“Un philosophe tragique : LĂ©on Chestov” (Benjamin Fondane)

Article paru dans Europe, n° 73, 1929.

Sur le mot ; Dieu. Nous sommes loin d’ĂȘtre un mystique : le sentiment religieux jamais n’a voulu de nous. Mais personne ne peut nous interdire, par principe, de suivre une expĂ©rience quelle qu’elle soit, lorsqu’un homme la rend poignante : nous obliger d’abolir un mot, sans souci du drame auquel il participe. Nous n’avons pu rompu toutes les attaches pour nous permettre Ă  prĂ©sent de harnacher le rĂ©el, de lui donner la forme Ă©triquĂ©e de nos jugements Ă  priori, de dĂ©terminer et classer, par abus de pouvoir, le nombre ou la qualitĂ© des aventures possibles. Certaines expĂ©riences humaines se renouvellent pĂ©riodiquement, angoissantes, sous le mĂȘme signe : le rejeter ce serait peine perdue : la seule obligation qui puisse nous Ă©choir, c’est d’en renouveler le contenu.

Qui a raison de Nietzsche ou de Tolstoï ? Que vaut-il mieux ; cacher ses doutes, s’adresser aux hommes avec des enseignements, dans l’espoir que cela peut leur suffire que les questions qui obsĂ©daient le maĂźtre, ne se feront jamais jour chez eux, ou bien faut-il parler ouvertement ? Et si les questions allaient se poser d’elles-mĂȘmes aux disciples?

L CHESTOV.

Ces quelques notes qui vont suivre, tendent Ă  signaler Ă  l’intĂ©rieur du mouvement « moderne », si volontairement, si magnifiquement ignorant, qu’il a son philosophe, depuis bien longtemps Ă  sa portĂ©e et qu’il Ă©tait grand temps qu’on le sĂ»t. À noter : Chestov aurait pu faire partie de n’importe quel mouvement rĂ©volutionnaire de l’esprit, de tout mouvement qui dĂ©truit coĂ»te que coĂ»te, afin d’anxieusement attendre ce qui va en sortir. Bien qu’un mouvement d’art qui ne fĂ»t que de l’art, ne saurait de sa part s’attirer que des rĂ©serves, il eĂ»t certainement applaudi aux pires manifestations de M. A. l’anti-philosophe. Mais lĂ  oĂč d’autres se sont arrĂȘtĂ©s, l’ñme fourbue, il se dĂ©couvre incessamment la nĂ©cessitĂ© d’aller plus loin. Ce n’est pas chez cet alpiniste un signe quelconque de fatigue que de vouloir rechercher Dieu, puisqu’à la place de Dieu je ne voudrais pas ĂȘtre empoignĂ© par la main de Chestov. Dieu, pour Chestov, n’est peut-ĂȘtre qu’une expĂ©rience et qui ne mĂšne nulle part. Mais son esprit, comme le nĂŽtre ne peut se satisfaire de l’arrĂȘt orgueilleux de la science, plongĂ©e jusqu’aux genoux dans l’ordure mĂ©caniste, ou idĂ©aliste (ce qui est pire) ni s’empĂȘcher de voir que l’homme, comme la pierre et le verre d’eau sur cette table, ne sont que la moitiĂ© claire d’objets dont les racines plongent plus loin, dans la tĂ©nĂšbre qu’il va falloir rĂ©solument miner, quitte Ă  faire Ă©clater la vĂ©ritĂ© et notre personne avec.

