“Un philosophe tragique : Léon Chestov” (Benjamin Fondane)

Article paru dans Europe, n° 73, 1929.

Sur le mot ; Dieu. Nous sommes loin d’être un mystique : le sentiment religieux jamais n’a voulu de nous. Mais personne ne peut nous interdire, par principe, de suivre une expérience quelle qu’elle soit, lorsqu’un homme la rend poignante : nous obliger d’abolir un mot, sans souci du drame auquel il participe. Nous n’avons pu rompu toutes les attaches pour nous permettre à présent de harnacher le réel, de lui donner la forme étriquée de nos jugements à priori, de déterminer et classer, par abus de pouvoir, le nombre ou la qualité des aventures possibles. Certaines expériences humaines se renouvellent périodiquement, angoissantes, sous le même signe : le rejeter ce serait peine perdue : la seule obligation qui puisse nous échoir, c’est d’en renouveler le contenu.

Qui a raison de Nietzsche ou de Tolstoï ? Que vaut-il mieux ; cacher ses doutes, s’adresser aux hommes avec des enseignements, dans l’espoir que cela peut leur suffire que les questions qui obsédaient le maître, ne se feront jamais jour chez eux, ou bien faut-il parler ouvertement ? Et si les questions allaient se poser d’elles-mêmes aux disciples?

L CHESTOV.

Ces quelques notes qui vont suivre, tendent à signaler à l’intérieur du mouvement « moderne », si volontairement, si magnifiquement ignorant, qu’il a son philosophe, depuis bien longtemps à sa portée et qu’il était grand temps qu’on le sût. À noter : Chestov aurait pu faire partie de n’importe quel mouvement révolutionnaire de l’esprit, de tout mouvement qui détruit coûte que coûte, afin d’anxieusement attendre ce qui va en sortir. Bien qu’un mouvement d’art qui ne fût que de l’art, ne saurait de sa part s’attirer que des réserves, il eût certainement applaudi aux pires manifestations de M. A. l’anti-philosophe. Mais là où d’autres se sont arrêtés, l’âme fourbue, il se découvre incessamment la nécessité d’aller plus loin. Ce n’est pas chez cet alpiniste un signe quelconque de fatigue que de vouloir rechercher Dieu, puisqu’à la place de Dieu je ne voudrais pas être empoigné par la main de Chestov. Dieu, pour Chestov, n’est peut-être qu’une expérience et qui ne mène nulle part. Mais son esprit, comme le nôtre ne peut se satisfaire de l’arrêt orgueilleux de la science, plongée jusqu’aux genoux dans l’ordure mécaniste, ou idéaliste (ce qui est pire) ni s’empêcher de voir que l’homme, comme la pierre et le verre d’eau sur cette table, ne sont que la moitié claire d’objets dont les racines plongent plus loin, dans la ténèbre qu’il va falloir résolument miner, quitte à faire éclater la vérité et notre personne avec.

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« Ce qu’un penseur profond redoute le plus, c’est bien plutôt d’être compris que d’être mal compris. Son amour-propre souffre peut-être dans ce dernier cas, mais dans le premier, son cœur et sa sympathie, qui ne cessent de s’écrier : « mais pourquoi veulent-ils que leur vie devienne aussi lourde que la mienne ? » Chestov fait sien ce sentiment de Nietzsche, dont il ne soupçonne guère la sincérité et qu’il cite en bonne place, avec conviction. N’y a-t-il pas cependant une sorte de rage chez Nietzsche à vouloir nous persuader à tout prix, librement ou à coup de force, honnêtement ou par esbroufe ? L’enjeu, n’est-ce pas en fin de compte le lecteur ? Et Chestov, délibérément, est-ce de notre repos qu’il s’assure ? Cite-t-il l’effrayant Pascal (« Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là ») à la seule fin de nous divertir ? Que notre vie devienne aussi lourde que la sienne, Chestov ne demande pas mieux. Menacer notre sommeil et l’ébranler ; y porter jusque dans la cime le poison d’une lucidité pire que le doute ; entretenir un désespoir en nous, un état de discontinu et de provisoire, d’instabilité aussi, où force nous est de penser hors des catégories, sentir dans l’absurde, juger dans l’arbitraire, n’est-ce pas là la volonté frémissante du livre de Chestov sur Pascal, de tous ses livres ? Tout moyen lui est bon qui nous fait dépasser la raison ; même la déraison. D’arracher le sol ferme de sous nos pieds, Chestov s’en fait une vertu : il en fait l’apologie[1].

