“Marcher et prier ! Je ne peux que marcher…” : Lettre de Cioran à Armel Guerne

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14 octobre 1964

[Mon cher Guerne,]

Ma mauvaise étoile, je veux dire ma mauvaise santé, ne me quitte pas. Une semaine de grippe ! La cure de cet été n’aura donc servi à rien. J’aurais dû en faire une autre, à Enghien, mais il m’a été impossible pour des raisons, comment les appeler ? mettons : esthétiques. Vous ne pouvez imaginer la laideur de la banlieue à l’heure actuelle. Elle n’est pas laide, elle est horrible elle est terrifiante. Et il y a des gens qui « vivent » toute l’année au milieu de ce cauchemar, tel ce jeune coiffeur, venu d’un village près de Miramont, qui me parlait de l’absence de « vie » en province ! Je m’en veux encore de lui avoir donné le pourboire de rigueur.

Dès que je me suis quelque peu remis, il a fallu terminer un article de… théologie. J’ai réussi, non sans peine, à divaguer sur quinze pages. Il est pratiquement impossible de parler de Dieu quand on n’est ni croyant ni incroyant. On ne sait pas où on en est. Le travail n’avance pas, faute d’objet ou, ce qui est plus grave, de passion. J’ai attrapé, dans les questions métaphysiques, un pli sceptique dont je n’arrive pas à me débarrasser et qui me paralyse puisqu’il m’empêche de m’aveugler sur quoi que ce soit. J’admire également ceux qui prient que ceux qui y répugnent. C’est que pour moi la prière a toujours été une tentation et une impossibilité, une nécessité irréalisable. Si j’envie une existence, c’est celle de ce pèlerin russe dont je viens de relire les récits. Marcher et prier ! Je ne peux que marcher…

Donnez-moi de vos nouvelles,
À vous deux, avec toutes mes amitiés,

E. M. Cioran