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« Ce qu’un penseur profond redoute le plus, c’est bien plutĂŽt d’ĂȘtre compris que d’ĂȘtre mal compris. Son amour-propre souffre peut-ĂȘtre dans ce dernier cas, mais dans le premier, son cƓur et sa sympathie, qui ne cessent de s’écrier : « mais pourquoi veulent-ils que leur vie devienne aussi lourde que la mienne ? » Chestov fait sien ce sentiment de Nietzsche, dont il ne soupçonne guĂšre la sincĂ©ritĂ© et qu’il cite en bonne place, avec conviction. N’y a-t-il pas cependant une sorte de rage chez Nietzsche Ă  vouloir nous persuader Ă  tout prix, librement ou Ă  coup de force, honnĂȘtement ou par esbroufe ? L’enjeu, n’est-ce pas en fin de compte le lecteur ? Et Chestov, dĂ©libĂ©rĂ©ment, est-ce de notre repos qu’il s’assure ? Cite-t-il l’effrayant Pascal (« JĂ©sus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là ») Ă  la seule fin de nous divertir ? Que notre vie devienne aussi lourde que la sienne, Chestov ne demande pas mieux. Menacer notre sommeil et l’ébranler ; y porter jusque dans la cime le poison d’une luciditĂ© pire que le doute ; entretenir un dĂ©sespoir en nous, un Ă©tat de discontinu et de provisoire, d’instabilitĂ© aussi, oĂč force nous est de penser hors des catĂ©gories, sentir dans l’absurde, juger dans l’arbitraire, n’est-ce pas lĂ  la volontĂ© frĂ©missante du livre de Chestov sur Pascal, de tous ses livres ? Tout moyen lui est bon qui nous fait dĂ©passer la raison ; mĂȘme la dĂ©raison. D’arracher le sol ferme de sous nos pieds, Chestov s’en fait une vertu : il en fait l’apologie[1].

Ce n’est qu’à la faveur d’un Ă©vĂ©nement exceptionnel, Ă  la suite d’un tremblement, d’un trauma, d’un cataclysme, que Chestov peut ĂȘtre appelĂ© en mĂ©decin : comment ne les souhaiterait-il pas ? son premier soin est de faire table rase. Peu lui chaut Ă  ce moment que le malade dĂ©sire obscurĂ©ment qu’on le soutienne, qu’on contredise Ă  son malaise, qu’on lui mente, oui, mĂȘme le mensonge paraĂźt bon au malade. Mais non seulement Chestov ne l’aidera point Ă  rentrer dans ses habitudes, il les lui dĂ©conseillera ; il s’y opposera au besoin ; il le poussera violemment hors.

Puisque toute Ă©vidence, en dernier ressort, ne se trouve ĂȘtre prouvĂ©e que par le sentiment que l’on en a (la raison se voit ainsi ramenĂ©e Ă  sa source psychologique), Chestov sera heureux de nous faire voir des Ă©tats oĂč les habitudes de la raison n’ont plus de prise sur nous, oĂč nous avons le sentiment d’autres Ă©vidences, et oĂč secrĂštement on est averti de la puĂ©rilitĂ© de ce que nous avons pris pour l’unique expĂ©rience possible. C’est contre les Ă©vidences que s’insurge Chestov qui, ayant dĂ©pouillĂ© la nature et l’homme de toutes les exigences de la raison, dont ils n’ont que faire, nous montrera le chaos d’oĂč l’on Ă©merge, la chevelure de l’arbitraire. Les vĂ©ritĂ©s Ă©taient rien de moins que des Ă©vidences ! et les Ă©vidences rien qu’une matiĂšre Ă  prĂ©dication ! une lutte dĂ©sespĂ©rĂ©e contre l’instable, contre le relatif, contre le sentiment de notre fragilitĂ©. Mensonges, mensonges vitaux ! comment Chestov s’y serait-il pris pour les cerner, s’ils ne fussent devenus des « vĂ©ritĂ©s ».

Qu’une morale, qu’une justice scientifiques — ou de raison — n’aient pas de fondements, voilĂ  ce Ă  quoi tout autre que Chestov aprĂšs avoir achevĂ© l’analyse, se serait arrĂȘtĂ©. Mais pour Chestov, la vĂ©ritĂ© n’a pas plus de chances de se faire mieux voir depuis Kant, que depuis la GenĂšse. Il ne croit pas que nous soyons le siĂšcle des « lumiĂšres ». En « arriĂšre vers Kant » ? pourquoi pas « en avant » avec DostoĂŻewsky ? Il poursuit les Ă©vidences dans les sciences exactes aussi bien que dans les Ă©vangiles. Il les poursuit jusqu’en Dieu !

