Compte-rendu : “A malins, maligne et demie : ‘Professeurs de dĂ©sespoir’, de Nancy Huston”

hustonpdp2PÉRIPHÉRIES, Feuilles de Route

Lorsqu’une des romanciĂšres françaises les plus connues ne se contente plus d’écrire des romans – ce pour quoi on l’encense ou du moins la tolĂšre -, mais prĂ©tend expliciter, dans un essai, les prĂ©supposĂ©s et les options philosophiques qui sous-tendent son travail, et qui la mettent en porte-Ă -faux avec des auteurs chĂ©ris par la majeure partie de la critique, elle se retrouve soudain dans une position de quasi marginalitĂ©. Star de la fiction, Nancy Huston est, parallĂšlement, une essayiste « pĂ©riphĂ©rique », au sens qui nous intĂ©resse, c’est-Ă -dire au sens d’une charge contestataire qui interpelle le « centre » et l’invite Ă  une remise en question. Elle tente d’enfoncer un coin de ce qui, dans la psychologie collective, rĂ©siste le plus ; elle s’entĂȘte Ă  poser le doigt lĂ  oĂč ça coince, Ă  secouer le cocotier de nos rĂ©flexes conditionnĂ©s. Qu’on soit entiĂšrement, partiellement ou pas du tout d’accord avec son propos, son nouvel essai, Professeurs de dĂ©sespoir, oblige dans chaque cas Ă  se demander pourquoi : en cela, il constitue une prĂ©cieuse machine Ă  lancer des dĂ©bats de fond, Ă  faire avancer la question – rarement posĂ©e, finalement – de la conception que l’on a de la littĂ©rature.

Tous ceux qui ont un jour tenu entre leurs mains l’un de ses romans, et qui en sont ressortis essorĂ©s, sens dessus dessous, savent que s’il y a une chose qu’on ne saurait lui reprocher, c’est bien de prĂ©senter une vision idyllique de l’existence. Ce qui fait sa force, c’est sa maniĂšre de sonder les gouffres de l’ñme humaine, de dissĂ©quer les douleurs les plus insupportables, sans jamais cesser de tenir farouchement Ă  la vie et d’en capter les moindres Ă©clats de beautĂ©. « Je veux pouvoir tout voir », disait-elle dans un entretien, et elle voit tout, en effet : le dĂ©sespoir le plus noir, les Ă©blouissements les plus purs, et l’infinie gamme de nuances qui se dĂ©ploie entre les deux.

« Comme le génie est toujours excessif, 
on prend leurs excÚs pour du génie »

Le problĂšme, c’est qu’il y a dans la mentalitĂ© contemporaine une trĂšs forte tendance Ă  considĂ©rer que, pour produire de la vraie littĂ©rature, de la littĂ©rature au sens le plus noble du terme, il est impĂ©ratif de balancer le nuancier par-dessus bord. Si on relit ce qui prĂ©cĂšde, les termes « éblouissements les plus purs » et « éclats de beauté » ne suscitent-ils pas une mĂ©fiance instinctive ? Ne se rendent-ils pas immĂ©diatement suspects de niaiserie insipide, de naĂŻvetĂ© bĂ©ate ? Les Ă©crivains portĂ©s aux nues par la critique sont bien souvent ceux qui ne conservent de ces Ă©noncĂ©s que les « gouffres de l’ñme humaine » et les « douleurs les plus insupportables ». A l’exclusion de tout le reste. ConcĂ©der le moindre attrait Ă  l’existence, c’est se discrĂ©diter.

Dans Professeurs de dĂ©sespoir, Nancy Huston examine et conteste la vision du monde commune Ă  plusieurs Ă©crivains nihilistes, ou « nĂ©antistes », morts ou vivants, dont elle relĂšve avec perspicacitĂ© les caractĂ©ristiques biographiques communes : Arthur Schopenhauer (dont les suivants sont de grands admirateurs), Emil Cioran, Thomas Bernhard, Samuel Beckett, Milan Kundera, Elfriede Jelinek (l’auteure de La pianiste), Michel Houellebecq, Christine Angot, Sarah Kane… Parmi eux, il en est dont elle reconnaĂźt la valeur littĂ©raire, voire qui font partie de son panthĂ©on personnel (Beckett), et d’autres qui la laissent sceptique. Mais notre sociĂ©tĂ©, en gĂ©nĂ©ral, ne s’encombre pas de telles distinctions : Huston montre bien comment la radicalitĂ© dans la noirceur, qu’elle soit sincĂšre ou relĂšve de la pose, qu’elle donne naissance Ă  des chefs-d’Ɠuvre ou Ă  des romans Ă  quatre sous, est devenue une recette infaillible pour ĂȘtre pris au sĂ©rieux en tant qu’écrivain. « Comme le gĂ©nie est toujours excessif, on prend leurs excĂšs pour du gĂ©nie », Ă©crit-elle des nihilistes.

