“E.M. Cioran ou le regret de Dieu” (Albert Lebacqz)

Revue des Deux Mondes, mars 1987

D’un seul coup, l’œuvre d’E.M. Cioran, traduite dans plusieurs langues, et objet de bien des débats, a acquis une notoriété éclatante et applaudie, pour reprendre les termes de saint Thomas d’Aquin.

L’intérêt s’étend aujourd’hui au dernier ouvrage de Cioran, qui est en même temps le premier, puisque Des larmes et des saints est la version française d’un livre de jeunesse, écrit en roumain, qui, nous dit la traductrice, Sanda Stolojan, « comporte de très importantes suppressions et modifications suggérées par l’auteur », si bien que tout l’écrivain se trouve dans ces pages d’un homme qui se penche sur sa vingtième année à la lumière de sa propre vie, comme en se retournant après un long voyage.

« Job assagi à l’école des moralistes », Cioran reprend le dialogue direct de Dieu avec la créature, lequel, de nos jours, paraît tellement insolite. Si, comme l’a dit fameusement André Malraux, le XXe siècle sera religieux, ou ne sera pas, la curiosité manque totalement, aujourd’hui, à l’égard de l’expérience spirituelle. Qui lit encore le Port-Royal de Sainte-Beuve, l’Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, ou les Confessions de saint Augustin ? Et l’on ne pense guère, malheureusement, à rééditer l’œuvre magistrale de l’abbé Henri Bremond : l’Histoire littéraire du sentiment religieux en France[+]