Et ne croyez pas qu’une fois Dieu trouvĂ©, le grand effort tombĂąt, les Ă©vidences ayant recouvrĂ© leur patron. Nul doute Ă  ce sujet n’est possible. Ainsi qu’il voulut libĂ©rer les hommes, c’est Ă  la grande libĂ©ration de Dieu que s’attelle Chestov. Il relaxe Dieu et l’affranchit de l’humiliation millĂ©naire d’avoir Ă  penser comme nous, selon la grande pitiĂ© de l’impĂ©ratif de Kant, selon la gymnastique suĂ©doise du syllogisme d’Aristote, ou la grĂące si peu « suffisante » des jĂ©suites. Chestov prend Descartes Ă  partie ; il lui en veut d’avoir si prĂ©somptueusement bĂąti son univers sur la Raison, et celle-ci sur ce sable : « Dieu ne peut pas tromper les hommes ». Dieu peut tromper les hommes, nous dit Chestov ; et il peut surtout tromper Descartes : le bien et le mal, la vertu et le vice, toute certitude et tout axiome, ne fut-ce que deux et deux font quatre, ne se trouvent guĂšre prouvĂ©s par la raison, ne tirent aucun appui de Dieu. Car Dieu a bien le droit de ne pas se soumettre Ă  la morale, Ă  notre morale, il a bien le droit de mentir si ça lui plaĂźt, il a bien le droit au caprice, si ça l’amuse. Ni le Bien, ni la VĂ©ritĂ©, ni la Justice ! DĂ©barrassĂ© de tous ces synonymes ou sosies, Dieu nous apparaĂźt pur — dans le sens du poĂšme pur — et gratuit, dans le sens de l’action gratuite de Lafcadio. Nous ne risquerons pas de dĂ©tester Dieu parce que nous l’aurons pris pour le Bien, comme Nietzsche — et c’est lĂ  une des plus ingĂ©nieuses dĂ©couvertes de Chestov, — ni d’accepter Dieu avec joie, pour l’avoir cru le Bien, et c’est lĂ , d’aprĂšs Chestov, le cas dĂ©sespĂ©rĂ© de TolstoĂŻ.

À la place de toutes ces Ă©vidences, il est clair, on ne mettra que la recherche, et plus prĂ©cisĂ©ment la recherche de l’unique expĂ©rience possible : « Les rĂ©vĂ©lations de la mort[2] ». Quels seront donc les problĂšmes qui hanteront Chestov, qu’il osera promouvoir aux plus hautes tĂąches de la philosophie ? « Cette question ne se pose mĂȘme pas » ; je ne me souviens plus Ă  quel propos, le mathĂ©maticien PoincarĂ©, rĂ©pliqua cela, de ce calme, de ce mĂ©pris, de cet Ă©quilibre devant le gouffre, qui sont le propre du xixe. Ne se posent donc pas : la question de Dieu, ni de la mort naturelle ; si deux et deux font plus ou moins que quatre ; si l’on peut sacrifier le monde, pourvu que l’on boive son thé ; si l’homme peut l’emporter sur la Raison ; s’il lui peut demander des comptes. Il est Ă©vident que le Brutus de Shakespeare devait tuer CĂ©sar[3], que Raskolnikov devait ĂȘtre puni pour avoir enfreint la loi, quand mĂȘme le crime n’eĂ»t Ă©tĂ© que plus nul[4]. Il est Ă©vident qu’on ne peut demander de compte pour chacune des victimes Ă  part de l’histoire, de l’inquisition, de l’idĂ©e, et qu’aller Ă  l’encontre de tout cela, ce serait ĂȘtre absurde.

