Thèse : “Les formes de l‘aphorisme : le cas de Cioran — Étude de Syllogismes de l’amertume et De l’inconvénient d’être né” (Charlotte Gyselinck)

Universiteit Gent, Academiejaar 2007-2008
Verhandeling voorgelegd tot het behalen van de graad van
licentiaat in de taal- en letterkunde :
Romaanse talen

Introduction

« Et si tu écrivais ton mémoire sur Cioran ? » Cette remarque judicieuse d‘un ami spécialisé dans la philosophie a été à la source de ce travail. C‘était la toute première fois que quelqu‘un nous faisait mention de ce nom et telle était aussi la réaction de la plupart des gens qui demandaient sur quoi portait notre mémoire. Nous avons vite appris qu‘il s‘agissait d‘un philosophe contemporain d‘origine roumaine, mais maîtrisant parfaitement la langue française. À l‘exception de ses deux premiers livres, d‘abord parus en roumain, il a publié son œuvre entier en français. Une fois convaincue que Cioran constituerait un sujet de mémoire captivant, il nous restait encore un problème : comment trouver un angle de recherche qui justifierait l‘étude d‘un écrivain-philosophe ? Une analyse purement littéraire était une option intéressante, mais à cause de la difficulté du contenu, il aurait été très compliqué d‘achever une étude littéraire des textes de Cioran sans nous perdre dans les concepts et les thèmes philosophiques, qui constituent déjà un champ d‘étude à part. Après la lecture de plusieurs œuvres de Cioran, nous ne voulions pas nous en tenir là et tout simplement abandonner notre fascination pour cet auteur exceptionnel. Alors, nous avons décidé d‘entamer un projet linguistique en composant un corpus à partir des ouvrages de Cioran. Normalement, un mémoire linguistique se base sur des articles de journaux, sur des discours de politiciens, sur des ouvrages littéraires d‘auteurs classiques comme Proust, Flaubert, Hugo, etc. Travailler avec un corpus philosophique nous a paru une vraie gageure et la combinaison d‘une base littéraire et d‘une analyse linguistique s‘est avérée très rafraîchissante.

Notre première tâche a été de sélectionner quels ouvrages de Cioran serviraient de corpus, car traiter l‘œuvre de Cioran dans sa totalité ne nous permettait pas de choisir un sujet bien net et délimité. En lisant, nous avons découvert deux livres qui s‘imposaient par leur forme. Ce n‘étaient pas des textes suivis comme la plupart des textes de Cioran ; Syllogismes de lřamertume et De lřinconvénient dřêtre né sont des recueils d‘aphorismes et c‘est la raison pour laquelle l‘auteur a visiblement adapté son style au contenu spécifique du genre aphoristique. Puisque ces deux ouvrages présentaient un caractère particulier, il semblait pertinent d‘aller y chercher notre thématique linguistique. De cette manière, nous avons abouti à la question principale de ce mémoire : Quelles sont les attestations langagières caractéristiques pour le genre discursif de l‘aphorisme ? Pour commencer, nous envisagions de conclure cette étude par une comparaison entre les  textes originaux de Cioran en français et leurs traductions en néerlandais. Durant l‘ultime phase de l‘élaboration de ce travail nous avons cependant pris conscience que la question abordée n‘était pas encore assez approfondie pour pouvoir conclure notre recherche sur les textes français. Il nous semblait préférable de continuer la partie sur l‘aphorisme dans la langue française et d‘arriver à une étude poussée au lieu de conduire deux investigations linguistiques comparatives superficielles.

La citation que nous avons choisie pour titre de ce mémoire est le résultat d‘un choix très
conscient ; nous avions l‘intention de présenter un aphorisme avec un message représentatif des ouvrages de Cioran et en même temps nous cherchions une expression qui combinait divers aspects linguistiques typiques du style aphoristique.

« Pour manier les hommes, il faut pratiquer leurs vices et en rajouter. » est une illustration appropriée pour soutenir notre thèse qu‘il existe des traits particuliers au moyen desquels nous pouvons reconnaître l‘aphorisme. Beaucoup d‘aphorismes ne comprennent qu‘un aspect aphoristique, mais cette structure est une combinaison de plusieurs caractéristiques : le verbe falloir explicite la perspective déontique et la construction impersonnelle suivie d‘un infinitif réunit les idées de concision et de généralisation.

Vu qu‘il n‘existe aucun aphorisme contenant toutes les typicités du genre, nous avons dû recourir à un deuxième cas exemplaire pour démontrer la dernière particularité que nous avons relevée, à savoir l‘aspect définitionnel. Dans « Rater sa vie, cřest accéder à la poésie — sans le support du talent. » Cioran propose une formule prédicative qui donne le sens de l‘expression infinitvale en position de sujet. Aussi, ce principe général de définition se manifeste très fréquemment à travers les ouvrages de Cioran.

Ayant focalisé sur ces quatre aspects définitoires de l‘écriture aphoristique, nous pouvons remarquer que le débat sur la question de l‘aphorisme est loin d‘être clos et que les aphorismes de Cioran fournissent encore beaucoup d‘autres points ouverts à de futures investigations.. Un exemple concret d‘un sujet encore à élaborer est le thème du contraste. Les jeux de mots et la rupture avec des locutions censées figées introduisent une humeur ironique dans les ouvrages et l‘auteur parvient ainsi à alléger le contenu souvent lourd et pessimiste.

Nous citons quelques cas qui font preuve du style non-conformiste de Cioran :

Plutarque, aujourd’hui, écrirait les Vies parallèles des Ratés.

Je n’ai jamais lu un sermon de Bouddha ou une page de Schopenhauer sans broyer du rose…

Je n’ai pas rencontré un seul esprit intéressant qui nřait été largement pourvu en déficiences inavouables.

Malheureusement, il a été impossible d‘intégrer une telle analyse sur les contrastes sans dépasser les limites d‘un mémoire.

Concrètement, notre étude est répartie en quatre chapitres.

Dans le premier chapitre, nous offrirons une introduction sur l‘aphorisme et à l‘aide d‘un mélange d‘informations dictionnairiques et littéraires nous finirons par avancer une théorie sur le concept de l‘aphorisme.

Le deuxième chapitre, le plus vaste, concerne une analyse des structures aphoristiques et de leurs fonctions. Ici nous étudierons en détail toutes les constructions définitionnelles, évaluatives, présentatives et déontiques.

Ensuite, nous aborderons le troisième chapitre qui traitera des procédés de généralisation. À l‘exception de la partie sur le pronom on, nous reprendrons surtout des structures qui figurent également dans le chapitre précédent, mais pour lesquelles nous développerons une explication de leur valeur généralisatrice.

Le quatrième et dernier chapitre portera sur les procédés de raccourci et pourra être vu comme une récapitulation d‘exemples déjà mentionnés, tout en se focalisant sur les méthodes qu‘emploie Cioran pour aboutir à un style lapidaire.

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