théologiques. Mystique sans idoles, le fils du pope de Sibiu juge le bouddhisme supérieur au christianisme : « Mon objection contre le christianisme : il n’aide que si on a la foi, alors que le bouddhisme est d’un grand secours, quelles que soient vos croyances. – Je me méfie d’une religion où l’on a des rapports si compliqués, presque mesquins, avec un dieu personnel auquel on ne peut pas croire si on n’a pas la grâce, c’est-à-dire si, lui, il ne vous l’accorde pas -, tandis, que le bouddhisme ne fait appel qu’à la réflexion, à l’effort vers la connaissance » (Cioran). « Quelle erreur que celle des deux Testaments d’avoir personnalisé la divinité ! En créant un dieu à notre image, ils l’ont rendu fragile, vulnérable, éphémère. Le bouddhisme est autrement dans le vrai » (Cioran). « Ce dieu trop personnel du christianisme ne me dit plus rien, ni non plus cette ferveur directe, lyrique et quasi érotique qui m’enchantait tant a une autre époque de ma vie. Après avoir fréquenté un certain temps le bouddhisme, il m’est impossible de revenir aux mièvreries chrétiennes » (Cioran).
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