Et bien, oui, Chestov se glorifie d’ĂȘtre absurde — cela va de soi ; et si l’absurde Ă©tait la seule voie pour trouver ? À l’instar de Bielinsky dont une phrase atroce joue dans tel de ses livres (TolstoĂŻ et Nietzsche[5]) au leit-motiv, il se jetterait la tĂȘte la premiĂšre en bas et du plus haut de l’échelle de la culture oĂč il refuse de rester et de jouir, tant qu’on ne lui rendra pas compte de chaque goutte de sang versĂ©e par la Raison — par cette Raison qui, cependant, accepte de ratifier les lois naturelles (cette Raison qui a crĂ©Ă© une loi pour la conservation de la matiĂšre et qui n’a pas songĂ© Ă  une loi qui nous conservĂąt Socrate). Et voici qui nous aide Ă  dĂ©limiter le domaine de la philosophie de Chestov : elle pose tous les problĂšmes qui ne se posent pas.

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LĂ©on Chestov : un grand philosophe qui conclut, par je ne sais quel tour de passe-passe, en des termes de mĂ©taphysique. Il n’a que faire des idĂ©es pures, des catĂ©gories, de tous ces soucis grammaticaux des philosophes ; c’est l’homme qui l’attire et de tous les hommes, ceux qui cherchent en gĂ©missant. Il touche d’une main adroite le seul point secret et vulnĂ©rable d’une pensĂ©e, avec la rapiditĂ© et la sĂ»retĂ© d’instinct du sphex languedocien, qui paralyse sans tuer sa proie. Ainsi fait-il un des plus grands critiques de ce temps ; d’autant plus grand que plus grandes sont ses victimes : Nietzsche, DostoĂŻewsky, Pascal, Shakespeare, voilĂ  les familiers de Chestov, voilĂ  les hautes sources qui l’abreuvent. Chestov est d’un sans-gĂȘne avec eux, d’une sans-façon, d’un manque d’orthodoxie, d’une mĂ©chancetĂ© et d’une intimitĂ© que l’on ne lui pardonne qu’aprĂšs de longues rĂ©sistances, d’ñpres luttes ! Nul respect pour le texte, mais que de prĂ©venances pour l’esprit[6] ! Quels souterrains lui permirent d’écarter tous les dĂ©tours, d’arriver d’un bond ? Est-ce donc lĂ  le Nietzsche que nous adorĂąmes pour ses blasphĂšmes, ce Nietzsche qui joua aux idĂ©als pour sauver sa peau, qui simula la vertu, bien qu’il la mĂ©prisĂąt, qui falsifia la rĂ©alitĂ© pour pouvoir se donner un but : vivre ; ce Nietzsche, sincĂšre malgrĂ© lui, terriblement maladroit et qui ne fit que chercher Dieu ? et dorĂ©navant, aimerons-nous dans Pascal ce visage qui vient de sortir, si peu catholique, qu’on le croirait protestant ? (Il est curieux de voir comment la pensĂ©e de Chestov prĂ©cĂšde, ici, celle que Paul ValĂ©ry a confiĂ©e Ă  FrĂ©dĂ©ric LefĂšvre). Ce que Chestov, fiĂ©vreusement cherche, ce n’est nullement la pensĂ©e objective d’un Pascal, ce qu’il voulut dire, mais ce qu’il essaya de taire, ce qu’il voulut rĂ©solument celer, ce qu’il voulut arracher de lui-mĂȘme. Dans l’esprit, ce sont les ratures surtout qui le passionnent.

