“L’Apocalypse et le dernier homme : sur Cioran” (Arnold Heumakers)

Cahiers Emil Cioran. Approches critiques III, 2001

La fascination de la fin des temps et de l’apocalypse est, comme vous le savez, une particularité des fins de siècle. On peut le constater aujourd’hui, et on peut le constater surtout dans les dernières années du siècle précédent. Le mot `fin de siècle’ a une saveur très dix-neuvième. En effet, la littérature française de ces années trahit une obsession indéniable de la fin, de la décadence et de la dégénération. Pensez, pour ne prendre que ces deux exemples, au grand cycle romanesque du `Sar’ Péladan La décadence latine et à l’oeuvre, d’une fureur polémique intarissable, de Léon Bloy, le `pélerin de l’Absolu’, qui écrit sans blague: `J’attends les cossaques et le Saint Esprit’.  Pour Bloy l’apocalypse prochaine, qu’il attendait avec un désir impatient, promettait la fin des immondices terrestres et le commencement du règne du Christ – comme annoncé dans L’Apocalypse de Saint Jean.

La fin des temps était également un thème d’importance dans la littérature scientifique populaire. Il y a quelques semaines j’ai eu la chance de trouver à un marché de livres anciens à Amsterdam un ouvrage de l’astronome Camille Flammarion, maintenant oublié mais assez fameux dans son temps, intitulé La fin du monde. Dans cet ouvrage, publié en 1894, Flammarion explore l’avenir au vingtcinquième siècle, quand – d’après sa phantasie fructueuse mais peu originale – le monde sera uni sous le signe d’un progrès scientifique, moral et même physique. Mais le progrès, parait-il, n’est pas illimité. Une comète immense menace la vie terrestre, et il n’y a aucun moyen de la détourner de son cours fatal. En un mot: la fin du monde est proche.

Pour savourer le style un peu mélodramatique de ce livre de science populaire, j’aimerais citer un fragment, dans lequel l’approche de la comète est évoqué: `…la comète était descendue des profondeurs téléscopiques et devenue visible à l’oeil nu: elle était arrivée en vue de la Terre, et, comme une menace céleste, elle planait maintenant, gigantesque, toutes les nuits devant l’armée des étoiles. De nuit en nuit, elle allait en s’agrandissant. C’était la Terreur même suspendue au-dessus de toutes les têtes et s’avançant lentement, graduellement, épée formidable, inexorablement’.

Pour vous rassurer, si cela est nécessaire (Flammarion écrit quand même du vingt-cinquième siècle), je puis vous dire: la fin du monde n’aura pas lieu, au moins pas dans le vingt-cinquième siècle. La comète, au moment suprême, ne fait que frôler la terre, et la plupart des victimes sont dus non au feu céleste mais à la peur. Néanmoins, dans la seconde partie de son livre Flammarion nous dessine la véritable fin du monde, projetée dans un avenir plus lointain. Après tout, il en sera fait de la vie terrestre, au moment où le soleil s’éteindra et la terre sera transformée en un désert glacé… [Pdf]