“La fêlure de l’être” (Nicole Parfait)

PARFAIT, Nicole. Cioran ou le défi de l’être. Paris: Desjonquères (coll. « La mesure des choses »), 2001.

Un horizon balkanique

Cioran vint au monde à Răşinari, village de bergers et de bûcherons à douze kilomètres de Sibiu, dans les contreforts des Alpes de Transylvanie. À la différence de Sibiu, où coexistent Allemands, Hongrois et Roumains, Răşinari, mentionné pour la première fois dans un document de 1204 mais fondé, selon des historiens locaux, au début du Ve siècle par les Huns,1  est une localité peuplée presque exclusivement de Roumains de religion orthodoxe, cultivant une tradition et une identité menacées par la domination magyare depuis le XIIe siècle. À cette époque en effet, des Hongrois comme d’ailleurs, des Francs originaires de Moselle et du Luxembourg et des Saxons descendus du Hanovre s’étaient installés en Transylvanie, s’opposant dans ces marches de la civilisation aux invasions venues d’Asie. Administrée de fait par les Hongrois quels que soient les maîtres Magyars, Ottomans ou Autrichiens , la majorité roumaine de Transylvanie, repliée sur la religion orthodoxe à peine tolérée, était main- tenue dans un état d’infériorité ne lui laissant que les tâches les plus ingrates de paysans et de bergers longtemps soumis au servage. Révoltes paysannes, conflits armés et requêtes inlassables au Parlement hongrois n’avaient obtenu pour elle qu’en 1868 vingt ans après le « printemps des peuples » un début de reconnaissance avec le droit définitif de parler sa langue, désormais enseignée dans certaines écoles, et l’obtention de quelques sièges à la Diète hongroise. Sur le terrain, cette ouverture limitée est contredite par une sévère répression des mouvements nationalistes renforcés par l’in- dépendance des Valaques et des Moldaves, qui fondent le royaume de Roumanie en 1881 , et par l’intensification de la politique d’assimilation magyarisation des noms de ville et de famille, suppression des écoles confessionnelles roumaines au profit d’écoles publiques hongroises. Ces mesures sont loin de résoudre l’épineuse « question transylvaine » : puisqu’à la fin de ce XIXe siècle où s’émancipent les nationalités, les Roumains de Transylvanie, à la différence des autres minorités de la province Magyars évidemment, mais aussi Sicules de la vallée de l’Olt et Allemands qui jouissent d’une très large autonomie depuis le Moyen Âge, ne sont pas reconnus comme une « nation » à part entière. Pour conquérir leur indépendance, il faudra attendre, en 1920, que le traité de Trianon entérine le rattachement de la Transylvanie au royaume de Roumanie, donnant naissance à cette Grande Roumanie que beaucoup avaient si longtemps appelée de leurs vœux.

C’est dans ces circonstances politiques et culturelles difficiles, alimentant frustrations et sentiment d’infériorité, mais aussi de révolte, qu’Emil, deuxième enfant d’Emilian et d’Elvira Cioran, voit le jour le 8 avril 1911. Cette situation  de colonisation, dont la vie familiale se ressent, marquera l’es- prit de l’enfant, contribuant à orienter ses choix politiques futurs comme à structurer les fondements de sa pensée. Dans ce bastion de la conscience nationale malheureuse que semble être alors Răşinari, son père, pope de la communauté orthodoxe, ne fait pas mystère de ses opinions nationalistes, ce qui lui vaudra, pendant la Première Guerre mondiale, d’être déporté par les Hongrois à Sopron, sur la frontière autrichienne. Cioran ne cessera de revenir, dans ses entretiens comme dans ses textes, sur « cette foule d’ancêtres qui se lamentent dans son sang »,2 sur l’impuissance congénitale de cette « poussière natale »3 qui barre tout avenir à ce peuple empreint de fatalisme. Venant « d’un pays où on ne fait pas l’histoire mais où on ne fait que la subir, où l’on est par conséquent objet et non sujet de l’histoire »,4 Cioran ne pouvait adhérer à l’idée de progrès qui meut les sociétés occidentales depuis la fin du XVIIIe siècle. Née de leur capacité à faire l’histoire et de leur foi en l’avenir, elle ne sera aux yeux de Cioran qu’une utopie, la plus dangereuse de toutes, car elle entretient l’espoir d’un monde meilleur, voire d’un « âge d’or », invoqué pour justifier toutes les horreurs et tous les sacrifices imposés pour y accéder.

La religion dans laquelle Emil va grandir constitue le second élément structurant de sa formation. L’Église orthodoxe, très présente dans les communautés roumaines, est déjà ce qui soude cette introuvable « nation ». Fils d’ecclésiastique de surcroît, il sera confronté aux pratiques et aux exigences de la foi dès son plus jeune âge.