Ce n’est qu’à la faveur d’un événement exceptionnel, à la suite d’un tremblement, d’un trauma, d’un cataclysme, que Chestov peut être appelé en médecin : comment ne les souhaiterait-il pas ? son premier soin est de faire table rase. Peu lui chaut à ce moment que le malade désire obscurément qu’on le soutienne, qu’on contredise à son malaise, qu’on lui mente, oui, même le mensonge paraît bon au malade. Mais non seulement Chestov ne l’aidera point à rentrer dans ses habitudes, il les lui déconseillera ; il s’y opposera au besoin ; il le poussera violemment hors.

Puisque toute évidence, en dernier ressort, ne se trouve être prouvée que par le sentiment que l’on en a (la raison se voit ainsi ramenée à sa source psychologique), Chestov sera heureux de nous faire voir des états où les habitudes de la raison n’ont plus de prise sur nous, où nous avons le sentiment d’autres évidences, et où secrètement on est averti de la puérilité de ce que nous avons pris pour l’unique expérience possible. C’est contre les évidences que s’insurge Chestov qui, ayant dépouillé la nature et l’homme de toutes les exigences de la raison, dont ils n’ont que faire, nous montrera le chaos d’où l’on émerge, la chevelure de l’arbitraire. Les vérités étaient rien de moins que des évidences ! et les évidences rien qu’une matière à prédication ! une lutte désespérée contre l’instable, contre le relatif, contre le sentiment de notre fragilité. Mensonges, mensonges vitaux ! comment Chestov s’y serait-il pris pour les cerner, s’ils ne fussent devenus des « vérités ».

Qu’une morale, qu’une justice scientifiques — ou de raison — n’aient pas de fondements, voilà ce à quoi tout autre que Chestov après avoir achevé l’analyse, se serait arrêté. Mais pour Chestov, la vérité n’a pas plus de chances de se faire mieux voir depuis Kant, que depuis la Genèse. Il ne croit pas que nous soyons le siècle des « lumières ». En « arrière vers Kant » ? pourquoi pas « en avant » avec Dostoïewsky ? Il poursuit les évidences dans les sciences exactes aussi bien que dans les évangiles. Il les poursuit jusqu’en Dieu !

Et ne croyez pas qu’une fois Dieu trouvé, le grand effort tombât, les évidences ayant recouvré leur patron. Nul doute à ce sujet n’est possible. Ainsi qu’il voulut libérer les hommes, c’est à la grande libération de Dieu que s’attelle Chestov. Il relaxe Dieu et l’affranchit de l’humiliation millénaire d’avoir à penser comme nous, selon la grande pitié de l’impératif de Kant, selon la gymnastique suédoise du syllogisme d’Aristote, ou la grâce si peu « suffisante » des jésuites. Chestov prend Descartes à partie ; il lui en veut d’avoir si présomptueusement bâti son univers sur la Raison, et celle-ci sur ce sable : « Dieu ne peut pas tromper les hommes ». Dieu peut tromper les hommes, nous dit Chestov ; et il peut surtout tromper Descartes : le bien et le mal, la vertu et le vice, toute certitude et tout axiome, ne fut-ce que deux et deux font quatre, ne se trouvent guère prouvés par la raison, ne tirent aucun appui de Dieu. Car Dieu a bien le droit de ne pas se soumettre à la morale, à notre morale, il a bien le droit de mentir si ça lui plaît, il a bien le droit au caprice, si ça l’amuse. Ni le Bien, ni la Vérité, ni la Justice ! Débarrassé de tous ces synonymes ou sosies, Dieu nous apparaît pur — dans le sens du poème pur — et gratuit, dans le sens de l’action gratuite de Lafcadio. Nous ne risquerons pas de détester Dieu parce que nous l’aurons pris pour le Bien, comme Nietzsche — et c’est là une des plus ingénieuses découvertes de Chestov, — ni d’accepter Dieu avec joie, pour l’avoir cru le Bien, et c’est là, d’après Chestov, le cas désespéré de Tolstoï.

