Entretien avec M. Liliana Herrera par Mihaela-Genţiana Stănişor

ALKEMIE — Revue semestrielle de littérature et philosophie, no. 11, 2013, p. 178-182.

EXPRESSIS VERBIS

« Quand on a la chance de se trouver dans l’atmosphère roumaine, de respirer son air,  de contempler le vert de ses campagnes, ses montages, d’assister à ses rituels orthodoxes, d’écouter sa musique, on se penche d’une certaine manière vers l’âme, vers les souvenirs de Cioran. » (M. Liliana Herrera)

María Liliana HERRERA ALZATE est professeur de philosophie à l’Université technologique de Pereira (Universidad Tecnológica de Pereira). Elle est docteur en philosophie de l’Université Javeriana de Bogotá. Elle est aussi directrice du Centre d’études cioraniennes auprès de l’Université technologique de Pereira et organisatrice principale de cinq éditions du Colloque international « Emil Cioran » (2008-2012) à Pereira. Elle est traductrice et auteur de nombreux articles, études et livres, dont plusieurs sont dédiés à la pensée de l’écrivain franco-roumain : La balada : una aproximación, Colombia, éd. Publicaciones Universidad de Manizales, 1991 ; Elusivas, Colombia, éd. Gráficas Olímpica, 1994 ; Cioran : aproximaciones, Colombia, éd. Gráficas Olímpica, 1994; Cioran : Lo voluptuoso, lo insoluble, Colombia, éd. Publiprint, 2003 ; Cioran, Ensayos críticos (en collaboration avec Alfredo Andres Abad Torres), Colombia, éd. Universidad Tecnológica de Pereira, 2008 ; Cioran en Perspectivas (en collaboration avec Alfredo Andres Abad Torres), Colombia, éd. Universidad Tecnológica de Pereira, 2009 ; Compilación Encuentro Internacional Emil Cioran 2008-2011, éd. Universidad Tecnológica de Pereira, 2012. Actuellement, M. Liliana Herrera travaille à un projet sur Emil Cioran et la culture roumaine.

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Mihaela-Genţiana Stănişor : Depuis plusieurs années, vous vous occupez de l’œuvre d’Emil Cioran. Vous écrivez sur lui, vous le traduisez, vous avez fondé un Centre d’études cioraniennes, vous lui consacrez à Pereira, un grand colloque. D’où vient cette passion pour Cioran ?

Liliana Herrera : J’ai lu Cioran pour la première fois durant le premier cycle de mes études. Immédiatement, j’ai senti en moi l’écho de son sentiment de l’existence. Cioran dit (et sait très bien le dire) les choses que la majorité d’entre nous pensons ou avons pensé et senti à un certain moment mais que nous n’osons pas exprimer, soit parce qu’il y a des vérités qu’on ne doit pas dire (même pas à soi-même), soit parce que nous n’avons pas le don d’écrivain qui nous permettrait de le faire. Le Cardinal Ravasi soutient qu’il est impossible de ne pas donner raison à Cioran. Ce qui dérange beaucoup de lecteurs est précisément sa sincérité et le fait qu’il s’interdise de se tromper lui-même ou de formuler des discours illusoires.
C’est ainsi, tout aussi immédiatement, que j’ai décidé de consacrer mon premier mémoire de philosophie à Cioran. À cette époque, en 1982, on ne le connaissait guère en Colombie. De fait, on ne trouvait dans les librairies que très peu de ses livres en espagnol. Les premiers livres (quatre et l’essai de Savater, pour être exact) qui parvinrent dans notre pays portaient le sceau de la maison éditoriale espagnole Taurus. Il n’existait pas non plus de biographie le concernant dans les universités colombiennes. Et, dans ce contexte, mon travail de thèse s’est avéré le premier référent bibliographique concernant Cioran en Colombie. Je dois avouer que ce mémoire a été un travail intuitif et jusqu’à un certain point ingénu (j’étais jeune !). Plus tard, j’ai également réalisé ma thèse de doctorat sur Cioran, période au cours de laquelle il n’y avait pas non plus en Colombie de bibliographie importante concernant les problèmes exposés dans son œuvre. Lorsque j’ai eu l’opportunité de connaître quelques études en français relatives à des thématiques cioraniennes, j’ai commencé un processus passionnant de traduction qui ne s’est jamais interrompu depuis. De ces traductions, quelques-unes ont été publiées dans des revues littéraires de Colombie, d’autres sont incluses dans un livre de traductions d’essais relatifs à Cioran (livre dont mon collège Alfredo A. Abad est coauteur avec moi). Un autre livre, qui rassemble les mémoires des Rencontres internationales Emil Cioran que le groupe de recherche que je dirige réalise chaque année à l’université technologique de Pereira, vient d’être publié… [Pdf]