Son père, Emilian, pope du village, semble cependant avoir conçu le sacerdoce moins comme l’effet d’un engagement mystique que comme le moyen d’accéder à un statut privilégié dans cette communauté roumaine maintenue dans des fonctions subalternes. L’Église orthodoxe est le seul organisme autochtone admis à participer à la gestion de la population roumaine. Le pope ne règne pas seulement sur les âmes. Par l’intermédiaire de divers rouages, il administre les biens communs, les registres d’état-civil, organise au besoin la solidarité des fidèles et représente officieusement leurs intérêts auprès des fonctionnaires nommés par Vienne ou Budapest. Le grand-père de Cioran, Serban, avait assumé les fonctions d’économe de la communauté, chargé de tâches temporelles importantes. N’appartenant pas à la hiérarchie religieuse, ce clerc, qui savait déjà lire et écrire, ne pouvait que se réjouir de la réussite ecclésiastique de son fils, marque de promotion sociale et intellectuelle, le clergé orthodoxe formant alors l’essentiel de l’intelligentsia roumaine de Transylvanie. Homme assez cultivé que ce prêtre qui pratique couramment le hongrois, appris à l’école, lit l’allemand et le slavon5 et possède une bibliothèque assez riche en ouvrages théologiques mais aussi profanes, russes notamment.

Cioran n’a que très peu parlé de son père, mentionnant en particulier qu’il a très tôt regretté qu’il fût prêtre, puisque cette foi généreuse, humiliante à ses yeux,6 ne semblait lui avoir apporté que souffrances.7 Ses allusions à sa mère sont beau- coup plus nombreuses. Elvira Comaniciu est issue d’un milieu légèrement supérieur à celui de son mari : l’administration hongroise, qui cherchait à assimiler les élites locales, avait élevé son père à la dignité de baron. Ayant, elle aussi, fréquenté l’école hongroise, elle parle magyar, en particulier dans les conversations avec son mari, et se plaît aux échanges intellectuels. Comme lui encore, elle s’engage sur le plan religieux, plus par sentiment humanitaire que par foi profonde, et devient Présidente des femmes orthodoxes de Sibiu. De cette mère au regard lointain qui semble le hanter, Cioran fera plus tard, à petites touches, un portrait sans complaisance, insistant sur la mélancolie mortifère qui l’habite : « Je pense souvent à notre mère », écrit-il à son frère Aurel en 1967, « à tout ce qu’elle avait d’exceptionnel, à sa vanité et surtout à sa mélancolie dont elle nous a transmis le goût et le poison ».8 Maladie inguérissable d’une âme qui n’adhère pas à la vie, sauf peut- être par les moyens coercitifs préconisés par sainte Thérèse d’Avila que Cioran utilisera plus tard contre lui-même,9 cette mélancolie congénitale semble avoir très tôt frappé Emil. Il reconnaît longtemps après : « Unzufrieden (insatisfait), je l’ai toujours été, et c’est là un mal dont nous avons souffert dans notre famille, tourmentée, anxieuse… ».10 Elle a aussi frappé sa sœur aînée Gica, qui s’est tuée par une consommation plus qu’excessive de cigarettes,11 et son frère, Aurel, victime d’un déchirement religieux dont Cioran est en partie responsable12 – qui tourmentera la vie de cet être qui ne disposait pas, comme Emil, des ressources de l’écriture pour soulager les blessures de l’âme.13 Empreinte du fatalisme propre aux peuples des Balkans, la mère répand dans l’atmosphère familiale un spleen et une fatigue dont Cioran ne cessera de se plaindre.14 Ce qui ne l’empêchait d’ailleurs pas de distiller également le « vice du regret » qui, condamnant la valeur et le sens de l’action, manifeste une négation de soi et du monde destinée à devenir une structure fondamentale de la personnalité de Cioran.15 Le mot inspiré à Aurel par les troubles et les maux qu’endura leur mère : « La vieillesse est l’autocritique de la nature », repris par Cioran dans De l’Inconvénient d’être né,16 semble bien trahir une condamnation définitive de ce personnage, plus exceptionnel par son côté malsain que par ses qualités, qui lui avait avoué regretter de l’avoir mis  au monde.17 Ce reniement maternel fut-il libérateur, comme l’affirme Cioran ? 18 On peut en douter. Cette réaction du fils ne fut-elle pas plutôt un subterfuge de l’orgueil qui, après cette négation radicale, est tout ce qui reste pour continuer    à vivre ? Orgueil dont témoigne cette phrase, sans doute indirectement adressée à cette mère qui faisait dire des messes pour le repos de son âme19 : « De quel droit vous mettez-vous à prier pour moi ? Je n’ai pas besoin d’intercesseur, je me débrouillerai seul. » 20

