“L’angoisse de la mort est-elle un frein à la créativité ?” (Philippe Fontaine)

Philippe Fontaine, « L’angoisse de mort est-elle un frein à la créativité ? », Recherche en soins infirmiers, 2009/4 (N° 99), p. 4-21.

“La perspective de la mort apparaît ainsi comme un facteur d’individualisation et de dramatisation de la vie, par lequel elle devient pour le sujet une « vie propre ». L’essayiste Emile Cioran, qui se pose la question de savoir « pourquoi il doit faire absolument quelque chose dans ce monde », ajoute « que les heures d’apathie et d’aboulie sont celles qui nous individualisent. » L’angoisse existentielle pourrait ainsi constituer un facteur d’individualisation, et posséder une valeur d’épreuve, à travers laquelle le sujet accède à sa propre vérité la plus profonde.” (Philippe Fontaine)

Mots-clés : Philosophie, psychanalyse, angoisse de mort, créativité.

« J’ai fait quelque chose contre la peur.
Je suis resté assis toute la nuit et j’ai écrit. »
Rainer Maria Rilke

Prologue : questions de terminologie : angoisse de mort, créativité, création

La question posée est celle de la relation susceptible d’exister entre la crainte de la mort et la créativité, c’est-à-dire l’aptitude à créer, qu’il s’agisse d’œuvres d’art, mais aussi, si l’on prend le terme de « créativité » dans une acception plus large, l’aptitude à agir,  à entreprendre, à s’engager dans l’ordre de la praxis, bref, au lieu de « subir » passivement les événements, se faire l’auteur de sa propre vie, par l’invention d’un projet d’existence qui la définit dans sa singularité. Commençons par une remarque simple: l’angoisse de mort caractérise tous les êtres humains sans exception, au point que, pour la plupart des philosophes, c’est précisément ce sentiment, cette conscience de se savoir mortel qui définit l’homme et le différencie de l’ensemble des autres animaux. L’homme est l’animal qui sait qu’il va mourir, et cette conscience en fait un animal d’exception, un animal « dénaturé », un animal malade, si l’on veut, bref, un être qui se définit par cette anticipation de sa destinée comme étant vouée à la mort. C’est pourquoi la crainte de la mort est en effet qualifiée par la philosophie d’« angoisse », puisque, comme on le sait, l’angoisse se différencie de la peur par son absence d’objet déterminé; toute peur est peur de quelque chose, elle a une transitivité qui la rapporte à un objet précis, en sorte que la suppression de cet objet la fait elle-même disparaître. Ce n’est pas le cas de l’angoisse, qui ne se rattache a priori à aucun objet, et se trouve donc ainsi indéracinable. On s’angoisse de « rien », pour « rien », et c’est d’ailleurs ce « rien », c’est-à-dire ce « néant » qui fait l’« objet » de l’angoisse, mais un « objet » non identifiable.

Dès lors, si tout homme ressent, peu ou prou (et quels que soient ses efforts, en matière de « divertissement », au sens pascalien, pour y échapper) cette angoisse de mort, quelle en est la relation avec la créativité? Car, si le terme de « créativité » doit conserver un sens, il ne saurait s’appliquer indifféremment à tous les hommes sans exception; car si tous les hommes sont créatifs, alors personne ne l’est. Le terme n’a de sens que s’il nous permet de différencier les individus non seulement selon leur aptitude à créer, comme indiqué plus haut, mais aussi, précisons le maintenant, selon la réalité de leur création véritable. Car, s’il est vrai que quiconque peut bien se réclamer d’une créativité, seule l’existence réelle d’une création, dans quelque domaine que ce soit, permet de valider la légitimité de cette prétention. Le psychanalyste Didier Anzieu différencie avec rigueur les termes de « création » et de « créativité »: « La créativité se définit comme un ensemble de prédispositions du caractère et de l’esprit qui peuvent se cultiver et que l’on trouve sinon chez tous, comme tendent à le faire croire certaines idéologies qui ont été un temps à la mode, du moins chez beaucoup. La création, par contre, c’est l’invention et la composition d’une œuvre, d’art ou de science, répondant à deux critères: apporter du nouveau (c’est-à-dire produire quelque chose qui n’a jamais été fait), en voir la valeur tôt ou tard reconnue par le public. Ainsi définie, la création est rare. La plupart des individus créatifs ne sont jamais créateurs.» [Pdf]