“Emil Cioran” (Bruno de Cessole)

Observatoire de la Modernité
Séminaire 2016-2017
« Dix phares de la pensée moderne »
Séance du 9 Novembre 2016
Intervenant : Bruno de Cessole
Rédacteur synthèse : Annick Demoustier

Cioran en son exil intérieur

Ecrivain et journaliste, Bruno de Cessole a découvert Cioran vers la fin de l’adolescence, “à cet âge bête, comme disait Rimbaud, où l’on cherche sa propre identité à travers des modèles non consensuels, où l’on fréquente de préférence des chemins de traverse et où l’on est sensible au prestige de la révolte et aux effusions du lyrisme.” Durant cette période post soixante-huitarde, son oeuvre était non seulement difficile d’accès car peu traduite et pas encore publiée en édition de poche, mais aussi tout à fait inactuelle. La mode, à rebours de la pensée et du style de l’auteur, prônait le refus de l’autorité et de la tradition, la haine de la transmission, la croyance dans les vertus de la table rase et de la libération de l’instinct, l’enthousiasme pour le Grand Timonier… Tout discréditait un Cioran jugé trop amer, trop sarcastique, désespéré et désespérant, élitiste, misogyne, alors que son oeuvre déjà était tonique, voire jubilatoire. Sa réputation de misanthrope bien établie, beaucoup d’anecdotes couraient sur lui, aggravant son discrédit. Afin de décourager les visiteurs importuns, une pancarte épinglée sur la porte de sa mansarde rue de l’Odéon prévenait, à la manière de l’avertissement de Dante : “Vous qui entrez, abandonnez toute espérance.”

En réalité, dans la vie Cioran était chaleureux, espiègle, drôle, et d’une bonté insoupçonnée. Il aimait rire et recevoir, maîtrisait l’art de la conversation dans le pur style des salons du 18ème siècle, et surtout ne se prenait ni au sérieux ni au tragique. Simplement, il avait choisi une fois pour toutes de poursuivre une vie clandestine d’exilé intérieur. Humain, trop humain, Cioran ? Lui qui professait dans Le bréviaire des vaincus : ” Le monde pleure en toi la cassure de son éternité et les passantes te rendent fou, comment apaiser un déchirement aussi douloureux ? ” N’est-ce pas, cependant, par ses contradictions, ses incohérences, ses ambiguïtés, en quelque sorte par son démon socratique, qu’un penseur suscite l’attachement de ses lecteurs ? Longtemps connu d’un lectorat très restreint, Cioran accéda enfin à une certaine notoriété avec la parution de Ecartèlement en 1979. Pour son malheur, faut-il ajouter, car en France le succès provoquant toujours de la malveillance, l’écrivain reçut tous les noms d’oiseaux : pervertisseur de la jeunesse, démoralisateur public, resquilleur de l’apocalypse, prophète du suicide collectif et des temps concentrationnaires, complice du nazisme et de l’antisémitisme… Des propos désobligeants que Cioran assumait ainsi : “J’ai tout fait pour susciter des malentendus, des jugements ingénieux et séduisants mais infondés. Les autres portent d’habitude un masque pour se grandir, moi pour me diminuer”. On songe à Nietzsche qui, lui aussi, aspirait à être à la fois incompris et inconnu… [+]