“Cioran-la-passion” (Bruno Geneste)

ENJE_016_L204L’en-je lacanien, 2011/1 (n° 16), p. 55-68. DOI 10.3917/enje.016.0055

Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne Ă  avoir une vie. » La phrase, teintĂ©e d’une amĂšre et imparable ironie, est d’Emil Cioran. L’écrivain transfuge nous enseigne sur ce qui de la vie ne s’écrit pas. Fervent nihiliste mais retenu par un reste de conception de vie, il n’a pas fait, Ă  Ibiza en 1966, le grand saut au-dessus du littoral de la lettre alors que faisaient rage les dictĂ©es suicidaires du surmoi. L’écriture l’a sauvĂ©, et ce dĂšs 1933, pour l’installer penseur du suicide et spĂ©cialiste de la question de la mort. C’est l’aveu contenu dans la prĂ©face de son premier livre, Sur les cimes du dĂ©sespoir :

« J’avais terminĂ© mes Ă©tudes et, pour tromper mes parents, mais aussi pour me tromper moi-mĂȘme, je fis semblant de travailler Ă  une thĂšse. Je dois avouer que le jargon philosophique flattait ma vanitĂ© et me faisait mĂ©priser quiconque usait du langage normal. À tout cela un bouleversement intĂ©rieur vint mettre un terme et ruiner par lĂ  mĂȘme tous mes projets. Le phĂ©nomĂšne capital, le dĂ©sastre par excellence est la veille ininterrompue, ce nĂ©ant sans trĂȘve. [
] L’insomnie est une luciditĂ© vertigineuse qui convertirait le paradis en un lieu de torture. [
] VoilĂ  dans quel Ă©tat d’esprit j’ai conçu ce livre, qui a Ă©tĂ© pour moi une sorte de libĂ©ration, d’explosion salutaire. Si je ne l’avais pas Ă©crit, j’aurais sĂ»rement mis un terme Ă  mes nuits. »

Comment prĂ©senter l’Ɠuvre de Cioran autrement qu’en d’astucieux rĂ©bus ? Disons avec Liliana Nicorescu qu’elle est un immense livre des leurres consignĂ©s sur les cimes du dĂ©sespoir, celles de la perte d’une enfance paradisiaque menĂ©e sur la colline Coasta Boacii, non loin de Rasinari, en Transylvanie. De ses flancs, se dĂ©versent des larmes dont
l’aciditĂ© dĂ©compose les semblants de l’existence. Ces larmes sont celles d’un mauvais dĂ©miurge qui gĂ©mit sur sa chute hors du temps et ressasse l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©. Cioran : le dĂ©traquĂ© de la vie, pour qui celle-ci « ne fonctionne vraiment que si on ne voit pas clair » ; l’indĂ©livrĂ© des instants sans nombre oĂč il ne fut pas ; le dĂ©sarticulĂ© du temps, restĂ© Ă  l’orĂ©e de l’existence – « j’ai vĂ©cu intensĂ©ment mais sans pouvoir m’intĂ©grer Ă 
l’existence ». [+]