Chestov : un critique des Ɠuvres d’art du point de vue mĂ©taphysique. Il tire le cosmos d’une nouvelle de TolstoĂŻ, le jugement dernier d’une phrase de DostoĂŻewsky. Je sais que Chestov cherche sous toute chose l’absurditĂ© fondamentale que tout homme s’efforce de cacher ; c’est avec cruautĂ© qu’il dĂ©chire le voile ; il y met de l’impudeur. Or, il n’est pas difficile de trouver l’arbitraire, le caprice, l’absurde, dans ce qui vit, pas difficile de saisir que la grandeur de l’homme n’est pas dans sa fausse unitĂ©, mais dans le nombre d’antinomies tragiques qui se disputent son ĂȘtre ; mais c’est lĂ , dĂšs qu’il les dĂ©couvre, que Chestov voit la figure de Dieu ; sa joie ne peut plus se contenir. Il aime le dĂ©sordre et en fait un miracle. Il dĂ©teste l’ordre et n’y voit que la main de l’homme. Il dĂ©teste le dieu de la raison, car il n’est que l’ordre. Et l’ordre, pour Chestov, c’est ce qui nous ordonne de mourir, de nous sacrifier, de plier notre destin Ă  qui ne peut vivre qu’à nos dĂ©pens, Ă  ce qu’on appelle les « idĂ©als ».

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On a trouvĂ© barbare le livre de Chestov sur Pascal et pas français[7]. C’est que Pascal est français et que Chestov (qui est Ă  sa façon aussi un Pascal) est un Pascal russe. Voici quelqu’un qui comprend Pascal, pas le Pascal Ă©crivain, mais l’autre ; et c’est lĂ  un Ă©vĂ©nement unique, non seulement en Europe, mais en France, dans l’histoire de ces trois derniers siĂšcles. Comprendre Pascal, c’est aller avec lui, plus loin que lui ; c’est toucher de prĂšs l’inquiĂ©tude, l’angoisse, la maladie, l’abĂźme ; c’est haĂŻr la raison ; c’est chercher Ă©perdument Dieu. Voici Chestov : il ne nous parle pas du style, de la pensĂ©e, de la grandeur de Pascal ; cela nous est rĂ©servĂ© Ă  nous autres qui ne comprenons pas Pascal ; il nous parle de la singularitĂ© de Pascal ; de sa dĂ©raison ; de ses faiblesses. Et, ce n’est pas Chestov qui ira arranger les Ă©parses PensĂ©es, leur donner un visage logique. Ah ! qu’il est heureux que Pascal ait laissĂ© non revu son ouvrage, qu’il l’ait laissĂ© tel que l’esprit le lui dicta, directement, Ă  l’état de jaillissement, hĂ©rissĂ© de contradictions, de vivantes contradictions. Chestov est absurde, je le veux bien. Mais Pascal aussi l’était. Chestov nous demande l’impossible ; Pascal Ă©tait-il moins exigeant ? Chestov veut nous Ă©branler ; arracher notre raison ; troubler notre conscience ; parfaitement. Mais Pascal a-t-il jamais voulu rien d’autre ? Chestov n’est pas catholique ; la vĂ©ritĂ© n’a pu lui apparaĂźtre stylĂ©e par tant de siĂšcles de culture ; elle n’a pas eu le temps, ni l’esprit d’y mettre de l’ordre. À la bonne heure ! Mais Pascal qui, lui, Ă©tait catholique, n’alla-t-il pas un peu au delĂ , n’y passa-t-il jamais outre ?

Pascal, pour les français, n’est qu’un trĂšs grand Ă©crivain ; cela laisse Chestov indiffĂ©rent et en cela, il a Pascal avec lui, contre nous. Je sais que Pascal Ă©tait aussi vain qu’un autre ; il se plaisait Ă  l’idĂ©e qu’il Ă©crivait bien ; mais il se dĂ©testait pour cela ; et du point de vue de Pascal, il faut dĂ©tester Pascal Ă©crivain. Ce que Chestov appelle Pascal, n’est pas tout l’Ɠuvre, toute la vie, toutes les pensĂ©es de Pascal. Le Pascal vĂ©ritable ne sort que bien tard de la peau du Pascal mondain ; le Pascal de Chestov ne sort qu’aujourd’hui Ă  peine de la peau du Pascal vĂ©ritable. Que l’un soit sorti de l’autre c’est plus qu’étrange ; c’est un problĂšme pour l’instant insoluble ; mais qui ne touche pas Ă  Pascal. Il haĂŻssait son moi, est-ce pour avoir trop exigé ? C’est pour avoir exhibĂ© ce « moi haĂŻssable », pour avoir montrĂ© son importance, pour l’avoir substituĂ© Ă  la raison que Pascal est grand. Il est vraiment prĂ©fĂ©rable de se taire que de prendre Pascal pour le type du « le moi est haĂŻssable », que de discuter, ne fĂ»t-ce qu’à la maniĂšre de ValĂ©ry, le « silence des espaces infinis » et de vouloir les combler Ă  tout prix de mĂ©taphores. Je dis que Chestov comprend Pascal, bien qu’il soit russe ; car si le style, la rĂ©serve, le goĂ»t de Pascal sont français, son angoisse n’est pas française ; et la vĂ©ritĂ© que cherche Chestov n’est pas russe.

