“Cioran ou les apories du squelette” (Paolo Vanini)

Dans Le Mauvais dĂ©miurge Cioran nous suggĂšre de « faire un bon usage du [notre] squelette ». On examinera ce passage pour voir que Cioran, en tant que « palĂ©ontologiste gnostique », soutient que la mort est la seule chose rĂ©elle de l’existence, et que donc il faut ĂȘtre capables de bien utiliser « l’idĂ©e de la mort » si on veut comprendre quelque chose des illusions de la vie.

Nous sommes toujours, chez Cioran, en face d’un problĂšme qui n’existe pas, celui de l’existance, prĂ©cisĂ©ment. Il ne s’agit pas de nier l’existence en tant que phĂ©nomĂšne, mais de nier le postulat de «rĂ©alité» qui est impliquĂ© par nĂ©cessitĂ© dans ce concept, parce que cette rĂ©alitĂ© n’est pas une Ă©vidence. Les contradiction qui fondent le rĂ©el, la contingence de tout Ă©vĂ©nement, les incohĂ©rences du devenir et les inconsĂ©quences d’un monde oĂč il n’y a que des ĂȘtres pĂ©rissables, tout cela conduit Cioran Ă  respirer dans un univers dĂ©pourvu de contenu, qui est Ă©ternellement en train de mourir. Il n’y a qu’une rĂ©alitĂ© pour Cioran, celle de la mort: Mais qu’est-ce que cela signifie? Et si la mort est le passage de l’ĂȘtre au non-ĂȘtre, peut-on parler d’une ontologie fondĂ©e sur cette nĂ©gativitĂ©?

Dans la Chute dans le temps, Cioran Ă©crit qu’«il est moins naturel d’ĂȘtre homme que d’ĂȘtre tout court»1, en rĂ©levant que l’essence de l’homme se dĂ©finit Ă  partir d’une manque d’ĂȘtre qui l’isole et l’exclut du reste de choses qui existent. C’est pourquoi la condition humaine est caracterisĂ©e par une anomalie ontologique qui rĂ©verbĂ©re en chaque homme la dĂ©cheance adamique et qui fait de la rĂ©alitĂ© mĂȘme un simulacre du Paradis perdu, separĂ© de nous Ă  jamais. Si l’homme – comme dit-il Cioran – «est celui qui n’est pas», comment et oĂč pourrait-il exister rĂ©element?

Cette question troublant et dĂ©routant est rĂ©prise dans Le mauvais dĂ©miurge, un texte qui dĂ©nonce la manifeste irrĂ©alitĂ© du Bien devant l’irrĂ©futable consistance du Mal. Cioran nous explique que, dans cet universe ratĂ© et en dĂ©composition, la negativitĂ© et le «le caractĂšre insolite» de l’homme est dĂ©terminĂ©e exactement par sa « façon » spĂ©cifique de se dĂ©composer et de mourir. Tous les ĂȘtres meurent, mais seulement l’homme sait qu’il doit mourir, et c’est cette conscience qui le rend le seul ĂȘtre mortel de la crĂ©ation ; le seul ĂȘtre qui perçoit son existence comme une maladie, comme une fatalitĂ© qu’on ne peut pas esquiver, mais que – de toute façon – on peut choisir comme notre derniĂšre raison de vivre. Cioran joue avec cette possibilitĂ© paradoxal et il nous rĂ©vĂšle que, pour accepter le fait insensĂ© de l’existance, on doit tout d’abord dĂ©couvrir la « grĂące » souterraine gardĂ©e par l’idĂ©e de la mort : une idĂ©e qui, selon le philosophe de Sibiu, devrait nous apprendre Ă  quitter tous les illusions liĂ©es Ă  notre « chair » Ă  nous et Ă  faire un « bon usage du squelette »2. Dans cet article, on va rĂ©lechir sur ce passage du Mauvais dĂ©miurge, pour Ă©viter de mal utiliser les ressources mĂ©taphysiques que nous avons « sous la main », c’est-Ă -dire entre les rĂ©ticences des nos organes… [Pdf]