“Cioran et le «mouvement de Paris»” (Angelo Rinaldi)

L’EXPRESS, 06/11/1997

Sauvés de la destruction, ses Cahiers sont enfin édités. Ils contiennent tout ce que le maître à désespérer a noté à la diable. Avec fièvre et spontanéité. Mille pages de bonheur

L’oreille dressée, les experts en horlogerie l’admirent aux belles pièces qui datent de l’Ancien Régime. Ils appellent cela le «mouvement de Paris», du nom de la ville qui en avait le secret. En gros, il se caractérise par l’élégante simplicité des engrenages, plus rapides que la seconde même, un son imputable à une proportion indéterminée d’airain dans le timbre: une matité au coeur de laquelle se distingue un aigu. On imagine ainsi la perle dans la chair de l’huître. C’était une spécialité française, au même titre que les moralistes le furent. Il n’appartenait sans doute qu’à un Roumain un peu clochard à ses débuts au Quartier latin de ressusciter le genre, d’être, en vertu du phénomène d’identification, plus parfait que ses modèles eux-mêmes.

Né, par accident, austro-hongrois en 1911, fils d’un pope et de l’ «ennui russe», guéri de la philosophie allemande par un séjour à Berlin, Cioran mourut en 1995 à l’hôpital, d’une manière s’accordant à l’ironie du sort dont il fut, dans ses essais au charme de conversation – sa conversation – le comptable obsessionnel des tromperies, volte-face, retournements, inepties, injustices, palinodies. L’esprit le plus lucide de son époque avait basculé dans les brumes de l’Alzheimer… Un jour, un visiteur lui apporta un bouquet de violettes; ne sachant quoi en faire, l’écrivain, qui avait de long en large et à pied parcouru la campagne, se mit à les brouter en silence. A moins que, la raison ayant une minute repris le dessus, il ne fournît par là un ultime enseignement, comme les sages d’Orient, par un geste sans explications mais qui donnait à penser, répondaient aux questions des disciples. En tout cas, la maladie rendit vaine sa crainte de «mourir en déserteur de lui-même», ce qui lui paraissait le lot final de chacun. Elle l’empêcha de se déjuger, d’acquiescer par lassitude ou courtoisie aux consolations de rigueur en l’occurrence, tel La Rochefoucauld, son professeur d’amertume, dont Bossuet s’empressa de recueillir le dernier soupir. Va-t-on, pour ça, flanquer un évêque à la porte, surtout quand on a de l’éducation, et le prélat, du style? L’affabilité du Roumain était grande, et sa modestie, et sa gentillesse. Ses compagnons des promenades au jardin du Luxembourg – les François Bott, Fouad el-Etr, Roland Jaccard – en témoigneraient sans doute volontiers; et aussi les garçons et filles qui, désespérés, s’adressaient à lui. Il les a retenus au bord de l’abîme. «On se suicide toujours trop tard», observait-il non sans raison, avant de remarquer que le suicide, c’est «mourir avant la mort». A quoi bon brûler les étapes? Ce n’est jamais que partie remise.

On n’attendait plus rien de Cioran, et voici que son éditeur, dans la même maison où l’on pilonna son premier ouvrage faute de demandes, propose des inédits, lesquels ne sont pas, comme cela se produit presque toujours après la disparition d’un auteur, des fonds de tiroir publiés dans la hâte de profiter de l’éclairage vacillant des cierges, au terme de la veillée funèbre. Ces mille pages en chiffres ronds ont autant de poids que le Précis de décomposition, La Chute dans le temps ou Exercices d’admiration, qui ont prouvé le génie en établissant la magnificence du style. Peut-être sont-elles plus accessibles que le reste parce qu’elles ont un débraillé aguicheur de journal intime, toute la spontanéité et la fièvre de ce qui est noté à la diable afin de prévenir l’oubli, puisque ce «moment où je parle est déjà loin de moi». Nous avons entre les mains le contenu de trente-quatre cahiers qu’il noircit pendant quinze ans, et que sa compagne, Simone Boué, a sauvés de la destruction, tant il vrai que l’écrivain est le plus mauvais juge qui soit de son oeuvre. Il n’est presque pas un paragraphe dans ce livre nécessaire à toute bibliothèque qui ne provoque une annotation en marge de la part du lecteur, tour à tour empoigné, agacé, troublé, exaspéré, conquis ou hilare, de sorte que l’on se gardera bien de prêter son propre exemplaire. Ce serait livrer aux indiscrets, sous forme d’exclamations, de rejets ou de bravos, de ces aveux dont on mesure toute l’importance alors que, déjà, pointe le regret de s’y être abandonné.

