Studia Theologica V, 1/2007, 51 – 89

Résumé

Pascal est le penseur pour lequel Cioran manifeste la plus grande estime le long de toute sa vie, en construisant de lui un portrait quasi-hagiographique et en le défendant avec virulence contre toute critique possible. S’identifiant avec sa manière de surprendre l’absurdité qui gouverne l’existence de l’homme dans le monde, admirant sa pensée ascétique et la sobriété stylistique spécifique à toutes ses sentences, approuvant complètement sa vie libérée de tout penchant histrionique, le plaignant pour l’immense souffrance qui l’a marqué jusqu’à la fin, Cioran voit dans Pascal le modèle du penseur paradigmatique qui extrait toute sa connaissance d’une expérience personnelle effroyable, au-delà de toute influence livresque ou impulsion ludique. La vision esquissée par Pascal dans Pensées imprègne toute l’œuvre française de Cioran. L’homme décrit par l’auteur des Syllogismes de l’amertume est scindé entre ses penchants contradictoires, étant placé sous le signe d’une malédiction originelle qui le transforme dans un être grotesque, dans un déchet risible de la création, dans un imposteur à de hideux accès de mégalomanie. En assimilant en grande partie le diagnostic de Pascal sur les infirmités et les vices de l’humanité, Cioran radicalise le message de celui-ci, en démontant brillamment tous les messages des prophètes de l’optimisme et du progrès, en présentant sans ménagements l’abyssalité de la condition humaine et l’incapacité des individus d’atteindre le bonheur. L’horizon de la vie dans le monde est dominé par la triade pascalienne inconstance-ennui-inquiétude, et les conséquences de cette hégémonie sont décryptées avec malice par Cioran, qui insiste sur la comédie délirante offerte par les hommes pris dans le piège de leurs propres insuffisances, plongeant vainement dans le monde fictionnel de l’imagination pour essayer de s’échapper à l’insupportable spectacle de la réalité.

Imaginea lui Pascal în scrierile cioraniene

Pentru a înţelege fervoarea cu care Cioran se raportează de-a lungul întregii sale vieţi la figura lui Pascal, trebuie să cităm, în întreaga lui întindere, un fragment din Angoasa lui Pascal, textul lui Maurice Barrès care pare să fi contribuit foarte mult la admiraţia timpurie pe care el a nutrit-o pentru autorul Provincialelor : “Il faut d’abord considérer que Pascal a été torturé de douleurs physiques, malade depuis sa plus tendre enfance jusqu’à sa mort. C’était une maladie mobile : il se disait sujet au changement. À l’âge d’un an, il tomba en langueur et présenta des phobies. Il ne pouvait voir de l’eau sans se livrer à des emportements très grands. Il ne pouvait voir son père et sa mère l’un auprès de l’autre, sans crier et se débattre violemment. Il faillit mourir. Sa soeur nous dit qu’à partir de l’âge de dix-huit ans, il n’eut pas un jour sans souffrance. Il ne supportait de boire que du liquide chaud, et goutte à goutte ; il ne cessait de ressentir de violentes douleurs de tête et d’entrailles. À vingt-quatre ans, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture jusqu’en bas ; il était réduit à marcher avec des potences ; ses membres inférieurs, ses pieds surtout, étaient toujours froids comme du marbre. On raconte, mais ce n’est pas certain, qu’à partir de 1654, il croyait toujours avoir à sa gauche un abîme, et que, pour se rassurer, il faisait mettre de ce côté un chaise. Après trente-cinq ans, ses quatres dernières années ne furent qu’une perpétuelle langueur. Il souffrait de telles douleurs qu’il ne pouvait ni converser, ni lire, ni travailler. Ce renouvellement de ses maux avait comencé par un mal de dents qui lui ôtait tout sommeil. Il fut pris de dégoûts qui l’empêchèrent de se nourrir, et d’une douleur de tête qu’il disait extraordinaire. Des convulsions le secouèrent et ne le quittèrent plus jusqu’à sa mort, qui survint en sa trente-neuvième année”… [PDF]