Pascal est en dehors de nous ; incompris de toute Ă©ternité ; inlassablement incompris ; c’est ce qui fait sa jeunesse. Nous usons tout ce qui est en notre possession, et Dieu aussi, nous dit Rainer Maria Rilke. Nous aurions usĂ© Pascal. Mais il nous a Ă©chappĂ©, il nous Ă©chappe encore. Comprendre Pascal Ă  tout le moins, ce serait de n’y point prĂ©tendre, d’admettre qu’à son tourment nous voudrions une autre issue ; que ses gĂ©missements ne nous paraissent point doux Ă  l’oreille et lĂ©nitifs, mais insupportables et affreux. C’est refuser la main qu’il nous tend et ses certitudes triomphantes ; seule son expĂ©rience, douloureusement, nous sĂ©duit ; nous nous y sentons dĂ©licieusement mal Ă  l’aise.

Chestov nous remet Pascal en mains, mais, Dieu soit loué ! pas celui de BarrĂšs ou de Massis. Rien que cette seule proposition autour de laquelle il tourne et s’attarde, suffit Ă  nous faire peur : « JĂ©sus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-lĂ . » La grandeur de Chestov se reconnaĂźt prĂ©cisĂ©ment Ă  cela ; qu’il ose marcher de pair avec Pascal, lui tenir compagnie jusqu’à la fin du monde ; ne pas dormir jusque-lĂ . Mais ne vous laissez pas aller Ă  cette attirance comme si de rien n’était ; le voudrions-nous pour maĂźtre, que nous ne dormirions plus.

Le pot de fer proposa

Au pot de terre un voyage

et vous savez ce qu’il advint.

N’allez pas en voyage avec Pascal, n’y allez pas avec Chestov si votre fragilitĂ© vous est encore un prĂ©cieux sujet d’étonnement. Ils sont faits pour une autre race d’hommes que nous.

*

L’expĂ©rience du xixe siĂšcle nous certifie qu’il est assez aisĂ© d’ĂȘtre irrationaliste ; il l’est peut-ĂȘtre moins d’ĂȘtre irrationnel. Je veux dire qu’il est facile de triompher de la Raison, impossible de ne pas parler son langage (« nous pensons le plus souvent dans le Temps, nous parlons dans l’Espace »).VoilĂ  ce qui rend impraticable aux meilleurs esprits une recherche comme celle de Chestov (car ni le mot philosophie, ni le mot mĂ©taphysique, ne sauraient lui convenir), bien que sa recherche soit cependant organisĂ©e, mĂ©thodique, d’une logique Ă  toute Ă©preuve. Car, que le fait psychique intervienne, 2 X 2 ne font plus 4 — ceci on l’admettrait encore — mais ils ne font pas 5 non plus, ni 6, ni n, mais x tout simplement. En supposant mĂȘme que cela soit acceptable, Chestov ne se lassera pas de vous dire que ce n’est pas encore tout, car il prĂ©tend que le psychique est le seul juge et que 2 X 2 font x non seulement dans les faits moraux mais aussi dans les faits physiques. Ainsi chacun de nous est seul juge de la rĂ©alitĂ© des choses et si je ne veux pas l’admettre la somme des angles d’un triangle n’est pas Ă©gale Ă  deux droits, et aucun objet solide ne peut constituer un mur et un obstacle Ă  ma volontĂ© de le franchir. PrimautĂ© du fait moral, je ne dis pas Ă©thique, ni mĂȘme spirituel. « Que m’importe que le monde pĂ©risse, pourvu que je boive mon thé », dit un personnage de DostoĂŻewsky, et Ă  en croire Chestov, le monde pĂ©rit en effet, devant cette volontĂ© d’un homme de boire son thĂ© coĂ»te que coĂ»te : il n’était qu’une Ă©vidence, c’est-Ă -dire un fait qui n’avait de rĂ©alitĂ© insurmontable que dans notre conviction.