Elle retrace ainsi le lent fourvoiement qui a abouti Ă  la situation actuelle : « Hugo, Dumas, Balzac, Sand : ces auteurs vous apprenaient quelque chose sur la vie humaine, ils ouvraient des portes, fouillaient les trĂ©fonds de l’ñme, cherchaient la nuance (…). Dans un deuxiĂšme temps, pour des raisons historiques faciles Ă  saisir, il a Ă©tĂ© admis que le message d’un roman pĂ»t ĂȘtre noir, simplifiĂ©, absolutiste, dĂ©sespĂ©rant mĂȘme, du moment que l’ensemble Ă©tait “rachetĂ©â€ – c’est-Ă -dire humanisĂ©, moralisĂ© – par un trĂšs haut style (Beckett, Cioran, Bernhard). Mais, peu Ă  peu, on s’est mis Ă  confondre noirceur et excellence, Ă  prendre la noirceur comme telle pour une preuve d’excellence. (…) VoilĂ  le progrĂšs : on est passĂ© des pierres prĂ©cieuses… aux diamants noirs… au tas de charbon. »

Un désespoir résultant 
d’une vision du monde fruste et biaisĂ©e, 
qu’il conforte en retour

Elle a beau rĂ©pĂ©ter qu’il ne s’agit en aucun cas de prĂŽner une littĂ©rature « joyeuse, guillerette et pleine d’espoir », elle n’échappera sans doute pas aux procĂšs d’intention qui l’accuseront de vouloir interdire le dĂ©sespoir en littĂ©rature. Or, ce qu’elle remet en cause, c’est plutĂŽt la vision du monde fruste et biaisĂ©e dont ce dĂ©sespoir rĂ©sulte, et qu’il conforte en retour. Une vision qui pose chaque individu comme une entitĂ© indĂ©pendante, isolĂ©e, Ă©tanche ; qui postule une « coupure irrĂ©vocable entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’homme », et envisage la vie non comme un cycle, mais comme une « pente descendante » vers le nĂ©ant : « Etant donnĂ© qu’ils [les Ă©crivains nihilistes] ne perçoivent pas la circulation, les liens mouvants, l’échange, la transmission, Ă©tant donnĂ© qu’ils dĂ©crivent chaque individu comme une entitĂ© inamovible et close, la mort leur apparaĂźt comme l’effacement total de l’ĂȘtre. »

A ses yeux, au contraire, l’ĂȘtre humain n’est « ni tout, ni rien », mais « un lieu d’échanges, un individu en transformation perpĂ©tuelle, ayant reçu non seulement la vie mais le langage, des rituels, des traditions, des savoirs… et susceptible (mais non obligĂ©) de transmettre cet hĂ©ritage aux autres (enfants, amis, Ă©lĂšves) ». Il est une entitĂ© poreuse, permĂ©able, fluctuante, qui Ă©volue sans cesse au contact des autres ; l’écrivain Jean AmĂ©ry, qu’elle cite, Ă©voque « le Toi, sans lequel je ne serais jamais parvenu Ă  ĂȘtre un Moi ». On pense Ă  la belle image du philosophe Nicolas Grimaldi dans son TraitĂ© des solitudes (Presses universitaires de France), qui figure dans les citations de ce site : « Simple mĂ©diation, le moi phagocyte une multitude de subjectivitĂ©s diffĂ©rentes, s’assimile leur expĂ©rience, et compose sa propre personnalitĂ© d’imitations et d’emprunts qu’il fond en l’unitĂ© d’un style. Il faut entendre cette assimilation en un sens biologique : l’altĂ©ritĂ© s’y transmue en identitĂ©. C’est en imitant la singularitĂ© des autres que chacun construit son inimitable singularitĂ©. » Mais aussi : « A travers le moi, tout se rĂ©vĂšle, tout se rĂ©flĂ©chit, tout s’exprime. Mais par rapport Ă  ce dont il se fait ainsi le mĂ©dium, le moi est-il autre chose que ce qu’est une vague sur la mer ? Elle se forme de trĂšs loin, enfle, monte, se prĂ©cipite, elle explose, elle se brise ; et pourtant elle n’existe pas. »

Une phobie de la chair, des liens, des sentiments, 
perçus comme répugnants, kitsch, miÚvres

La vie apparaĂźt aux nihilistes comme une calamitĂ©, une malĂ©diction dont ils rendent responsables les femmes, coupables de les attirer vers « ce piĂšge Ă©pouvantable qu’est la vie », d’abord en leur donnant le jour, puis en les poussant Ă  se reproduire. Ils manifestent une misogynie fĂ©roce (ce qui rend particuliĂšrement intĂ©ressant le cas des femmes nihilistes), une phobie de la chair, des liens, des sentiments, perçus comme rĂ©pugnants, kitsch, miĂšvres, et incompatibles, cela va sans dire, avec la crĂ©ation artistique, avec les nobles Ɠuvres de l’esprit. Le « fĂ©minin pensant », le « maternel intelligent » dont Nancy Huston se fait le chantre sont des phĂ©nomĂšnes dont, tout Ă  leurs pauvres oppositions binaires, ils n’envisagent mĂȘme pas l’éventualitĂ©… [+]