“Morale et humour chez Emil Cioran” (François Demont)

FABULA – La Recherche en Littérature, le  26 avril 2017

Nous sommes tous au fond d’un enfe dont chaque instant est un miracle.
Cioran, Le Mauvais Démiurge (1969)

Rendre comiques les drames de l’existence

A priori, utiliser la notion d’humour pour étudier l’œuvre d’Emil Cioran ne va pas de soi, ne serait-ce qu’à cause de ses thèmes les plus fréquents : le néant, la mort, l’insomnie, l’absurdité de la vie, la souffrance, le désespoir, le suicide, etc. Styliste reconnu (la critique évoque souvent, et avec admiration, son style “parfaitement classique”), Cioran a développé une pensée fragmentaire, aphoristique et extrêmement pessimiste – ce que certains de ses titres révèlent d’ailleurs bien: Sur les Cimes du désespoir (1934), Précis de décomposition (1949), Syllogismes de l’amertume (1952), Le Mauvais Démiurge (1969), Écartèlement (1979), ou encore l’admirable et pour le moins litotique1 De l’Inconvénient d’être né (1973). Traitant de l’absolue contingence de l’existence humaine (« escompter quoi que ce soit, ici ou ailleurs, c’est fournir la preuve qu’on traîne encore des chaînes » [Le Mauvais Démiurge, p. 668]), déplorant l’imperfection du monde ou le désespoir d’être plutôt que de n’être pas, ainsi que la nécessité du suicide (qui « est un accomplissement brusque, une délivrance fulgurante : c’est le nirvana par la violence » [ibid., p. 659]), Cioran ne paraît pas être un auteur a prioriparticulièrement divertissant. Il nous faudra donc expliquer comment il est possible d’être comique en écrivant : « cela fait du bien de penser qu’on va se tuer » (ibid., p. 662).

Mais une œuvre ne se résume pas qu’à ses thèmes. Il y a le dit, et la manière de dire de Cioran, toujours inventive et amusante par ses renversements dans le paradoxe et le renouveau tropique. Citer l’un de ses aphorismes sert souvent un humour dandy permettant d’évoquer des sujets graves, voire tabous, de manière distanciée et comique. Cioran a en effet ce talent de pouvoir explorer la misérable condition humaine tout en divertissant son lecteur, sa vis comica procédant d’un décalage volontaire, et souligné, entre le signifié et le signifiant – procédé on ne peut plus classique.

Emil Cioran est un penseur privé (selon l’expression de Gilles Deleuze), mais qui écrit et pense contre la communauté humaine, tout contre (pour reprendre Sacha Guitry). Voici d’ailleurs comment il décrit le statut paradoxal de l’écrivain : « Le littérateur ? Un indiscret qui dévalorise ses misères, les divulgue, les ressasse : l’impudeur – parade d’arrière-pensées – est sa règle ; il s’offre » (La Tentation d’exister,p. 330). Nous allons donc étudier ses « procédés de fabrication du comique » tout en gardant en mémoire que « le rire est toujours le rire d’un groupe », réflexe utile et nécessaire à la vie en société (il « a pour fonction d’intimider en humiliant ») par la mise en évidence réprobatrice et salutaire de tout ce qui s’écarte des normes sociales. Allier une étude herméneutique de l’humour chez Cioran – pour qui l’homme est fondamentalement mauvais et la vie en société une torture inévitable – à un angle d’approche éthique sera donc la gageure de cette étude : nous voudrions ainsi pouvoir montrer qu’il existe dans son œuvre une pensée du rôle moral de l’écrivain vis-à-vis de la société qui se traduit par un certain usage du comique. Après tout, dès qu’un auteur voit ses textes publiés, il s’établit un rapport inévitable entre lui et l’Autre (au sens de Lacan), c’est-à-dire la communauté humaine… [+]