“Le silence selon Cioran” (Armelle Barguillet Hauteloire)

AGORAVOX — Le Média Citoyen, mardi 15 avril 2008

Emile Cioran, né en Roumanie en 1911, a quitté sa terre natale pour la France en 1939 après des études de philosophie à l’université de Bucarest. Il obtient sa licence en 1932 après avoir complété une thèse sur Bergson. Son premier livre publié en France en 1949 sera le Précis de décomposition,connaissance de soi et du monde par la voie du gouffre, à la manière d’un Michaux ou d’un Blanchot.

Pour Cioran, la mission première d’un livre est de tout remettre en cause. Pour y parvenir, il privilégie l’aphorisme plutôt que les grands systèmes de pensée. Dans le monde où nous vivons “métro, boulot, dodo“, la conscience se doit d’être provocante : à l’égal d’un Nietzsche et d’un Dostoïevski, sa conscience lui pèse comme une fatalité. Sa vie durant, Cioran sera écartelé entre la tentation de la foi et les rémanences du doute.

Ecrire était pour lui une libération, même s’il déplorait que l’on écrivît trop et sans suffisamment de raisons. Car, à l’instar du Russe Léon Chestov, il pensait qu’il faut situer le mal-être de l’homme au cœur de toute réflexion. Ce qui le préoccupait le plus était la quasi-impossibilité de l’être… à être. C’est probablement ce qui nous rend son œuvre si proche, si intime.

Voilà un philosophe qui n’a pas craint de prendre en compte “les misères du moi” et de considérer comme urgents l’analyse et le traitement du désespoir. “Le développement de la technique – disait-il lors d’un entretien avec Luis Jorge Jalfen – laisse croire que tout est possible et qu’à chaque fois de nouvelles choses sont possibles. C’est là que réside l’un des périls : la fabrication d’illusions, d’utopies de supériorité. Il s’agit de l’utopie des spécialistes, qui n’est rien de plus que la rêverie moderne de la domination du monde à partir d’éléments techniques”.

Le silence, la solitude lui furent toujours nécessaires. “La catastrophe, pour l’homme, vient du fait qu’il ne peut rester seul. Dans un lointain passé, les gens demeuraient beaucoup plus en contact avec eux-mêmes, pendant des jours et des mois, mais à présent ce n’est plus possible. C’est pour cela que l’on peut dire que la catastrophe s’est produite, ce qui veut dire que nous vivons catastrophiquement”, prophétisait-il.

Et il ajoutait : “La science est l’escamotage de la sagesse au nom de la connaissance du monde. Pourquoi cette frénésie de nouveauté ; de nouveauté dans le domaine de la pensée, de la poésie, en tout ? Toujours et encore la nouveauté. C’est ridicule. Je crois que l’idée la plus simple, la plus directe, mais la plus difficile, est celle de vivre avec ses propres contradictions”.

Insomniaque comme Nietzsche, il sut transformer ses insomnies en un formidable moyen d’introspection. Aussi écoutons-le se taire et nous instruire sur le silence, lui qui se reprochait d’avoir trop dit et trop écrit :

Trois heures de conversation, j’ai perdu trois heures de silence.
La douceur de vivre a disparu avec l’avènement du bruit. Le monde aurait dû finir il y a cinquante ans ; ou, beaucoup mieux, il y a cinquante siècles.
Silence presque total. Ah ! Si tous ces gens persévéraient indéfiniment dans leur sommeil ! Ou si l’homme redevenait l’animal muet qu’il fut !
J’entends les cloches de Saint-Sulpice, je crois. Emotion soudaine. Irruption du passé dans une époque sinistre comme la nôtre. C’est tout de même un autre bruit que celui des voitures.
Rentrer en soi, y entendre ce silence aussi vieux que l’être, plus ancien même – le silence antérieur au temps.
On m’a raconté l’histoire d’une femme, sourde depuis trente ans, qui vient de recouvrer l’ouïe à la suite d’une opération et qui, atterrée par le bruit, a demandé qu’on lui redonne sa surdité…
Veille de Pâques. Paris se vide. Ce silence si inhabituel comme en plein été. Que les gens avant l’ère industrielle devaient être heureux ! Mais non. Ils ignoraient complètement leur bonheur, comme nous ignorons le nôtre. Il nous suffirait d’imaginer dans le détail l’an 2000 pour que nous ayons par contraste la sensation d’être encore au Paradis.
Si la plus grande satisfaction qu’on puisse atteindre dérive de l’entretien avec soi dans la solitude, la forme suprême de “réalisation” est la vie érémitique.
Si seulement on avait le courage de ne pas avoir d’opinions sur quoi que ce soit ! Ou alors en émettre une devrait constituer un acte aussi important que prier. Se mettre en état d’oraison pour oser avoir une opinion ! C’est à cette seule condition que “la parole” pourrait acquérir quelque dignité ou reconquérir son ancien statut, si tant est qu’elle en eût un jamais dont elle pût être fière.
Pourquoi tout silence est-il sacré ? Parce que la parole est, sauf dans des moments exceptionnels, une profanation.
La seule chose qui élève l’homme au-dessus de l’animal est la parole ; et c’est elle aussi qui le met souvent au-dessous.
Je crois la parole récente, je me figure mal un dialogue qui remonte au-delà de dix mille ans. Je me figure encore plus mal qu’il puisse y en avoir un, je ne dis pas dans dix mille ans, dans mille ans seulement.
Je crois aux vertus du silence, je ne m’attribue quelque réalité que lorsque je me tais, et je parle, je parle, et nous parlons tous. Le vrai contact entre deux êtres, et entre les êtres en général, ne s’établit que par la présence muette, par non-communication apparente, comme l’est toute communion véritable, par l’échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure.
J’ai combattu toutes mes passions et j’ai essayé de rester encore écrivain. Mais c’est là une chose quasi impossible, un écrivain n’étant tel que dans la mesure où il sauvegarde et cultive ses passions, où il les excite même et les exagère. On écrit avec ses impuretés, ses conflits non résolus, ses défauts, ses ressentiments, ses restes… adamiques. On n’est écrivain que parce que l’on n’a pas vaincu le vieil homme, que dis-je ? L’écrivain, c’est le triomphe du vieil homme, des vieilles tares de l’humanité ; c’est l’homme avant la Rédemption. (…) C’est l’humanité tarée dans son essence qui constitue la matière de toute son œuvre. On ne crée qu’à partir de la Chute.
Tout ce que l’homme fait, il ne le fait que parce qu’il a cessé d’être ange.
Tout acte en tant qu’acte n’est possible que parce que nous avons rompu avec le Paradis.
Tout créateur s’insurge contre la tentation de l’angélisme.
Par tempérament je suis bavard, et tout ce que je puis avoir de bon, je le dois au silence.
Il est 1 heure du matin. Ce silence extraordinaire justifierait à lui seul l’adhésion à une forme quelconque d’espoir.
Le saint a raison de dire que le silence nous rapproche de Dieu. C’est quand tout se tait en nous que nous sommes à même de Le percevoir. Lui, c’est-à-dire quelqu’un ou quelque chose qui ne résiste pas à l’analyse, mais qui remplit néanmoins notre silence.
Le silence va plus loin que la prière, puisqu’il n’est jamais plus profond que dans l’impossibilité de prier.
Tout silence dont on est conscient, qu’on cultive ou qu’on espère se ramène à une possibilité d’expérience mystique.

CAHIERS 1957-1972