Ai-je dit que la recherche de Chestov ne peut avoir de disciples ? M. Chestov serait-il condamnĂ© de n’en avoir aucun ? Car on a beau accepter sa critique vivifiante, il nous prĂ©vient qu’il ne s’agit pas de l’accepter, d’y fixer un poste d’observation et de rester là ; il s’agit dĂ©sormais de vivre sa recherche et de la vivre en dehors des Ă©vidences de la raison au delĂ  du bien et du mal. Une philosophie qui demande d’ĂȘtre vĂ©cue, et non pas seulement professĂ©e, combien d’hommes peut-elle appĂąter, j’allais dire aguicher, puisque le disciple, fut-il mĂȘme un sage ou un ascĂšte, ne saura s’y rĂ©soudre en l’absence d’une certitude finale, d’un but qu’on lui refuse constamment. Tout exiger de vous et ne rien vous offrir, si ce n’est ce que vous trouverez tout seul, chemin faisant, n’est pas d’un maĂźtre qui se fait suivre Chestov lui-mĂȘme vous abandonne en cours de route ; il a autre chose Ă  faire ; il pense Ă  son salut plus qu’au vĂŽtre. Est-ce Ă  dire, comme Chestov le laisserait supposer, que sa mĂ©ditation est en fin de compte une philosophie de la tragĂ©die, qu’elle ne vaut que pour les seuls hommes exceptionnels et dans ces hommes, ce que vaut l’homme ? Qu’à cela ne tienne, dira le jeune homme qui se sent la vocation ascĂ©tique, c’est-Ă -dire chacun de nous, Ă  tel moment dĂ© sa vie. Et il apprĂȘte sa besace. Mais Chestov prend le soin de nous prĂ©venir sur ce qu’il entend par l’homme exceptionnel ; et ce n’est ni l’homme de gĂ©nie — bien que parfois il y parvienne — ni l’homme de grand courage — ni surtout le philosophe car, et voilĂ  la pierre de touche — il ne s’agit pas de vouloir se dĂ©vouer tout bonnement, de choisir une vie de sage, avec les privations et les jouissances qu’elle comporte ; il n’y a rien qui rĂ©pugne davantage Ă  Chestov que le sage et ses petites satisfactions. Jamais homme normal enfermĂ© dans le bagne ne se dira que les murs sont franchissables ; mĂȘme des plus tĂ©mĂ©raires l’évidence aura raison. Mais qu’une maladie, qu’un dĂ©sarroi moral, qu’une solitude forcĂ©e, qu’une brisure de l’équilibre vous mettent un instant face Ă  face avec le dĂ©sespoir, la dĂ©mence ou la mort, c’est Ă  ce moment seulement que le problĂšme irritant se posera Ă  vous, que de ne pas lui trouver une issue vous semblera dĂ©raisonnable, que l’évidence elle-mĂȘme vous agacera de ses prĂ©tentions puĂ©riles, de ses exigences Ă©normes et qu’un raisonnement nouveau s’emparera de vous, raisonnement issu d’un registre logique absolument inĂ©dit, une folie dira-t-on. Nous sommes loin en vĂ©ritĂ© de la joie de la dĂ©couverte, des joies de la contemplation. La mort offre « ses rĂ©vĂ©lations » : Ă©coutez-la[8], c’est Ă  ce moment seulement qu’il nous faut le courage de ne pas regarder en arriĂšre comme le fit cette statue de sel, TolstoĂŻ, mais d’avancer lentement, bien qu’à son corps dĂ©fendant, Ă  l’instar de Nietzsche, de DostoĂŻewsky. Chestov prĂ©tend, que de cette impasse TolstoĂŻ seul nous est revenu ; s’il prĂȘchait, c’était uniquement pour l’oublier ; mais le dernier jour de sa vie, il hantait encore ces lieux. En Nietzsche les deux rĂ©alitĂ©s se sont affrontĂ©es terriblement ; elles ont brisĂ© l’individu. DostoĂŻewsky seul a trouvĂ©. Qu’a-t-il trouvé ? et qu’a-t-il trouvĂ© Chestov lui-mĂȘme ? Ceci est Ă  peu prĂšs incommunicable — mĂȘme si c’était Dieu. — Qui voudrait donc, dans ces conditions, s’atteler Ă  une recherche qui exige d’abord de vous votre propre banqueroute, pour ne vous donner en Ă©change qu’une vĂ©ritĂ© incommunicable ? Qui d’entre nous osera se souhaiter Ă  soi-mĂȘme cette maladie terrible qui est le prix de la vĂ©rité ? Qui voudra ĂȘtre le disciple de Chestov ?[9]