L’âge d’or de l’enfance

Avant de prendre conscience « qu’on est prédestiné au salut ou à la réprobation dans le ventre de sa mère »,21 le jeune Emil eut certainement une petite enfance heureuse dans ce « splendide Răşinari » à l’abri des agitations du temps, aux confins des Carpathes, puisqu’il ne cessera d’en avoir la nostalgie. Robuste,22 il mène une vie sans contrainte, insouciante, au contact de la nature 23 et des gens simples : les bergers qu’il rencontre lors de ses escapades vers Coasta Boacii, la colline « magique » qui surplombe Răşinari et l’attire irrésistible- ment,24 mais aussi le fossoyeur à qui il doit, peut-être, l’éveil précoce du sentiment de l’inéluctabilité de la mort. Si Răşinari restera à jamais pour lui le symbole même du « paradis terrestre », comme il se plaît à le répéter,25 c’est qu’il est le lieu d’une vie innocente en accord parfait avec le monde qui l’entoure. C’est le contraste entre la plénitude de ce bonheur immédiat très tôt sans doute entaché d’ombre, puisque Cioran aurait subi avant même de fréquenter l’école le premier accès de cet ennui maladif 26 qui allait lui interdire toute adhésion au monde , et les années tourmentées de l’adolescence, qui feront de Răşinari un lieu « maudit ».27 « Si j’avais eu une enfance triste, mes pensées auraient pris un tour beaucoup plus optimiste », estimera-t-il plus tard.28

La perte de l’innocence : la rupture de l’unité primordiale

À dix ans et demi, Emil part pour Sibiu, afin d’y poursuivre ses études au lycée Gheorghe-Lazar. Placé dans une famille saxonne, il devra parler allemand. Il y restera jusqu’à l’arrivée de ses parents, en 1924, lorsque son père sera nommé protopope de la ville. Cette transplantation brutale constitue une véritable rupture existentielle. Dans la voiture à cheval qui l’emmène vers une vie inconnue, il a le pressentiment de la catastrophe qui va sceller son destin : « Je me souviens encore de ce voyage, […] j’étais complètement désespéré. On m’avait déraciné, et, au cours de ce trajet qui a duré une heure et demie, j’ai pressenti une perte irréparable »29 ; « ce fut la fin de mon rêve, la ruine de mon monde ».30 Cette perte irréparable n’est autre que celle de l’innocence en harmonie native avec l’univers environnant. Don béni d’une vie primitive où le commerce avec le monde n’est régi que par les nécessités naturelles et les habitudes ancestrales, cette harmonie immédiate et spontanée est la vraie clé de l’Être comme de l’existence authentique, inaccessibles tant à la connaissance qu’à la volonté. Depuis l’aube des temps, elle délivre aux hommes simples, vivant au rythme des saisons et ne cherchant à dominer ni le temps, ni le monde, cette sagesse « naturelle » pleine d’humilité dont Héraclite s’était déjà fait l’écho, et dont Cioran dira plus tard qu’elle lui a beaucoup plus appris sur la nature du monde et de la vie que tous les fondateurs de grands systèmes philosophiques. « Plus on est “ primitif ”, écrit-il ainsi à son frère en 1972, plus on est proche d’une sagesse originelle que les civilisés ont perdue. Le bourgeois occidental est un imbécile qui ne pense qu’à l’argent. N’importe quel berger de chez nous est plus philosophe qu’un intellectuel d’ici. »31

Ne voir dans cette affirmation qu’affectation anti-intellectualiste d’un penseur longtemps en butte à l’incompréhension serait une erreur. La thèse de l’unicité originelle de l’Être, manifestée aux yeux de Cioran par l’accord préétabli entre les ressources du monde et les préoccupations simples de l’existence, est le fondement de toute sa pensée. Elle provient d’une lecture de la Genèse, à son sens le texte fondamental sur la nature de l’Être et la condition humaine: il ne cessera de réaffirmer que « tout est dit dans la Genèse ».32 Răşinari demeurera tout au long de sa vie le symbole du paradis non seulement en raison du bon- heur qu’il y a connu dans l’enfance et d’une nostalgie qui embellit le souvenir, mais parce que la vie innocente et primitive qu’il y a menée est à l’image de celle que vécurent Adam et Ève dans le paradis mythique créé par Dieu, où le bien résultait de l’organicisme parfait de la Création. Le départ pour Sibiu, rompant cette unité organique du monde de son monde, certes, mais le monde est toujours relatif à l’homme qui le regarde, n’existe que par ce regard même , suscite la conscience de la déréliction de l’homme dans un univers inconnu dont le sens devient impénétrable. Ainsi s’éclaire l’affirmation surprenante selon laquelle, il n’a, sa vie durant, jamais cessé de se sentir éloigné de son « véritable lieu. Si l’expression exil métaphysique n’avait aucun sens, mon existence à elle seule lui en prêterait un » ,33 dira-t-il dans De lInconvénient dêtre né.

Rejetant sa vie précédant cette prise de conscience dans une antériorité étrangère à force d’être inaccessible, cette perte de l’innocence et du contact immédiat avec le monde va déter- miner la vie ultérieure de Cioran selon le schéma de la tragédie antique : comme un déclin fatal. Celui-ci s’effectuera par paliers, étapes de la quête douloureuse de la véritable nature de l’homme, de son destin tragique dans ce monde qu’il croit dominer, mais qui pourtant lui échappe.