“L’insomniaque et l’homme qui dort : un trompe-l’oeil rhétorique” (Mircea Ardeleanu)

CapturarStudies on Literature, Discourse and Multicultural Dialogue, 75-86, 2014. 2014.

Abstract: ‘Echo effects’ link Emil Cioran’s aphorisms and Georges Perec’s novel A Man Asleep. How can they be explained from a literary point of view, knowing that Cioran hardly liked the contemporary novel, that Perec on the other hand did not especially like artful writings and that, finally, both authors ignored each other? The author of this article analyses some aspects of this case of ‘resemblance without influence’ – the expression of boredom, of melancholy, of indifference, of inaction, the relations to time and to oneself – and concludes that both writers, independently from each other, use the same compositional technique based on the theory of rhetoric topoi and the same thematic repertoire. The melancholic tribulations of the Perequian hero point to the Cioranian intertext and vice versa. One could not explain this specular effect in a coherent way without relying on an enlarged theory of intertextuality.

Keywords: Emil Cioran, Georges Perec, insomnia, melancholy, acedia, intertext, rhetoric topoï

Tout semble enfermer les œuvres d’Emil Cioran et de Georges Perec dans des univers destinés à rester à jamais clôturés, étrangers l’un à l’autre. Et pourtant, plus d’un trait unit les destinées de leurs auteurs et maintes affinités leurs œuvres. Tel est le cas entre maintes séries d’aphorismes d’Emil Cioran et le roman Un homme qui dort (1967) de Georges Perec. Si le parallèle semble asymétrique, cela s’explique, d’un côté par le ‘dynamisme’ de la quête formelle perequienne opposée à la démarche cyclique de l’écriture cioranienne spécifique de l’écriture aphoristique.

Ce que les deux auteurs partagent, dřun point de vue humain, c’est avant tout une fracture avec des retombées décisives sur leurs évolutions respectives : celle de la Seconde Guerre mondiale, avec tout le cortège de malheurs qui le précède et qu’il traîne à sa suite. Cette expérience demeure meurtrissure vive, souvenir cuisant, marque indélébile dans l’écriture de tous deux. Elle divise leurs vies en un ‘avant’ et un ‘après’ avec des implications existentielles et morales : pertes, renonciations, ‘chute’. Elle va déterminer spécialement, dans sa deuxième phase, une démarche de ‘reconstruction’ personnelle où l’écriture et les problèmes de langage jouent un rôle central tant chez Perec que chez Cioran. Le champ de préoccupations de Cioran après la guerre est totalement étranger aux évolutions dans la sphère du roman. Le roman Un homme qui dort (1967) représente la zone de recoupement des deux œuvres. On peut repérer de nombreuses passerelles entre ce roman et les aphorismes de Cioran. Dans ce qui suit, nous nous proposons de disposer quelques considérations autour de ce phénomène de ressemblance qui ne doit rien ni à l’appartenance des deux auteurs à un même courant ou mouvement esthétique ou idéologique, ni à la pratique dřun même genre littéraire, ni à une quelconque relation de filiation ou dřinfluence. Comparons en guise d’exemple ce fragment de Sur les cimes du désespoir… [Pdf]