“Fabrique du fragment. Théories et pratique : le cas Cioran” (Philippe Jousset)

In Pierre Garrigues & Mustapha Trabelsi. L’écriture fragmentale, URLDC, Presses de l’Université de Sfax, 2014, 9789973953209.

Généralités

Il existe deux grands types de fragment. Soit qu’il désigne la partie d’un tout, ce qui reste d’une entité désormais lacunaire, un vestige, une ruine ; soit qu’il désigne un tout, dans une forme ramassée. L’un relève du manque, de l’épave, l’autre de l’inscription, de la frappe ; l’un ressortit à la perte, l’autre à la possession de soi et de la pensée ; l’un renvoie à une absence (constat d’incomplétude, aveu de défaillance), l’autre enferme une évidence qu’il assène (coups de dé, de partie, de force). Fragment subi ou fragment voulu donc, ou provoqué encore, cherché – « monté », voire grimpé. Françoise Susini-Anastopoulos, dans un ouvrage qui fait assez précisément le tour du propriétaire, avec une faveur marquée pour le domaine germanique, rapporte à deux verbes, l’un latin, l’autre grec, l’écriture fragmentaire : frangere renverrait au bris, à l’effacement des contours, à la forme défaite ou éparpillée, tandis qu’aphorizein signifie au contraire « limitation stricte, extraction et « excommunication » de la pensée par rapport à un horizon infini et ressenti du même coup comme démesuré et inaccessible. »Dans les termes de H. Krüger, le premier type sera qualifié de fragmentistisch, et le second, intentionnel, de fragmentarisch. « Nombre d’œuvres des Anciens sont devenues fragments. Nombre d’œuvres des Modernes le sont dès leur naissance. » Le fragment qui nous intéresse ici appartient assurément à la seconde espèce, post-romantique, celle de la fabrique du fragment, où la forme n’est pas le fruit d’une fatalité, mais ressortit à un genre, et ignore à peu près complètement l’usage des points de suspension. Ne livre que des produits finis. Artistement emballés… [Pdf]