On réduit quelquefois Cioran aux aphorismes et maximes qui, d’être isolés, brillent à l’excès, semblables aux ampoules électriques: nues, elles aveuglent. L’essayiste s’en trouve ramené à la dimension d’un Guitry frotté de Pascal, ce qui, d’ailleurs, n’est ni faux ni négligeable. Mais il n’y a pas que cela dans les posthumes. Outre les échos d’une existence que la gêne matérielle alourdit jusqu’à l’approche de la vieillesse, on a les portraits des amis que furent Beckett, Paul Celan ou Ionesco, les aperçus du randonneur qui abattait ses vingt kilomètres dans la journée en Beauce, les éclats d’un règlement de comptes avec soi-même ravivé de jour en jour. (Cioran est un tireur qui nous atteint parce qu’il ne se rate jamais.) A quoi s’ajoutent le jugement des modes qui passent, des souvenirs d’enfance, des impressions de lecture, et le regard aigu de l’exilé sur son pays d’adoption: Cioran analyse à merveille les deux passions françaises que sont la vanité et l’avarice, la première traduisant peut-être une survivance du protocole de Versailles dans l’inconscient collectif. On entend quelque chose du ricanement d’un vieil oncle à héritage qui a truffé son testament de codicilles destinés à contrarier la jouissance des biens par les légataires. Aucun maître à désespérer n’a été à ce point gai sans chercher jamais à l’être. La Rochefoucauld énonce, l’épée à la main; La Bruyère s’applique à peindre; Chamfort prêche d’exemple en s’ouvrant les veines; Rivarol raisonne en sortant d’un dîner de marquises; Joubert a des douceurs d’ecclésiastique; Lichtenberg n’oublie pas un instant qu’il est allemand. Tous, dans leur pensée hachée, qui procède par éclairs, voient mieux la société en mouvement autour d’eux, les «noms odieux des mobiles de l’époque» (1) que l’inamendable, l’inébranlable nature humaine. Cioran, lui, trépigne à l’instar du danseur andalou qui tape du pied afin de repartir de plus belle dans son flamenco de métaphysicien sans Dieu, ses phrases ayant un claquement de castagnettes. (Thérèse d’Avila ne dansait-elle pas, à l’occasion, devant ses religieuses, après avoir jugé l’horreur du monde et l’urgence de s’en détacher?)

Cioran eut l’honneur d’être la victime de la censure de Franco, et pour cause: «Depuis deux mille ans, Jésus se venge sur nous de n’être pas mort sur un canapé.» Bientôt Cioran sera un classique – hélas bientôt! eût-il commenté – malgré la manoeuvre de quelques cabots aux abois mondains: retenir les préjugés antisémites et nationalistes de son milieu d’origine, dont il s’est affranchi en gagnant la langue française comme on gagne la haute mer. A cet égard, on ne saurait mieux dire que M. Edgar Reichmann: « Les engagements aberrants de Cioran se situent en amont de la Shoah. Ce qu’il trouve en aval le mortifie» (2). Son pessimisme n’en a-t-il pas été renforcé? Sa méfiance à l’endroit de la psychanalyse, quand bien même assimile-t-il Freud à un «héros» et à un «saint», est trop souvent réitérée pour n’être pas de qui n’a pas envie d’étaler ses secrets. Qu’importe! Bientôt, rien ne viendra troubler l’écoute de son «mouvement de Paris», pareil, selon l’image de Cocteau, au tic-tac de la montre continuant de battre au poignet du soldat mort. Cioran a l’heur d’enchanter.

Cahiers, 1957-1972, par Cioran. Gallimard, 998 p., 220 F.
(1) Nietzsche, Fragments posthumes IX. Gallimard, 1997.
(2) L’Arche.