“Gnoses et hermétisme, fleurons de l’alexandrinisme” (Françoise Bonardel)

Une séduisante métaphore, récurrente dans les ouvrages savants autant que littéraires[1], veut qu’Alexandrie ait été, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, un creuset culturel incomparable : « Creuset, foyer, mortier, haut fourneau, alambic où se mêlent, de distillent, s’infusent et se transfusent tous les ciels, tous les dieux, tous les songes : Alexandrie au II° siècle » écrit Jacques Lacarrière[2], peu avare de redondances dans l’évocation de cette surabondante alchimie. Mais sitôt qu’il s’agit d’apprécier quel « or » fut produit par cette fermentation scientifique, philosophique et religieuse, les avis divergent au point que le fameux athanor alexandrin semble parfois n’avoir produit qu’un syncrétisme confus, préfigurant le bariolage culturel moderne. S’inspirant d’une lettre souvent citée de l’empereur Hadrien à son ami Servianus[3], Marguerite Yourcenar brossa elle aussi d’Alexandrie un portrait peu flatteur, comme si cette ville condensait en elle toutes les tares d’une religiosité décadente : « Les religions sont à Alexandrie aussi variées que les négoces : la qualité du produit est plus douteuse. Les chrétiens surtout s’y distinguent par une abondance de sectes au moins inutile. Deux charlatans, Valentin et Basilide, intriguaient l’un contre l’autre, surveillés de près par la police romaine. […] Les gens à la mode y changent de dieu comme ailleurs on change de médecin, et sans plus de succès. Mais l’or est leur seule idole : je n’ai vu nulle part solliciteurs plus éhontés[4]. »

On mesure rétrospectivement combien fut à cet égard significative la lecture nietzschéenne de cette période de la vie antique où se mêlèrent en effet décadence – celle du rationalisme grec –, goût pour les recensements et synthèses, flambée d’une religiosité bigarrée (gnoses, hermétisme, mystères) à laquelle s’attaqua le christianisme luttant contre les premières hérésies. Or, si Nietzsche ne put dissimuler sa fascination pour cet instant inoubliable où Alexandre le Grand « fit boire au même cratère l’Asie et l’Europe[5] », il n’en confia pas moins à un « Alexandre à l’envers » – en l’occurrence à Richard Wagner – le soin de réunifier ce qui, jadis et là-bas justement, avait commencé à s’éparpiller : «  Non pas celui qui répand la culture, mais celui qui la concentre, un miroir concave, celui qui rassemble toutes les possibilités de culture pour les resserrer et les ramener de la dispersion à un foyer central[6]. » Nous voilà donc renvoyés au creuset : un rôle que n’aurait pas, malgré les légendes, rempli l’alexandrinisme.

Si j’insiste d’entrée de jeu sur cette épineuse question, c’est qu’elle n’est pas sans relations avec les jugements, en général très dépréciatifs, portés par les philosophes sur gnoses et hermétisme, ces purs produits de l’esprit alexandrin ; ni sans implications sur l’éventuelle « alchimie » réalisée par ces doctrines ne s’intéressant à la connaissance (gnôsis) qu’en vue du salut. N’ont-elles été que les rejetons tardifs et affaiblis d’une époque sans réelle cohérence philosophique et spirituelle, et de ce fait davantage portée à la dévotion et aux pratiques « magiques » qu’à la rigueur intellectuelle ? Non dénuée de tout fondement, cette interprétation devenue classique esquive pourtant un parallèle plus fécond entre ce que l’esprit gnostique a véhiculé de contradictions existentielles et spirituelles, et ce que la culture alexandrine a pu comporter de tensions qui seraient encore pour partie celles de la modernité… [+]

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