À la place de toutes ces évidences, il est clair, on ne mettra que la recherche, et plus précisément la recherche de l’unique expérience possible : « Les révélations de la mort[2] ». Quels seront donc les problèmes qui hanteront Chestov, qu’il osera promouvoir aux plus hautes tâches de la philosophie ? « Cette question ne se pose même pas » ; je ne me souviens plus à quel propos, le mathématicien Poincaré, répliqua cela, de ce calme, de ce mépris, de cet équilibre devant le gouffre, qui sont le propre du xixe. Ne se posent donc pas : la question de Dieu, ni de la mort naturelle ; si deux et deux font plus ou moins que quatre ; si l’on peut sacrifier le monde, pourvu que l’on boive son thé ; si l’homme peut l’emporter sur la Raison ; s’il lui peut demander des comptes. Il est évident que le Brutus de Shakespeare devait tuer César[3], que Raskolnikov devait être puni pour avoir enfreint la loi, quand même le crime n’eût été que plus nul[4]. Il est évident qu’on ne peut demander de compte pour chacune des victimes à part de l’histoire, de l’inquisition, de l’idée, et qu’aller à l’encontre de tout cela, ce serait être absurde.

Et bien, oui, Chestov se glorifie d’être absurde — cela va de soi ; et si l’absurde était la seule voie pour trouver ? À l’instar de Bielinsky dont une phrase atroce joue dans tel de ses livres (Tolstoï et Nietzsche[5]) au leit-motiv, il se jetterait la tête la première en bas et du plus haut de l’échelle de la culture où il refuse de rester et de jouir, tant qu’on ne lui rendra pas compte de chaque goutte de sang versée par la Raison — par cette Raison qui, cependant, accepte de ratifier les lois naturelles (cette Raison qui a créé une loi pour la conservation de la matière et qui n’a pas songé à une loi qui nous conservât Socrate). Et voici qui nous aide à délimiter le domaine de la philosophie de Chestov : elle pose tous les problèmes qui ne se posent pas.

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Léon Chestov : un grand philosophe qui conclut, par je ne sais quel tour de passe-passe, en des termes de métaphysique. Il n’a que faire des idées pures, des catégories, de tous ces soucis grammaticaux des philosophes ; c’est l’homme qui l’attire et de tous les hommes, ceux qui cherchent en gémissant. Il touche d’une main adroite le seul point secret et vulnérable d’une pensée, avec la rapidité et la sûreté d’instinct du sphex languedocien, qui paralyse sans tuer sa proie. Ainsi fait-il un des plus grands critiques de ce temps ; d’autant plus grand que plus grandes sont ses victimes : Nietzsche, Dostoïewsky, Pascal, Shakespeare, voilà les familiers de Chestov, voilà les hautes sources qui l’abreuvent. Chestov est d’un sans-gêne avec eux, d’une sans-façon, d’un manque d’orthodoxie, d’une méchanceté et d’une intimité que l’on ne lui pardonne qu’après de longues résistances, d’âpres luttes ! Nul respect pour le texte, mais que de prévenances pour l’esprit[6] ! Quels souterrains lui permirent d’écarter tous les détours, d’arriver d’un bond ? Est-ce donc là le Nietzsche que nous adorâmes pour ses blasphèmes, ce Nietzsche qui joua aux idéals pour sauver sa peau, qui simula la vertu, bien qu’il la méprisât, qui falsifia la réalité pour pouvoir se donner un but : vivre ; ce Nietzsche, sincère malgré lui, terriblement maladroit et qui ne fit que chercher Dieu ? et dorénavant, aimerons-nous dans Pascal ce visage qui vient de sortir, si peu catholique, qu’on le croirait protestant ? (Il est curieux de voir comment la pensée de Chestov précède, ici, celle que Paul Valéry a confiée à Frédéric Lefèvre). Ce que Chestov, fiévreusement cherche, ce n’est nullement la pensée objective d’un Pascal, ce qu’il voulut dire, mais ce qu’il essaya de taire, ce qu’il voulut résolument celer, ce qu’il voulut arracher de lui-même. Dans l’esprit, ce sont les ratures surtout qui le passionnent.

Chestov : un critique des œuvres d’art du point de vue métaphysique. Il tire le cosmos d’une nouvelle de Tolstoï, le jugement dernier d’une phrase de Dostoïewsky. Je sais que Chestov cherche sous toute chose l’absurdité fondamentale que tout homme s’efforce de cacher ; c’est avec cruauté qu’il déchire le voile ; il y met de l’impudeur. Or, il n’est pas difficile de trouver l’arbitraire, le caprice, l’absurde, dans ce qui vit, pas difficile de saisir que la grandeur de l’homme n’est pas dans sa fausse unité, mais dans le nombre d’antinomies tragiques qui se disputent son être ; mais c’est là, dès qu’il les découvre, que Chestov voit la figure de Dieu ; sa joie ne peut plus se contenir. Il aime le désordre et en fait un miracle. Il déteste l’ordre et n’y voit que la main de l’homme. Il déteste le dieu de la raison, car il n’est que l’ordre. Et l’ordre, pour Chestov, c’est ce qui nous ordonne de mourir, de nous sacrifier, de plier notre destin à qui ne peut vivre qu’à nos dépens, à ce qu’on appelle les « idéals ».

