“Cioran amoureux” (Olivier Koettlitz)

Le Philosophoire, 2000/1 (n° 11), p. 201-216.

« Il se sentait perdu brusquement, et c’était sans rapport avec ses principes moraux, car il avait envisagé sous tous ses angles l’impossibilité d’une telle situation. Il se sentait simplement perdu, et la grâce qui était en lui disparut pendant un moment, réduisant à néant cet équilibre si adroit et si résistant qui faisait sa force ».

F. Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit.

Consultons un dictionnaire à la rubrique consacrée aux noms propres, reportons-nous à la lettre « C » comme Cioran, afin d’apprendre ce que nous dit le dictionnaire au sujet du personnage. Sans surprise, nous lisons que cet « essayiste et moraliste français d’origine roumaine (…) a développé une philosophie pessimiste sous forme d’aphorismes ». Ces informations sont exactes et si l’on balaie du regard les titres des ouvrages dudit « philosophe pessimiste », on se convainc très vite en effet que l’on a bel et bien affaire au Docteur ès Défascinations de notre temps. Le Précis de décomposition, La Chute dans le temps, les désormais très lus Syllogismes de l’amertume, De l’inconvénient d’être né, Aveux et Anathèmes représentent quelques étendards bien lézardés à partir desquels on ne peut que prendre acte de la veine neurasthénique qui inspira celui à propos duquel en 1982 le quotidien italien La Republica pouvait titrer : « Cioran cavaliere dei malumore ». Et, de fait, il est vrai qu’on n’en finirait pas de citer les saillies, oscillantes entre la suffocation et le cri, dont se dégage une odeur rance, toutes virtuellement labellisées par un lancinant omnia vanitas. Le patronyme même de « Cioran », ce nom si sec, sonnant comme un coup de fouet paralysant, pourrait faire croire au choix d’un pseudonyme tant il colle si bien à cet auteur de livres plutôt courts et cinglants, de libellés adressés à l’Existence en tant que telle… [+]