Dieu dans les lettres de Cioran à Armel Guerne (Eugène Van Itterbeek)

Par les Cahiers (1957-1972), par les Entretiens, par les lettres et bien sûr par l’œuvre elle-même, nous savons que l’idée de Dieu n’a jamais lâché Cioran. Quant aux lettres au poète Armel Guerne, auxquelles nous nous intéressons dans ces propos, nous voulons nous arrêter à quelques passages où Cioran confie à son interlocuteur ses préoccupations religieuses. Il s’agit entre autres des fragments dans lesquels il témoigne de ses lectures, toujours vécues avec une forte intensité existentielle. Les livres font partie de la vie de Cioran, ils l’invitent à un dialogue intérieur sur les grands problèmes de la vie. Nul étonnement donc que c’est dans l’intimité de la communication épistolaire que ses préoccupations religieuses montent à la surface. Ce fut le cas dans les lettres que Cioran a adressées dans les années 1944-1947 au jeune Père dominicain M.D. Molinié dont nous ne connaissons l’existence que par les lettres du Père lui-même. Celles de Cioran sont introuvables jusqu’à présent1. Heureusement on a gardé celles de Cioran à Armel Guerne, dont une bonne soixantaine ont été transcrites. Les lettres de Armel Guerne lui-même ont été publiées, accompagnées d’amples notes dans le volume Lettres de Guerne à Cioran 1955-19782. Cioran en témoigne aussi dans les Cahiers. Toutes ces lettres, comme celles que le poète et traducteur Armel Guerne a adressées à Dom Claude Jean-Nesmy, presque contemporaines avec celles de Cioran à Armel Guerne, de 1954 à 1980, ne sont pas occasionnelles, elles s’étendent toutes sur une période assez longue, elles sont très liées à la vie intime, spirituelle et quotidienne des épistoliers, elles se trouvent souvent dans le prolongement de leurs lectures et de leurs travaux littéraires. Ce qui vaut pour les lettres, vaut également pour les lectures : “Je suis un incroyant”, écrit Cioran dans les Cahiers, “qui ne lit que des penseurs religieux. La raison profonde en est qu’eux seuls ont touché à certains abîmes. Les « laïques » y sont réfractaires ou impropres”.3

Les passages auxquels je vais m’arrêter dans cet article concernent les thèmes de Dieu, de la pensée chrétienne en général ainsi que de l’expérience mystique. Ainsi on assiste par exemple à de véritables échanges de vue sur les Récits d’un pèlerin russe et Le Nuage d’Inconnaissance, l’œuvre d’un moine anglais qui vivait vers le milieu du XIVe siècle en Angleterre. Le livre a été traduit par Armel Guerne et publié en 1953. Cioran y fait allusion dans cinq lettres des soixante-sept que nous avons pu consulter. Pour les Récits d’un pèlerin russe il exprime sa grande admiration dans les Cahiers. Il les compare avec les “deux gros volumes sur les hésychastes du théologien byzantin Grégoire Palamas”. Cioran ne fait que les “feuilleter” : “des pages et des pages sur la lumière divine, mais rien de concret, de nourrissant, de fécond”, mais poursuit-il : “Quand je compare ce traité au Récit d’un pèlerin russe, quelle différence, quelle saveur dans ce dernier, auprès duquel le premier n’est que du fatras, du fatras byzantin néanmoins”.4 Guerne cite également dans ses lettres les  livres de Michel Evdokimov sur Saint Jean Chrysostome et Gogol et Dostoïevski…5  [+]

Anúncios