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On a trouvé barbare le livre de Chestov sur Pascal et pas français[7]. C’est que Pascal est français et que Chestov (qui est à sa façon aussi un Pascal) est un Pascal russe. Voici quelqu’un qui comprend Pascal, pas le Pascal écrivain, mais l’autre ; et c’est là un événement unique, non seulement en Europe, mais en France, dans l’histoire de ces trois derniers siècles. Comprendre Pascal, c’est aller avec lui, plus loin que lui ; c’est toucher de près l’inquiétude, l’angoisse, la maladie, l’abîme ; c’est haïr la raison ; c’est chercher éperdument Dieu. Voici Chestov : il ne nous parle pas du style, de la pensée, de la grandeur de Pascal ; cela nous est réservé à nous autres qui ne comprenons pas Pascal ; il nous parle de la singularité de Pascal ; de sa déraison ; de ses faiblesses. Et, ce n’est pas Chestov qui ira arranger les éparses Pensées, leur donner un visage logique. Ah ! qu’il est heureux que Pascal ait laissé non revu son ouvrage, qu’il l’ait laissé tel que l’esprit le lui dicta, directement, à l’état de jaillissement, hérissé de contradictions, de vivantes contradictions. Chestov est absurde, je le veux bien. Mais Pascal aussi l’était. Chestov nous demande l’impossible ; Pascal était-il moins exigeant ? Chestov veut nous ébranler ; arracher notre raison ; troubler notre conscience ; parfaitement. Mais Pascal a-t-il jamais voulu rien d’autre ? Chestov n’est pas catholique ; la vérité n’a pu lui apparaître stylée par tant de siècles de culture ; elle n’a pas eu le temps, ni l’esprit d’y mettre de l’ordre. À la bonne heure ! Mais Pascal qui, lui, était catholique, n’alla-t-il pas un peu au delà, n’y passa-t-il jamais outre ?

Pascal, pour les français, n’est qu’un très grand écrivain ; cela laisse Chestov indifférent et en cela, il a Pascal avec lui, contre nous. Je sais que Pascal était aussi vain qu’un autre ; il se plaisait à l’idée qu’il écrivait bien ; mais il se détestait pour cela ; et du point de vue de Pascal, il faut détester Pascal écrivain. Ce que Chestov appelle Pascal, n’est pas tout l’œuvre, toute la vie, toutes les pensées de Pascal. Le Pascal véritable ne sort que bien tard de la peau du Pascal mondain ; le Pascal de Chestov ne sort qu’aujourd’hui à peine de la peau du Pascal véritable. Que l’un soit sorti de l’autre c’est plus qu’étrange ; c’est un problème pour l’instant insoluble ; mais qui ne touche pas à Pascal. Il haïssait son moi, est-ce pour avoir trop exigé ? C’est pour avoir exhibé ce « moi haïssable », pour avoir montré son importance, pour l’avoir substitué à la raison que Pascal est grand. Il est vraiment préférable de se taire que de prendre Pascal pour le type du « le moi est haïssable », que de discuter, ne fût-ce qu’à la manière de Valéry, le « silence des espaces infinis » et de vouloir les combler à tout prix de métaphores. Je dis que Chestov comprend Pascal, bien qu’il soit russe ; car si le style, la réserve, le goût de Pascal sont français, son angoisse n’est pas française ; et la vérité que cherche Chestov n’est pas russe.

Pascal est en dehors de nous ; incompris de toute éternité ; inlassablement incompris ; c’est ce qui fait sa jeunesse. Nous usons tout ce qui est en notre possession, et Dieu aussi, nous dit Rainer Maria Rilke. Nous aurions usé Pascal. Mais il nous a échappé, il nous échappe encore. Comprendre Pascal à tout le moins, ce serait de n’y point prétendre, d’admettre qu’à son tourment nous voudrions une autre issue ; que ses gémissements ne nous paraissent point doux à l’oreille et lénitifs, mais insupportables et affreux. C’est refuser la main qu’il nous tend et ses certitudes triomphantes ; seule son expérience, douloureusement, nous séduit ; nous nous y sentons délicieusement mal à l’aise.

