“L’Essoufflement de la rancune: Cioran, les intellectuels français et l’Amérique” (Stéphane Pillet)

“Spéculer sur la vie des peuples, matière vague et inépuisable, passe-temps d’émigré” nous affirme Cioran (HU 51). On ne peut que difficilement s’opposer à cette judicieuse remarque; au plus pouvons-nous la compléter car parler de l’autre chez lui n’est pas une activité propre aux émigrés, c’est aussi celle de nombreux voyageurs qui essayent de comprendre la vie qui se déroule autour d’eux. Les Français sont particulièrement friands de ce genre d’activité comme on le constate en se remémorant les récits de voyage qui couvrent toutes les périodes littéraires de la France. Par ailleurs, ils poussent la subtilité du genre jusqu’à inventer de faux “touristes” comme par exemple des Perses, des Péruviens ou encore des Brésiliens, venant en France et racontant leurs expériences.

Ce type de récit prouve notre soif de connaître aussi bien l’autre que soi-même, ou mieux encore, soi-même en tant que lecteur à travers l’interprétation que l’écrivain porte sur l’autre. C’est ainsi que les Français ont beaucoup écrit sur l’Amérique et ont parfois commis des erreurs d’interprétation mais celles-ci sont d’une grande richesse car elles trahissent une image des intellectuels français qui les ont produites; en ce sens, on pourrait utiliser la formule “Parle-moi de l’Amérique, je te dirai qui tu es”. De plus, leur sentiment majoritairement anti-américain a récemment évolué vers une attitude d’acception ou, croyons-nous ajouter, de résignation.

Dans cette étude, nous proposons donc une lecture du discours intellectuel français sur l’Amérique et une analyse de son évolution pour mieux cerner l’esprit français au vingtième siècle tel qu’il nous apparaît dans les textes que nous évoquons. Cette lecture s’articule autour des perspectives de Cioran sur l’évolution des civilisations car celui-ci élabore une pensée originale sur la vie des peuples qui me semble particulièrement adaptée à notre sujet, bien qu’elle soit trop souvent incomprise ou mal interprétée.

Le discours français sur les Etats-Unis est la chose du monde français la mieux partagée car il a le rare avantage de mettre tous les intellectuels français d’accord. Qu’ils soient de gauche ou de droite, une fois n’est pas coutume, ils se joignent à l’unisson pour partager la même vision, la plus souvent négative de l’Amérique. Certes la cible et l’approche varient mais l’attaque est générale. Il faut rappeler dès le départ que quelles que soient les couleurs politiques, les Français sont plutôt de tradition aristocratique et nourrissent une méfiance innée pour la démocratie à l’américaine, préférant une république à la française, autrement dit fondée sur l’excellence, comme tend à le prouver l’existence même du concours général pour ne citer qu’un exemple.

Néanmoins, si la France aime encore conquérir les territoires de l’esprit, elle est fatiguée de sa gloire passée. Sur ce point, Cioran nous offre une étude de l’histoire qui s’articule de manière psychologisante en ce sens que les générations sont les produits, les héritiers du passé. Selon lui, 1789 a essoufflé la France, et les Français en subissent encore les conséquences; les feux du 14 juillet ont brûlé l’énergie du peuple français. Et pourtant… Chaque civilisation universaliste croit que son mode de vie est le plus raisonnable, le seul acceptable, et que le monde devrait l’adopter avec un enthousiasme soulagé. Les pays occidentaux, et la France en particulier, ont eu tant de succès dans les siècles passés, que l’idée de l’histoire a pris un sens certain qui s’est accompagné de l’idée d’universalité. En conséquence, ces pays se sont sentis la responsabilité de conduire le monde vers un but déterminé. Cependant, chacun voulant prendre le contrôle de cette conduite vers un avenir meilleur et paisible, il s’ensuivit des guerres sans fin entre la France, l’Angleterre, l’Espagne, l’empire austro-hongrois, couvrant aujourd’hui les pages des livres d’histoire des écoliers européens.

Cioran affirme que si la France a brillé pendant des siècles, c’est que les batailles y étaient courantes. Maintenant qu’elle a cessé de prendre les armes contre ses voisins, elle rumine comme un ancien combattant grincheux, “se reposant de son éclat, de son passé” (TE 30). Elle se berce de vieux souvenirs qui firent les beaux jours de sa jeunesse : qui ne connaît pas 1515 ou les exploits de Charles Martel à Poitiers? Paradoxalement, “elle veut quitter la scène” (TE 30), et prendre sa retraite tout en gardant bien sûr un oeil sur les agissements des jeunes peuples; dans les scènes de la vie future, elle ne souhaite plus qu’un rôle de garde-fou, si toutefois les autres pays acceptent, ce qui est loin d’être le cas notamment pour la Côte-d’Ivoire pour prendre un exemple actuel… [+]