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Texte établi par la BibliothÚque russe et slave ; déposé sur le site de la BibliothÚque le 29 décembre 2014.

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Les textes ont Ă©tĂ© relus et corrigĂ©s avec la plus grande attention, en tenant compte de l’orthographe de l’époque. Il est toutefois possible que des erreurs ou coquilles nous aient Ă©chappĂ©. N’hĂ©sitez pas Ă  nous les signaler.

[1] Aux Confins de la Pensée (Apologie du dépaysement), trad. Boris de Schloezer aux éditions Schiffrin.

[2] Les Révélations de la Mort, de Léon Chestov, traduction et préface de Boris de Schloezer, chez Plon.

[3] Parce que le devoir l’exigeait quoique Brutus aimĂąt CĂ©sar (Voir : Le ProblĂšme Ă©thique dans Shakespeare, dans Apologie du DĂ©paysement).

[4] Quand mĂȘme, suppose Chestov, la vieille serait morte Ă  cet instant, de peur pas mĂȘme ; de vieillesse.

[5] L. Chestov : L’IdĂ©e de Bien chez TolstoĂŻ et Nietzsche, aux Ă©ditions du SiĂšcle.

[6] Moi-mĂȘme je prends avec Chestov telles libertĂ©s qu’il voudra bien me pardonner : mais je m’attache, moi aussi, plus Ă  l’esprit de son Ɠuvre qu’à sa lettre.

[7] Massis dans ses « Jugements » ; voir L. Chestov : La Nuit de Ghetsemani, essai sur Pascal, préface de Halévy (les Cahiers Verts).

[8] « Vous n’ĂȘtes pas sĂ»r que vous trouverez-lĂ  ce dont vous avez besoin, la « beauté » quelle qu’elle soit. Il n’y a lĂ  rien d’autre que des monstruositĂ©s et de» hideurs peut-ĂȘtre. Une chose est certaine, c’est qu’il y a lĂ  une rĂ©alitĂ© nouvelle, inouĂŻe… etc. » (L. Chestov, La Philosophie de la TragĂ©die).

[9] DĂ©jĂ  le Talmud avait prĂ©vu quelques-unes de ces difficultĂ©s. Il vous interdit de suivre Chestov car : « Quatre savants ont pĂ©nĂ©trĂ© dans le Paradis, ou le Jardin de la Mystique ; R. Akiba, Ben Asai, Ben Soma et ElĂŻsa ben Abujah… Ben Asai regarda et mourut : Ben Soma en eut l’esprit troublé ; ElĂŻsa ben Abujah dĂ©truisit les plantes du jardin ce qui veut dire, tomba hors du judaĂŻsme : seul R.Akiba entra heureusement dans le jardin et en sortit sans dommages. »