Chestov nous remet Pascal en mains, mais, Dieu soit loué ! pas celui de Barrès ou de Massis. Rien que cette seule proposition autour de laquelle il tourne et s’attarde, suffit à nous faire peur : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » La grandeur de Chestov se reconnaît précisément à cela ; qu’il ose marcher de pair avec Pascal, lui tenir compagnie jusqu’à la fin du monde ; ne pas dormir jusque-là. Mais ne vous laissez pas aller à cette attirance comme si de rien n’était ; le voudrions-nous pour maître, que nous ne dormirions plus.

Le pot de fer proposa

Au pot de terre un voyage

et vous savez ce qu’il advint.

N’allez pas en voyage avec Pascal, n’y allez pas avec Chestov si votre fragilité vous est encore un précieux sujet d’étonnement. Ils sont faits pour une autre race d’hommes que nous.

*

L’expérience du xixe siècle nous certifie qu’il est assez aisé d’être irrationaliste ; il l’est peut-être moins d’être irrationnel. Je veux dire qu’il est facile de triompher de la Raison, impossible de ne pas parler son langage (« nous pensons le plus souvent dans le Temps, nous parlons dans l’Espace »).Voilà ce qui rend impraticable aux meilleurs esprits une recherche comme celle de Chestov (car ni le mot philosophie, ni le mot métaphysique, ne sauraient lui convenir), bien que sa recherche soit cependant organisée, méthodique, d’une logique à toute épreuve. Car, que le fait psychique intervienne, 2 X 2 ne font plus 4 — ceci on l’admettrait encore — mais ils ne font pas 5 non plus, ni 6, ni n, mais x tout simplement. En supposant même que cela soit acceptable, Chestov ne se lassera pas de vous dire que ce n’est pas encore tout, car il prétend que le psychique est le seul juge et que 2 X 2 font x non seulement dans les faits moraux mais aussi dans les faits physiques. Ainsi chacun de nous est seul juge de la réalité des choses et si je ne veux pas l’admettre la somme des angles d’un triangle n’est pas égale à deux droits, et aucun objet solide ne peut constituer un mur et un obstacle à ma volonté de le franchir. Primauté du fait moral, je ne dis pas éthique, ni même spirituel. « Que m’importe que le monde périsse, pourvu que je boive mon thé », dit un personnage de Dostoïewsky, et à en croire Chestov, le monde périt en effet, devant cette volonté d’un homme de boire son thé coûte que coûte : il n’était qu’une évidence, c’est-à-dire un fait qui n’avait de réalité insurmontable que dans notre conviction.

Ai-je dit que la recherche de Chestov ne peut avoir de disciples ? M. Chestov serait-il condamné de n’en avoir aucun ? Car on a beau accepter sa critique vivifiante, il nous prévient qu’il ne s’agit pas de l’accepter, d’y fixer un poste d’observation et de rester là ; il s’agit désormais de vivre sa recherche et de la vivre en dehors des évidences de la raison au delà du bien et du mal. Une philosophie qui demande d’être vécue, et non pas seulement professée, combien d’hommes peut-elle appâter, j’allais dire aguicher, puisque le disciple, fut-il même un sage ou un ascète, ne saura s’y résoudre en l’absence d’une certitude finale, d’un but qu’on lui refuse constamment. Tout exiger de vous et ne rien vous offrir, si ce n’est ce que vous trouverez tout seul, chemin faisant, n’est pas d’un maître qui se fait suivre Chestov lui-même vous abandonne en cours de route ; il a autre chose à faire ; il pense à son salut plus qu’au vôtre. Est-ce à dire, comme Chestov le laisserait supposer, que sa méditation est en fin de compte une philosophie de la tragédie, qu’elle ne vaut que pour les seuls hommes exceptionnels et dans ces hommes, ce que vaut l’homme ? Qu’à cela ne tienne, dira le jeune homme qui se sent la vocation ascétique, c’est-à-dire chacun de nous, à tel moment dé sa vie. Et il apprête sa besace. Mais Chestov prend le soin de nous prévenir sur ce qu’il entend par l’homme exceptionnel ; et ce n’est ni l’homme de génie — bien que parfois il y parvienne — ni l’homme de grand courage — ni surtout le philosophe car, et voilà la pierre de touche — il ne s’agit pas de vouloir se dévouer tout bonnement, de choisir une vie de sage, avec les privations et les jouissances qu’elle comporte ; il n’y a rien qui répugne davantage à Chestov que le sage et ses petites satisfactions. Jamais homme normal enfermé dans le bagne ne se dira que les murs sont franchissables ; même des plus téméraires l’évidence aura raison. Mais qu’une maladie, qu’un désarroi moral, qu’une solitude forcée, qu’une brisure de l’équilibre vous mettent un instant face à face avec le désespoir, la démence ou la mort, c’est à ce moment seulement que le problème irritant se posera à vous, que de ne pas lui trouver une issue vous semblera déraisonnable, que l’évidence elle-même vous agacera de ses prétentions puériles, de ses exigences énormes et qu’un raisonnement nouveau s’emparera de vous, raisonnement issu d’un registre logique absolument inédit, une folie dira-t-on. Nous sommes loin en vérité de la joie de la découverte, des joies de la contemplation. La mort offre « ses révélations » : écoutez-la[8], c’est à ce moment seulement qu’il nous faut le courage de ne pas regarder en arrière comme le fit cette statue de sel, Tolstoï, mais d’avancer lentement, bien qu’à son corps défendant, à l’instar de Nietzsche, de Dostoïewsky. Chestov prétend, que de cette impasse Tolstoï seul nous est revenu ; s’il prêchait, c’était uniquement pour l’oublier ; mais le dernier jour de sa vie, il hantait encore ces lieux. En Nietzsche les deux réalités se sont affrontées terriblement ; elles ont brisé l’individu. Dostoïewsky seul a trouvé. Qu’a-t-il trouvé ? et qu’a-t-il trouvé Chestov lui-même ? Ceci est à peu près incommunicable — même si c’était Dieu. — Qui voudrait donc, dans ces conditions, s’atteler à une recherche qui exige d’abord de vous votre propre banqueroute, pour ne vous donner en échange qu’une vérité incommunicable ? Qui d’entre nous osera se souhaiter à soi-même cette maladie terrible qui est le prix de la vérité ? Qui voudra être le disciple de Chestov ?[9]

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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 29 décembre 2014.

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Les textes ont été relus et corrigés avec la plus grande attention, en tenant compte de l’orthographe de l’époque. Il est toutefois possible que des erreurs ou coquilles nous aient échappé. N’hésitez pas à nous les signaler.

[1] Aux Confins de la Pensée (Apologie du dépaysement), trad. Boris de Schloezer aux éditions Schiffrin.

[2] Les Révélations de la Mort, de Léon Chestov, traduction et préface de Boris de Schloezer, chez Plon.

[3] Parce que le devoir l’exigeait quoique Brutus aimât César (Voir : Le Problème éthique dans Shakespeare, dans Apologie du Dépaysement).

[4] Quand même, suppose Chestov, la vieille serait morte à cet instant, de peur pas même ; de vieillesse.

[5] L. Chestov : L’Idée de Bien chez Tolstoï et Nietzsche, aux éditions du Siècle.

[6] Moi-même je prends avec Chestov telles libertés qu’il voudra bien me pardonner : mais je m’attache, moi aussi, plus à l’esprit de son œuvre qu’à sa lettre.

[7] Massis dans ses « Jugements » ; voir L. Chestov : La Nuit de Ghetsemani, essai sur Pascal, préface de Halévy (les Cahiers Verts).

[8] « Vous n’êtes pas sûr que vous trouverez-là ce dont vous avez besoin, la « beauté » quelle qu’elle soit. Il n’y a là rien d’autre que des monstruosités et de» hideurs peut-être. Une chose est certaine, c’est qu’il y a là une réalité nouvelle, inouïe… etc. » (L. Chestov, La Philosophie de la Tragédie).

[9] Déjà le Talmud avait prévu quelques-unes de ces difficultés. Il vous interdit de suivre Chestov car : « Quatre savants ont pénétré dans le Paradis, ou le Jardin de la Mystique ; R. Akiba, Ben Asai, Ben Soma et Elïsa ben Abujah… Ben Asai regarda et mourut : Ben Soma en eut l’esprit troublé ; Elïsa ben Abujah détruisit les plantes du jardin ce qui veut dire, tomba hors du judaïsme : seul R.Akiba entra heureusement dans le jardin et en sortit sans dommages. »